QuestionsSommes-nous libres ?Tu peux enchaîner ma jambe, pas ma volonté
Sommes-nous libres ?Libres sans libre arbitre absolu

Tu peux enchaîner ma jambe, pas ma volonté

La volonté que Zeus lui-même ne peut vaincre ; la citadelle intérieure

Épictète 50 · 135Ancien esclave devenu maître stoïcien : il enseigne qu'on ne peut agir que sur ses jugements et ses désirs, jamais sur le reste.
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Ce qu'il soutient

On est pleinement libre là où cela compte, dans son jugement et son choix, même enchaîné, en prison ou condamné à mort.

Pourquoi

On peut enchaîner mon corps, mais personne ne peut m'imposer ce que je juge et ce que je choisis : cette liberté-là reste entière.

La même idée à travers l'histoire
Chrysippe230 av. J.-C.Les stoïciens soutenaient déjà que tout arrive par le destin et que l'assentiment dépend pourtant de nous.
Épictète108Épictète, esclave devenu maître d'école, en fait une pratique : accepter ce qui arrive au corps et garder entier le jugement.
En bref

« Tu peux enchaîner ma jambe, pas ma volonté » est un argument d'Épictète (Entretiens I, 1 et IV, 1 (selon Arrien, vers 108), 108) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : libres sans libre arbitre absolu). Sa thèse : On est pleinement libre là où cela compte, dans son jugement et son choix, même enchaîné, en prison ou condamné à mort. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 3 prémisses. AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Entretiens I, 1 et IV, 1 (selon Arrien, vers 108)
Valide

Épictète a été esclave, et son maître pouvait l'enchaîner, l'envoyer en prison, le tuer. Dans ses leçons, notées par son élève Arrien (il n'a rien écrit lui-même), il répond à un tyran imaginaire : « Tu enchaîneras ma jambe, mais ma volonté, Zeus lui-même ne peut la vaincre. » Pour lui, le corps, les biens et les autres ne sont pas à nous. Mais juger, accepter ou refuser, désirer ou éviter ne peut être pris à personne de force. Être libre, c'est vivre sans être contraint ni empêché dans ce domaine. Attention : dans ces passages, Épictète ne discute pas si nos choix ont des causes. Il dit où se trouve la liberté qui compte, et accepte que le reste arrive « comme Dieu le voudra ».

P1Le corps et les biens ne sont pas à nous : d'autres peuvent les enchaîner, les enfermer, les détruire.
P2Ce que les dieux nous ont donné en propre, c'est le pouvoir de bien user de nos représentations : désirer ou éviter, accepter ou refuser. Qui y met tout son bien ne sera jamais empêché.
P3Ce pouvoir (la prohairesis : le choix, la faculté de juger et de vouloir) ne peut être vaincu par personne, pas même par Zeus.
P4 · prémisse impliciteÊtre libre, c'est ne pas pouvoir être contraint ni empêché dans ce qu'on décide soi-même ; ce n'est pas être soustrait à toute cause.
Donc on est pleinement libre là où cela compte, dans son jugement et son choix, même enchaîné, en prison ou condamné à mort.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on peut accepter P1 à P3 et nier la conclusion : si être libre voulait dire pouvoir faire ce qu'on veut dans le monde, ou choisir sans aucune cause, l'esclave enchaîné ne serait pas libre, même maître de son jugement.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. Si le choix est cette faculté (P3), si elle est donnée à tous et ne peut être empêchée (P2), et si la liberté consiste à ne pouvoir être contraint dans ce qu'on décide (P4), la liberté est entière dans le choix. Les objections visent P4 : cette liberté suffit-elle, et que vaut un choix lui-même causé ?
Analogie. Un joueur d'échecs enfermé dans une cellule. On peut lui prendre l'échiquier, la lumière, la liberté de sortir. On ne peut pas lui prendre la façon dont il décide de jouer ses coups dans sa tête. Épictète dit que c'est là la partie de nous qui compte.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Emmanuel Kant 1788 · attaque la prémisse 4

Dire qu'une action est libre parce que ses causes sont en nous (nos propres représentations, nos désirs) alors que ces causes sont elles-mêmes déterminées par ce qui précède, c'est une liberté de tourne-broche. Kant appelle cela un misérable subterfuge : on résout le problème avec un jeu de mots.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1788, après sa mort (135).
Chrysippe (rapporté par Cicéron) défenseur de l'argument · 44 av. J.-C.
Les stoïciens distinguaient les causes qui déclenchent et les causes qui tiennent à la nature de la chose. Une impression pousse mon esprit, mais c'est ma nature d'être rationnel qui décide d'y consentir ou non. Le choix reste donc le mien même s'il a des causes, comme le cylindre roule selon sa forme une fois poussé. Cicéron rapporte cette image dans Du destin, 41-43.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Kant demande une liberté capable de commencer une série de causes ; les stoïciens et leurs héritiers compatibilistes jugent qu'être l'auteur de ses jugements suffit. Le désaccord porte sur ce que « libre » doit vouloir dire.
Arthur Schopenhauer 1839 · attaque la prémisse 3

« Ma volonté ne dépend que de moi » : mais on peut demander « peux-tu aussi vouloir ce que tu veux ? ». Ce que je choisis découle de mon caractère et des motifs que je rencontre. La volonté que personne ne peut m'arracher n'est donc pas plus libre qu'une autre : elle est seulement hors d'atteinte des chaînes.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1839, après sa mort (135).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé (réponse reconstruite, aucun stoïcien n'a pu répondre à Schopenhauer) : la question « peux-tu vouloir ce que tu veux ? » suppose qu'un choix libre devrait venir de nulle part. Dans la ligne de Chrysippe, mon caractère n'est pas une force étrangère qui me pousse : c'est moi, et un choix qui découle de mon jugement est le mien. Schopenhauer répondrait que c'est justement ce qu'il appelle nécessité.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Schopenhauer juge que « mien » ne suffit pas pour « libre » ; les compatibilistes jugent le contraire. Aucun des deux camps n'a convaincu l'autre.
I
Isaiah Berlin 1958 · attaque la conclusion

Dans « Deux conceptions de la liberté », Berlin appelle « retraite dans la citadelle intérieure » l'attitude des stoïciens et des ascètes : le tyran menace mes biens, ma liberté de mouvement, mes proches ; si je ne tiens plus à rien de cela, il ne peut plus m'atteindre. Berlin la compare à un homme qui, pour ne plus souffrir d'une blessure à la jambe, coupe la jambe au lieu de la soigner : on supprime le désir au lieu de lever l'obstacle. Pour lui, la liberté demande aussi des possibilités d'agir que les autres ne bloquent pas.

Épictète répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1958, après sa mort (135).
Épictète (selon Arrien) 108 · Épictète (texte plus ancien)
Épictète ne demande pas de cesser de vouloir agir. Avec Helvidius Priscus, il montre l'inverse : quand l'empereur lui interdit le sénat, Helvidius répond « il faut que je dise ce qui me semble juste », et accepte la mort. La liberté intérieure y sert à agir sans trembler, pas à renoncer.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : l'exemple d'Helvidius montre une action, mais Berlin vise une autre partie de la doctrine, celle où Épictète demande de ne plus rien désirer de ce qui ne dépend pas de nous (Manuel, 1-2). Sur ce point, la réponse ne couvre pas toute l'objection.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Berlin pense qu'une liberté qui ne protège que l'intérieur laisse l'essentiel de côté ; les stoïciens répondent qu'elle fonde l'action courageuse. Le désaccord porte sur la valeur de l'indépendance intérieure par rapport aux possibilités réelles d'agir.