QuestionsLa beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Demandez à un crapaud ce que c'est que la beauté
La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Tout est relatif

Demandez à un crapaud ce que c'est que la beauté

L'argument du crapaud

Voltaire 1694 · 1778Écraser l'intolérance par la raison et l'ironie.
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Ce qu'il soutient

Le beau qui s'adresse aux sens, à l'imagination et à l'esprit est « souvent très relatif » : il n'existe pas de beau en essence, le même pour tous les êtres.

Pourquoi

Chaque être trouve beau ce qui lui plaît, et ce qui change selon celui qui regarde n'est pas une propriété des choses.

La même idée à travers l'histoire
Voltaire1764Dans l'article « Beau » du Dictionnaire philosophique, Voltaire se moque du « beau en essence » des philosophes : le crapaud, d'autres peuples et même une tragédie qui ravit à Paris et ennuie à Londres montrent que le beau change.
Charles Darwin1871Darwin explique le sens du beau par la sélection sexuelle et note que chaque peuple admire ce à quoi il est habitué : même idée, avec une explication biologique.Pierre Bourdieu1979Bourdieu montre que, dans une même société, le goût change avec l'éducation et la classe sociale.
En bref

« Demandez à un crapaud ce que c'est que la beauté » est un argument de Voltaire (Dictionnaire philosophique, article « Beau », 1764, 1764) sur la question « La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ? » (réponse : tout est relatif). Sa thèse : Le beau qui s'adresse aux sens, à l'imagination et à l'esprit est « souvent très relatif » : il n'existe pas de beau en essence, le même pour tous les êtres. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Dictionnaire philosophique, article « Beau », 1764
Valide avec une prémisse implicite

Un jour, Voltaire va voir une tragédie avec un philosophe. « Que cela est beau ! » dit celui-ci. Voltaire lui demande pourquoi, puis lui fait remarquer qu'une médecine qui guérit aurait alors droit au même mot. Le philosophe finit par admettre que le beau est ce qui cause de l'admiration et du plaisir. Plus tard, les deux amis voient la même pièce en Angleterre, bien traduite : les spectateurs bâillent. Voltaire en tire sa leçon, avec un crapaud pour témoin : si l'on demande à un crapaud ce qu'est la beauté, il répondra que c'est sa crapaude. Le beau change avec l'espèce, le pays et la coutume. Mais Voltaire ajoute une limite dans le même article : il y a un beau qui parle au coeur, et celui-là fait l'unanimité.

P1Les êtres ne trouvent pas beau la même chose : le crapaud admire sa crapaude, et une même tragédie, même bien traduite, ravit le public français et fait bâiller le public anglais. Ce qui est de mode à Paris ne l'est pas à Pékin.
P2Pour donner à quelque chose le nom de beau, il faut que cette chose cause de l'admiration et du plaisir : c'est ce que le philosophe de l'anecdote finit par reconnaître.
P3 · prémisse impliciteCe qui se définit par le plaisir de celui qui regarde, et qui change d'un spectateur à l'autre, n'est pas une propriété qui appartient aux choses elles-mêmes.
Donc le beau qui s'adresse aux sens, à l'imagination et à l'esprit est « souvent très relatif » : il n'existe pas de beau en essence, le même pour tous les êtres.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où le beau se définit par le plaisir et varie d'un être à l'autre, et où pourtant il serait une vraie propriété des choses : par exemple si certains regardeurs voyaient mieux que d'autres, comme certains entendent mieux la musique. C'est l'objection de Platon et des défenseurs d'une norme du goût.
Avec P3, l'argument est valide : si le beau se définit par le plaisir (P2), si ce plaisir change selon l'être qui regarde (P1), et si ce qui dépend de celui qui regarde n'est pas dans les choses (P3), alors le beau n'est pas une propriété des choses.
Analogie. Des gens goûtent la même soupe : l'un la trouve trop salée, l'autre fade. On ne cherche pas la saveur « en soi » de la soupe : on dit que le goût dépend de la langue de chacun. Voltaire dit la même chose du beau, avec le crapaud en plus.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Platon 380 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

Les belles choses de ce monde sont belles sous un rapport et laides sous un autre, à un moment et pas à un autre, pour les uns et pas pour les autres. Mais le Beau lui-même n'est pas ainsi : il est toujours le même, sans partie laide, sans rapport ni point de vue. Que les belles choses changent de visage n'empêche pas qu'il existe un Beau qui ne change pas, auquel elles participent.

