La science peut-elle tout expliquer ?Elle peut tout expliquer

La loi des trois états

Auguste Comte 1798 · 1857Ne connaître que les faits : l'âge positif de la science.
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Ce qu'il soutient

Il n'y a de connaissances réelles que celles qui reposent sur des faits observés.

Pourquoi

Le savoir passe par trois états : les deux premiers sont provisoires, seul l'état positif cherche les lois par l'observation.

En bref

« La loi des trois états » est un argument d'Auguste Comte (Cours de philosophie positive, 1re leçon (1830)) sur la question « La science peut-elle tout expliquer ? » (réponse : elle peut tout expliquer). Sa thèse : Il n'y a de connaissances réelles que celles qui reposent sur des faits observés. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 0 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Cours de philosophie positive, 1re leçon (1830)
Valide avec une prémisse implicite

Un enfant explique l'orage par la colère d'un dieu. Plus tard, il parle d'une « force » de la foudre. Plus tard encore, il mesure l'électricité. Comte croit que l'humanité tout entière suit ce chemin, et que chaque science le parcourt à son tour : un âge théologique, un âge métaphysique, un âge positif. Il en tire une conclusion sur le savoir : l'âge positif est l'âge définitif, et il ne retient comme connaissance réelle que ce qui repose sur des faits observés. Mais est-ce une loi de l'histoire, ou une manière de décider à l'avance que ses adversaires sont du passé ?

P1Chaque branche de nos connaissances passe par trois états successifs : théologique, métaphysique, positif.
P2Les deux premiers états sont provisoires : la théologie a été la seule méthode possible au départ, la métaphysique n'est qu'un passage vers le troisième état.
P3L'état positif renonce aux notions absolues et aux causes premières. Il cherche, par le raisonnement et l'observation, les lois effectives des phénomènes.
P4 · prémisse impliciteUne connaissance n'est réelle que dans l'état définitif, pas dans un état provisoire : ce qui n'est qu'une étape ou une méthode de transition ne compte pas comme savoir réel.
Donc il n'y a de connaissances réelles que celles qui reposent sur des faits observés.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où la connaissance est réelle tout en étant dans un état provisoire (par exemple une explication théologique ou métaphysique vraie), sans reposer sur des faits observés. Il montre que la loi des trois états, à elle seule, ne dit rien de la vérité de chaque état.
Avec P4, l'argument est valide. P1 dit que tout savoir est dans l'un des trois états. P2 dit que les deux premiers sont provisoires. P4 dit que le provisoire n'est pas du vrai savoir : il ne reste que l'état positif. P3 dit que l'état positif repose sur l'observation. Tout le poids est sur P4, que Comte ne démontre pas : sa loi décrit comment les idées se sont succédé, pas laquelle est vraie. Si une explication théologique ou métaphysique pouvait être vraie sans être l'état final de l'histoire, l'argument tomberait. Comte répond en partie dans P2 : ces états ont rendu des services, mais ils se sont donné pour but de connaître l'origine et les causes premières, ce que la science, selon lui, ne peut pas atteindre.
Analogie. Un enfant passe du tricycle au vélo à roulettes, puis au vélo. Les roulettes ont servi, mais personne ne dit qu'elles étaient « la vraie façon de rouler ». Comte dit la même chose des dieux et des forces cachées. Le critique répond : rien ne prouve que le vélo est la dernière étape, ni que les roulettes ne portaient pas déjà un peu de vérité.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Karl Popper, Misère de l'historicisme 1957 · attaque la prémisse 1

L'histoire humaine est un processus unique, qui ne se répète pas. On peut y repérer des tendances, mais une tendance dépend de conditions qui peuvent changer : ce n'est pas une loi. Annoncer une suite nécessaire en trois étapes, c'est pour Popper un cas d'historicisme, une prophétie qui se donne pour de la science.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1957, après sa mort (1857).
Le débat continue (notre résumé) Comte appelle lui-même sa découverte une « loi » appuyée sur des « preuves rationnelles » et des « vérifications historiques » (1re leçon, §4), et il renvoie la démonstration complète à la partie du cours sur les phénomènes sociaux (§9) : l'objection de Popper vise donc bien son projet. Ses défenseurs répondent que la loi se vérifie science par science (l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie ont quitté l'état théologique à des moments différents, §27) et qu'elle décrit une évolution passée. Popper répondrait qu'une succession qu'on dit nécessaire reste une prophétie.
P
Peter Berger (dir.), The Desecularization of the World 1999 · attaque la prémisse 1

