QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Savoir pour prévoir, prévoir pour agir
Peut-on être certain de quelque chose ?Par l'expérience, avec prudence

Savoir pour prévoir, prévoir pour agir

Auguste Comte 1798 · 1857Ne connaître que les faits : l'âge positif de la science.
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Ce qu'il soutient

Agir efficacement demande de prévoir à partir de lois observées, et non de connaître les causes premières : science, d'où prévoyance ; prévoyance, d'où action.

Pourquoi

Nos moyens directs d'agir sont faibles ; connaître les lois, c'est pouvoir prévoir, et prévoir permet de modifier les phénomènes.

En bref

« Savoir pour prévoir, prévoir pour agir » est un argument d'Auguste Comte (Cours de philosophie positive, 2e leçon (1830) et 1re leçon) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : par l'expérience, avec prudence). Sa thèse : Agir efficacement demande de prévoir à partir de lois observées, et non de connaître les causes premières : science, d'où prévoyance ; prévoyance, d'où action. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Cours de philosophie positive, 2e leçon (1830) et 1re leçon
Valide avec une prémisse implicite

À quoi sert la science ? Pour Comte, à nous donner un pouvoir que notre corps n'a pas. Nos mains sont faibles, mais si nous savons comment les phénomènes s'enchaînent, une petite pression au bon moment suffit à changer le résultat. Un météorologue ne fait pas la pluie, mais il sait quand elle vient. Cette idée a une suite surprenante : si la science sert à prévoir et agir, elle n'a pas à chercher les « causes premières » ni l'essence des choses. Ses lois lui suffisent. Mais Comte ajoute que la science ne doit pas être cherchée seulement pour son utilité, et que la théorie pure a une dignité propre.

P1Nos moyens naturels et directs d'agir sur les corps qui nous entourent sont extrêmement faibles. Quand nous agissons en grand, c'est en introduisant de petits éléments modificateurs dans les circonstances.
P2Seule la connaissance des lois naturelles permet d'introduire ces éléments modificateurs et de modifier les phénomènes à notre avantage.
P3Connaître les lois des phénomènes, c'est pouvoir les prévoir.
P4Dans nos explications positives, même les plus parfaites, nous ne prétendons pas exposer les causes génératrices : nous n'en ferions que reculer la difficulté.
P5 · prémisse impliciteLes lois des phénomènes ne se connaissent que par l'observation des phénomènes.
Donc agir efficacement demande de prévoir à partir de lois observées, et non de connaître les causes premières : science, d'où prévoyance ; prévoyance, d'où action.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'on agit efficacement, en prévoyant à partir de lois, sans que ces lois viennent d'une observation : par exemple des lois découvertes par un raisonnement pur, comme celles des mathématiques appliquées au ciel avant toute mesure. C'est exactement ce que P5 écarte.
Avec P5, l'argument est valide. P1 : agir en grand suppose de modifier les circonstances. P2 : cela suppose de connaître les lois. P3 : connaître les lois, c'est prévoir. P4 : cette connaissance ne cherche pas les causes premières. P5 : elle ne vient que de l'observation. Cinq étapes, une chaîne. Les critiques visent surtout P5 (toute observation suppose déjà une théorie) et P4 (la science a souvent avancé en cherchant ce qui se cache derrière les phénomènes). Notez aussi ce que l'argument ne dit pas : Comte écrit lui-même (2e leçon, §10) que la science a une destination plus haute que l'utilité, celle de satisfaire notre besoin de connaître les lois.
Analogie. Un marin ne sait pas pourquoi la Lune existe, mais il lit les marées dans un tableau et part au bon moment. Comte dit : la science, c'est ce tableau. Aristote répondrait que le vrai savant, lui, sait aussi pourquoi.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Pierre Duhem, La Théorie physique 1906 · attaque la prémisse 5

Il n'y a pas de fait observé « pur ». Dans un laboratoire, chaque lecture d'un instrument suppose déjà des théories (sur l'instrument, sur la lumière, sur la matière). Un fait ne met donc jamais à l'épreuve une loi isolée : il met à l'épreuve tout un ensemble de théories. Les lois ne viennent pas de l'observation seule.

Comte répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Comte Ce que Comte disait déjà (1re leçon, §14)
Toute théorie positive doit être fondée sur les observations, mais, pour se livrer à l'observation, notre esprit a besoin d'une théorie quelconque.
Le débat continue (notre résumé) Comte voit ici un cercle de l'esprit à ses débuts, que la théologie aurait permis de briser (§15). Duhem va plus loin : même une science mûre reste prise dans ce cercle, chaque mesure portant en elle des théories. Pour Duhem, P5 doit donc être corrigée : les lois viennent de l'observation et de la théorie ensemble, sans qu'on puisse les séparer.
J
Jean Perrin, Les Atomes (et l'analyse spectrale, Kirchhoff et Bunsen, 1859) 1913 · attaque la prémisse 4

La science a souvent progressé en cherchant ce qui se cache derrière les phénomènes. Dans Les Atomes (1913), Perrin rassemble des mesures concordantes, obtenues par des méthodes très différentes, qui montrent que les atomes existent. Avant lui, beaucoup de savants les tenaient pour de simples outils de calcul. La physique moderne est faite d'entités qu'on n'observe pas directement. Dire que la science ne cherche pas les causes, c'est se priver de ses plus grandes découvertes.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1913, après sa mort (1857).
Le débat continue (notre résumé) Comte est mort en 1857. On lui reproche surtout une phrase de la 19e leçon (hors de notre corpus) qui jugeait impossible de connaître un jour la composition chimique des étoiles : l'analyse spectrale de Kirchhoff et Bunsen (1859) l'a rendue possible deux ans après sa mort. Ses défenseurs notent que Comte écartait seulement les hypothèses qu'aucune observation ne peut contrôler. Mais des savants proches de l'esprit positiviste, comme le chimiste Marcellin Berthelot en France, ont longtemps tenu les atomes pour une hypothèse inutile, et Perrin a justement transformé cette hypothèse en fait mesuré.
Aristote, Métaphysique 350 av. J.-C. · attaque la prémisse 4

Pour Aristote, connaître vraiment, c'est connaître par les causes : celui qui sait pourquoi une chose est ainsi en sait plus que celui qui sait seulement qu'elle est ainsi. Ceux qui enseignent sont ceux qui disent les causes de chaque chose. Une science qui renonce au pourquoi renonce au savoir lui-même.

Comte répond
Comte Ce que Comte dit de la recherche des causes (1re leçon, §23)
Dans nos explications positives, même les plus parfaites, nous n'avons pas la prétention d'exposer les causes génératrices des phénomènes, puisque nous ne ferions alors que reculer la difficulté.
Le débat continue (notre résumé) Comte ne répond pas à Aristote par son nom : son texte écarte les causes premières et finales, pas toute explication. Aristote répondrait qu'une chaîne de causes qu'on remonte sans fin n'est pas une raison de s'arrêter : elle est une raison de chercher une cause première (Métaphysique, A et alpha 2). Comte voit dans cette régression la preuve que la question n'a pas de sens ; Aristote y voit la preuve qu'elle en a un.