Voltaire répond
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Voltaire 1764 · Voltaire sur le discours de Platon (réponse anticipée)
Voltaire cite d'abord Platon sur le beau, puis écrit qu'il veut bien croire que rien n'est plus beau que ce discours, mais qu'il ne donne pas des idées bien nettes de la nature du beau. Quant aux philosophes qui cherchent un beau « en essence », ils lui répondent par du galimatias.
Le débat continue (notre résumé) Voltaire répond au discours du Phèdre qu'il cite, pas au passage du Banquet cité ici : il n'a pas répondu à l'argument « le beau varie, le Beau lui-même non ». Le désaccord de fond reste le suivant : un beau qu'on ne peut montrer ni mesurer peut-il être ce que nous voulons dire quand nous disons « c'est beau » ?
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Les relativistes disent que le Beau en soi n'explique rien de ce que nous éprouvons ; les platoniciens disent que sans lui, nous ne pourrions même pas comparer deux beautés.
Emmanuel Kant 1790 · attaque la prémisse 2

Pour ce qui est simplement agréable (le vin des Canaries), chacun peut dire « c'est agréable pour moi » et il serait absurde de se disputer. Mais celui qui dit « c'est beau » ne parle pas pour lui seul : il ne peut pas appeler beau ce qui ne fait que lui plaire. Il exige l'accord des autres, comme si la beauté était une propriété de la chose. La diversité des goûts prouve donc seulement que l'on confond souvent l'agréable avec le beau.

un défenseur répond
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Pas de réponse possible : objection formulée en 1790, après sa mort (1778).
Pierre Bourdieu défenseur de l'argument · 1979
La « pure » esthétique de Kant, dit Bourdieu, est enracinée dans une éthique, ou plutôt dans un ethos de distance choisie à l'égard des nécessités du monde naturel et social. Le fait que Kant exige l'accord de tous ne prouve pas que le goût soit universel : cela peut venir de ce que ses lecteurs, des professeurs de philosophie, partageaient la même condition.
voir l'argument
Le débat continue (notre résumé) Kant écrit douze ans après la mort de Voltaire. Voltaire accepte d'ailleurs que la tragédie « cause de l'admiration et du plaisir » et qu'on exige son admiration d'autrui sur le beau moral ; le désaccord porte sur la question de savoir si cette exigence d'accord se vérifie aussi pour les beautés qui parlent aux sens.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Tout le monde voit que les goûts varient ; la question est de savoir si dire « c'est beau » prétend, à raison ou à tort, valoir pour tous.
Voltaire (dans le même article) 1770 · attaque la conclusion

Il y a des actions que le monde entier trouve belles, et de grandes maximes de morale que les peuples admirent également. Le beau qui ne frappe que les sens, l'imagination et l'esprit est donc souvent incertain ; le beau qui parle au coeur ne l'est pas. Même le méchant reconnaît la beauté des vertus qu'il n'ose imiter.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Voltaire dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Ce passage est une limite que Voltaire met lui-même à sa thèse. Attention aux dates : le crapaud et la tragédie sont dans l'édition de 1764 du Dictionnaire philosophique ; la partie sur le beau moral a été ajoutée en 1770 (Questions sur l'Encyclopédie). Les relativistes peuvent répondre que l'accord sur les actions courageuses vient de la morale et non de l'esthétique.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Si l'on accorde que le beau moral est universel, la thèse relativiste est limitée au beau des sens ; si l'on dit que ce n'est pas du beau, la thèse reste entière.