Les sociologues attendaient la fin des religions avec le progrès des sciences. Or, dans la plus grande partie du monde (États-Unis, Afrique, Inde, monde musulman), la religion reste forte, et elle coexiste avec la science et la technique. Les trois états ne se remplacent pas : ils vivent ensemble dans les mêmes sociétés, parfois dans la même tête.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1999, après sa mort (1857).
Le débat continue (notre résumé) Comte admet déjà que les branches du savoir n'ont pas parcouru les trois états à la même vitesse et ne sont pas arrivées en même temps à l'état positif (1re leçon, §27). Mais ce passage explique des retards entre les sciences, pas la persistance de la religion dans des sociétés très scientifiques : il ne répond pas à l'objection. Comte attendait la disparition finale de l'état théologique. Lui-même, pourtant, a fini par bâtir une religion (voir l'argument sur la Religion de l'Humanité), ce qui montre qu'il ne croyait pas que le besoin religieux disparaîtrait. Ses défenseurs diraient que la loi porte sur la façon d'expliquer les phénomènes naturels, pas sur toute la vie religieuse.
Averroès, Discours décisif (vers 1179) 1179 · attaque la prémisse 2

Pour Averroès, des esprits différents atteignent le vrai par des chemins différents, au même moment, dans la même société : certains par la démonstration, d'autres par la discussion, d'autres par l'éloquence et les images. La raison et la religion ne se succèdent pas comme deux âges de l'humanité : elles parlent à des natures différentes. Les états de Comte seraient des types d'esprits, pas des étapes.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Comte dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Comte lui-même reconnaît que les sciences naturelles sont arrivées en Europe occidentale par les Arabes (1re leçon, §28), mais ne discute pas cette idée de voies parallèles. Reste une question : la science arabe médiévale a-t-elle grandi contre la foi, comme le voudrait la loi, ou en même temps qu'elle ?
John Stuart Mill, Auguste Comte et le positivisme 1865 · attaque la conclusion

Mill admire la méthode du Cours, mais il refuse que les « faits observés » excluent les faits intérieurs. Comte avait écrit que l'esprit peut observer tous les phénomènes, sauf les siens, car « par qui serait faite l'observation ? » (1re leçon, §52). Mill répond : nous connaissons nos pensées et nos sentiments, sinon pendant qu'ils ont lieu, du moins juste après, par la mémoire. Interdire la psychologie fondée sur l'observation intérieure, c'est priver la science d'une source de faits réelle.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1865, après sa mort (1857).
Le débat continue (notre résumé) Mill a écrit son livre après la mort de Comte (1857). Comte n'envisage pas l'argument de la mémoire. Il admet seulement qu'on peut s'observer soi-même pour les passions, dont les organes sont distincts de ceux qui observent, tout en jugeant ces remarques de peu de valeur scientifique (1re leçon, §52). Il propose d'autres voies vers l'esprit : l'étude physiologique de nos organes intellectuels et l'observation des méthodes de la science (1re leçon, §49). Le texte de Mill n'est pas encore dans notre corpus.
E
Edmund Husserl, La Crise des sciences européennes 1936 · attaque la conclusion

Réduire le savoir aux faits observés, c'est laisser de côté les questions de sens : ce que valent la raison, la vérité, la liberté, la vie humaine. Une science de simples faits ne peut rien dire à ceux qui se demandent pourquoi vivre. Pour Husserl, le positivisme coupe la philosophie de sa tête.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1936, après sa mort (1857).
Le débat continue (notre résumé) Comte disait déjà que l'esprit positif est aussi éloigné de l'empirisme, l'accumulation de faits sans lien, que du mysticisme (Discours sur l'esprit positif, §15). Il a aussi cherché à répondre aux questions de sens avec la sociologie, puis avec la Religion de l'Humanité. Husserl répondrait que ce sont encore des savoirs de faits sur l'homme, qui ne disent pas pourquoi la science elle-même a un sens.