QuestionsFaut-il toujours obéir à la loi ?Helvidius Priscus : « Tu feras ton rôle, je ferai le mien »
Faut-il toujours obéir à la loi ?La conscience d'abord

Helvidius Priscus : « Tu feras ton rôle, je ferai le mien »

Helvidius Priscus et Vespasien ; le fil de pourpre

Épictète 50 · 135Ancien esclave devenu maître stoïcien : il enseigne qu'on ne peut agir que sur ses jugements et ses désirs, jamais sur le reste.
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Ce qu'il soutient

Je peux désobéir à l'ordre de me taire et le payer de ma vie : la conscience passe avant l'ordre, et la peine se subit sans résistance ni peur.

Pourquoi

L'empereur peut m'exclure ou me tuer, mais tant que je suis sénateur, mon rôle est de dire ce qui me semble juste, sans trembler.

La même idée à travers l'histoire
Épictète108Épictète donne Helvidius Priscus, sénateur romain sous Vespasien, en exemple de quelqu'un qui garde son caractère devant le pouvoir.
Henry David Thoreau1849Thoreau défend lui aussi un devoir de faire ce que l'on juge juste, en acceptant la peine.
En bref

« Helvidius Priscus : « Tu feras ton rôle, je ferai le mien » » est un argument d'Épictète (Entretiens I, 2 (selon Arrien, vers 108), 108) sur la question « Faut-il toujours obéir à la loi ? » (réponse : la conscience d'abord). Sa thèse : Je peux désobéir à l'ordre de me taire et le payer de ma vie : la conscience passe avant l'ordre, et la peine se subit sans résistance ni peur. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Entretiens I, 2 (selon Arrien, vers 108)
Valide avec une prémisse implicite

Vespasien, empereur de Rome, fait dire au sénateur Helvidius Priscus de ne pas venir au Sénat. Helvidius répond : « Il est en ton pouvoir de ne pas me laisser être du sénat ; mais tant que j'en serai, il faut que j'y aille. » L'empereur cède un peu : « Vas-y, mais tais-toi. » Helvidius : « Ne m'interroge pas et je me tairai. » Mais l'empereur l'interrogera, et il dira ce qu'il pense juste, quitte à mourir. Épictète en tire une leçon : chacun a un rôle, et ce qui est convenable à ce rôle ne dépend pas de l'ordre reçu. L'empereur fait son rôle (punir), Helvidius le sien (parler, puis accepter la peine sans trembler). Note : le texte vient d'Arrien, qui a noté les leçons d'Épictète, et Épictète ne dit pas ici que toute loi injuste doit être désobéie : il parle d'un homme à sa place.

P1Le pouvoir peut m'ôter ma place (sénateur, exilé, mort), mais tant que je l'ai, ce que cette place demande de moi ne dépend pas de lui.
P2Ma place de sénateur me demande de dire ce qui me semble juste.
P3La menace de mort ne change pas ce devoir : l'empereur fait son rôle en punissant, et je fais le mien en mourant sans trembler.
P4 · prémisse impliciteQuand l'ordre du pouvoir et ce que demande mon rôle se contredisent, c'est mon rôle, tel que ma conscience le comprend, qui l'emporte.
Donc je peux désobéir à l'ordre de me taire et le payer de ma vie : la conscience passe avant l'ordre, et la peine se subit sans résistance ni peur.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on peut accepter P1 à P3 et conclure autrement : mon rôle demande de parler, mais l'ordre du pouvoir passe quand même avant, et je dois me taire en attendant de pouvoir convaincre. C'est la position de Kant.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. Si mon rôle exige de parler (P2), si le pouvoir ne peut pas modifier ce que mon rôle exige (P1), et si, en cas de conflit, mon rôle l'emporte (P4), alors je dois parler malgré l'ordre. P3 ajoute que la peine ne change pas ce devoir. Les objections visent P4 : le jugement de chacun peut-il passer avant la loi ?
Analogie. Un médecin à qui un chef interdit de dire à un malade qu'il est contagieux. Le chef peut le renvoyer, mais tant qu'il est médecin, dire la vérité fait partie de son métier. Il le dit et accepte les conséquences.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Platon (les Lois du Criton) 385 av. J.-C. · attaque la conclusion

Dans le Criton, les Lois disent à Socrate qu'il faut soit convaincre la cité, soit faire ce qu'elle ordonne. Obéir à l'ordre et chercher à le faire changer, c'est la règle ; désobéir parce que « je juge juste » ruinerait toute loi, puisque chacun pourrait en dire autant.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe d'Épictète dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé (réponse reconstruite, Épictète ne discute pas le Criton ici) : Helvidius ne fuit pas et ne se cache pas ; il parle au Sénat, comme sénateur, là où la loi lui donne la parole, et il accepte la peine, comme Socrate. Il refuse seulement de se taire sur commande. Platon lui-même fait dire à Socrate, dans l'Apologie (29d), qu'il n'obéirait pas à un ordre de cesser de philosopher : la règle « convaincre ou obéir » n'exclut donc peut-être pas de refuser le silence.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : l'accord est large sur l'acceptation de la peine ; le désaccord porte sur la question de savoir si un ordre de se taire est un ordre auquel on doit d'abord obéir, comme le Criton le dit des ordres de la cité.
Emmanuel Kant 1797 · attaque la prémisse 4

Kant écrit que le peuple a le devoir de supporter même un abus du pouvoir suprême qu'on dit insupportable, parce que toute résistance à la législation suprême est contraire à la loi et détruit tout l'ordre légal. Un sénateur qui passe outre à l'ordre de l'empereur sape l'ordre légal, même au nom de sa conscience.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1797, après sa mort (135).
Henry David Thoreau défenseur de l'argument · 1849
Thoreau répond que la seule obligation qu'on a le droit de s'attribuer est de faire à tout moment ce qu'on juge juste. Comme Helvidius, il accepte la prison, et refuse d'être l'instrument de l'injustice.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Kant tient qu'un ordre légal commun passe avant le jugement de chacun ; Thoreau et Épictète tiennent qu'aucun ordre ne peut décider à ma place de ce que je dois faire. Personne n'a fait céder l'autre.
Épictète (objection qu'il se fait lui-même) 108 · attaque la conclusion

« À quoi servit cette conduite de Priscus, seul comme il était ? » Un seul homme ne change rien à l'empereur, et sa mort ne sert à personne.

Épictète répond
Épictète (selon Arrien) 108
La pourpre ne sert au manteau qu'à ressortir sur lui comme pourpre et à se montrer en bel exemple pour tout le reste. De même Helvidius : il ne s'agit pas de faire changer l'empereur, mais d'être un modèle que les autres peuvent suivre. Un autre aurait répondu « Je te remercie de m'épargner » : l'empereur n'aurait même pas eu besoin de lui interdire le Sénat.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Épictète répond sur l'exemple et la dignité, non sur l'effet politique. Pour qui juge un acte à ses conséquences, la réponse ne suffit pas ; pour qui le juge à ce qu'il est, elle suffit.