QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?Croyances et désirs : une théorie fausse, comme l'alchimie
L'esprit est-il le cerveau ?L'esprit vient de la matière

Croyances et désirs : une théorie fausse, comme l'alchimie

Le matérialisme éliminativiste, l'éliminativisme

Paul Churchland né en 1942Nos croyances et nos désirs sont une mauvaise théorie, que les neurosciences remplaceront.
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Ce qu'il soutient

Les croyances et les désirs (les « attitudes propositionnelles ») n'existent pas : la psychologie populaire et son vocabulaire seront éliminés par les neurosciences.

Pourquoi

Nos croyances et désirs forment une vieille théorie qui échoue et stagne ; les neurosciences la remplaceront, comme l'alchimie.

La même idée à travers l'histoire
Paul Feyerabend1963Feyerabend soutient que le langage des états mentaux est une théorie qui peut être remplacée par celle des neurosciences.
Richard Rorty1965Rorty défend une idée voisine : nos catégories mentales pourraient disparaître.
Paul Churchland1981Churchland en fait une thèse complète : les croyances et les désirs n'existent pas, car la psychologie qui les pose est fausse.
En bref

« Croyances et désirs : une théorie fausse, comme l'alchimie » est un argument de Paul Churchland (« Eliminative Materialism and the Propositional Attitudes », 1981, 1981) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : l'esprit vient de la matière). Sa thèse : Les croyances et les désirs (les « attitudes propositionnelles ») n'existent pas : la psychologie populaire et son vocabulaire seront éliminés par les neurosciences. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4, P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Eliminative Materialism and the Propositional Attitudes », 1981
Valide avec une prémisse implicite

Quand tu dis « il a pris son parapluie parce qu'il croyait qu'il allait pleuvoir et qu'il voulait rester sec », tu expliques son geste par une croyance et un désir. Paul Churchland pose une question qui dérange : et si cette façon de parler était une théorie, comme l'alchimie, et une théorie fausse ? Les alchimistes parlaient d'« esprits » du mercure et du soufre ; nous parlons de croyances et de désirs. Quand les neurosciences seront achevées, dit-il, ces mots pourraient disparaître comme ont disparu l'alchimie, le phlogistique ou l'« esprit vital ». C'est la version la plus radicale du matérialisme : l'esprit tel que nous le décrivons n'est pas le cerveau, il n'existe tout simplement pas.

P1Notre façon courante de parler de l'esprit (la « psychologie populaire » : croyances, désirs, peurs, intentions) est une vraie théorie empirique : elle explique et prédit les comportements grâce à des lois approximatives.
P2Cette théorie est mauvaise : elle échoue sur d'immenses domaines (sommeil, folie, apprentissage, mémoire...), n'a pas progressé depuis vingt-cinq siècles, et ses catégories ne s'accordent pas avec celles de la science physique.
P3Les neurosciences achevées offriront une théorie bien plus puissante, mieux reliée au reste de la science physique.
P4 · prémisse impliciteUne théorie fausse et stagnante, face à une rivale bien meilleure, finit par être remplacée plutôt que traduite dans le vocabulaire de la nouvelle (comme l'alchimie, le phlogistique, l'« esprit vital »).
P5 · prémisse impliciteQuand une théorie est ainsi remplacée, les choses qu'elle posait n'existent pas : il n'y a pas de phlogistique, ni d'esprit vital.
Donc les croyances et les désirs (les « attitudes propositionnelles ») n'existent pas : la psychologie populaire et son vocabulaire seront éliminés par les neurosciences.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où la psychologie populaire est fausse et stagnante, où les neurosciences la dépassent, et où pourtant elle n'est pas remplacée mais traduite : le mot « croire » désignerait alors, en gros, un état du cerveau. Sans P5, il trouve un cas où la théorie est remplacée, mais où ce qu'elle posait existe quand même sous un autre nom, comme la chaleur, qui n'a pas disparu quand on a abandonné le « fluide calorique ».
L'argument est valide avec les deux prémisses cachées. P4 est le cœur du débat : elle dit qu'une théorie fausse est remplacée au lieu d'être « réduite » (traduite) dans la nouvelle. Les partisans de la psychologie populaire espèrent le contraire : que « croire » finira par se traduire en termes de cerveau, comme la température se traduit en agitation des molécules. P5 est un principe courant en science, mais on peut le discuter : on a parfois gardé un mot en changeant la théorie (comme « atome »). L'argument est aussi plus fort que l'épiphénoménisme de Huxley : il ne dit pas que la conscience n'agit pas, il dit que nos mots pour l'esprit décrivent mal ce qui se passe.
Analogie. Au Moyen Âge, on expliquait qu'un métal brillant l'était parce qu'il était « animé par le mercure », un des « esprits » des alchimistes. Plus personne ne pense qu'il faut sauver ces « esprits » : on a changé de chimie et ils ont disparu. Churchland demande pourquoi il en irait autrement pour les croyances et les désirs.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

L
Lynne Rudder Baker 1987 · attaque la conclusion

L'éliminativisme se contredit lui-même. Pour affirmer « les croyances n'existent pas », il faut croire que c'est vrai et vouloir le dire aux autres. Si la thèse est vraie, personne ne peut la croire ni l'affirmer : elle se détruit en se disant. (Baker la décrit comme un « suicide cognitif ».)

Churchland répond
Paul Churchland 1981 · Réponse anticipée de Churchland (1981), à la même objection avant Baker
Il connaît cet argument « très populaire ». Une réduction à l'absurde n'est pas meilleure que les hypothèses qu'elle utilise : ici, une théorie du sens qui suppose l'intégrité de la psychologie populaire. On peut aussi bien rejeter cette théorie du sens. L'assumer, c'est pétition de principe. Il le montre par un parallèle : au XVIIe siècle, dire « il n'y a pas d'esprit vital » aurait paru se réfuter, car celui qui parle serait mort.
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs de l'objection répondent que le parallèle boite : on peut dire « il n'y a pas d'esprit vital » en étant vivant, alors qu'on ne peut pas dire quoi que ce soit sans exprimer une pensée. Où l'on voit que le débat porte sur ce qu'est « affirmer » : un acte fait de croyances (Baker), ou un processus du cerveau décrit d'une autre façon (Churchland). Nous n'avons pas pu lire la réponse de Churchland à Baker (notre résumé).
J
Jerry Fodor 1987 · attaque la prémisse 2

Si la psychologie populaire s'effondrait, ce serait, sans comparaison, la plus grande catastrophe intellectuelle de l'histoire de notre espèce. Rien, sauf peut-être la physique du sens commun, ne touche d'aussi près le cœur de notre pensée. Il faut donc la défendre : on n'a aucune raison décisive de douter de ses explications.

Churchland répond
Paul Churchland 1981 · Réponse anticipée de Churchland (1981) aux défenseurs de la psychologie populaire
Il admet que la psychologie populaire a un certain succès d'explication et de prédiction, et que cela donne envie de la garder. Mais pour lui, c'est un programme de recherche « stagnant ou en dégénérescence », et il l'est depuis des millénaires. Un succès partiel ne prouve pas que ses catégories sont les bonnes.
Le débat continue (notre résumé) Fodor n'avait pas écrit son livre quand Churchland publie (1981), donc le texte ne répond pas à Fodor lui-même, mais à tout défenseur de la psychologie populaire. Fodor soutient qu'elle est vraie au sens littéral et qu'on en trouvera la base dans le cerveau (un « langage de la pensée ») ; Churchland pense l'inverse. Aucun des deux n'a eu à ce jour de preuve décisive (notre résumé).
Daniel Dennett (la posture intentionnelle) 1991 · attaque la prémisse 2

Même les adversaires s'accordent à dire que la psychologie populaire permet de prédire très bien le comportement. Prédire qu'une personne se baissera si on lui lance une brique est facile avec la posture intentionnelle ; ce sera toujours impraticable si on doit suivre les photons de la brique à l'œil et les neurotransmetteurs du nerf optique au nerf moteur. Les croyances sont donc de vrais « motifs » dans le comportement, même si elles ne sont pas des objets rangés dans le cerveau.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Churchland dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Dennett range lui-même Churchland à l'extrémité du spectre : un éliminativisme qui « nie complètement la réalité des croyances ». Son réalisme « modéré » est la position intermédiaire : les croyances sont réelles comme les centres de gravité, sans être des morceaux de cerveau. Nous n'avons pas la réponse de Churchland à cette position (notre résumé).
Objection que Churchland prévoit (les fonctionnalistes) 1981 · attaque la prémisse 1

La psychologie populaire n'est pas à proprement parler une théorie empirique : elle n'est pas fausse, ou du moins pas réfutable par l'expérience, et on ne peut pas la dépasser comme une théorie périmée.

Churchland répond
Paul Churchland 1981 · Réponse de Churchland (même article)
Il raconte comment un défenseur de l'alchimie aurait pu dire que « animé par le mercure » est un simple état fonctionnel, à l'abri de toute réduction. Cette ruse, dit-il, marcherait aussi pour la théorie du phlogistique. Il y voit un « écran de fumée » qui protège l'erreur, et demande pourquoi on ne jouerait pas la même comédie pour la psychologie populaire.
Le débat continue (notre résumé) Le fonctionnaliste répond que l'analogie prouve trop : si tout niveau de description pouvait être éliminé de cette façon, la chimie, la biologie ou l'économie le seraient aussi. Pour Churchland, la différence est que la psychologie populaire n'a presque rien appris en vingt-cinq siècles (notre résumé).