QuestionsSommes-nous libres ?Responsable sans avoir pu faire autrement : les cas de Frankfurt
Sommes-nous libres ?Libres sans libre arbitre absolu

Responsable sans avoir pu faire autrement : les cas de Frankfurt

Les cas de Frankfurt (Jones et Black)

Harry Frankfurt 1929 · 2023On peut être responsable même sans avoir pu faire autrement ; être libre, c'est vouloir ce qu'on veut vouloir.
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Ce qu'il soutient

Le principe des possibilités alternatives (« on n'est responsable que si l'on aurait pu faire autrement ») est faux.

Pourquoi

Jones agit de lui-même, même si Black l'aurait forcé à faire pareil : il est responsable sans avoir pu faire autrement.

La même idée à travers l'histoire
Robert NozickFrankfurt raconte, en note, que Robert Nozick avait déjà imaginé dans ses cours, plusieurs années avant, un exemple du même genre contre le principe des possibilités alternatives.
Harry Frankfurt1969Frankfurt publie l'exemple de Jones et Black et en tire que le principe « on n'est responsable que si l'on aurait pu faire autrement » est faux.
En bref

« Responsable sans avoir pu faire autrement : les cas de Frankfurt » est un argument de Harry Frankfurt (« Alternate Possibilities and Moral Responsibility », 1969, 1969) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : libres sans libre arbitre absolu). Sa thèse : Le principe des possibilités alternatives (« on n'est responsable que si l'on aurait pu faire autrement ») est faux. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 3 prémisses. AskPhilosophy présente 2 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Alternate Possibilities and Moral Responsibility », 1969
Valide

Pendant des siècles, presque tout le monde a pensé qu'on ne peut être blâmé que pour ce qu'on aurait pu éviter de faire. Si c'était vrai, un monde entièrement déterminé exclurait la responsabilité. En 1969, Harry Frankfurt propose une petite histoire pour montrer que ce principe est faux : un homme peut être responsable de ce qu'il fait même s'il ne pouvait pas faire autrement. Si c'est juste, l'ancien argument contre la liberté dans un monde déterminé perd sa base.

P1Black veut que Jones fasse une certaine action. Il attend que Jones soit sur le point de se décider, et il n'intervient que s'il voit que Jones va décider autre chose ; dans ce cas, il fait en sorte (par une menace, une drogue ou une action directe sur le cerveau) que Jones décide ce que Black veut, et le fasse.
P2Avec Black prêt à intervenir, Jones ne peut pas faire autre chose que ce que Black veut : quoi qu'il soit enclin à décider, Black obtiendra ce qu'il veut.
P3Jones se décide de lui-même, pour ses propres raisons, et fait l'action. Black n'a jamais besoin d'intervenir. Jones est alors aussi responsable que si Black n'avait pas été là : le fait qu'il ne pouvait pas faire autrement n'a joué aucun rôle dans ce qui l'a fait agir.
P4 · prémisse impliciteSi le principe des possibilités alternatives était vrai, quelqu'un qui n'aurait pas pu faire autrement ne serait pas responsable de ce qu'il a fait.
Donc le principe des possibilités alternatives (« on n'est responsable que si l'on aurait pu faire autrement ») est faux.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on pourrait accepter tout le récit et garder le principe, en disant simplement que Jones a des possibilités cachées ou qu'il n'est pas vraiment responsable. C'est exactement ce que contestent les critiques.
L'argument est valide. P1 et P2 donnent : Jones ne pouvait pas faire autrement. P3 dit qu'il est responsable. Avec P4, le principe des possibilités alternatives serait contredit par ce cas, donc il est faux. Tout le débat porte sur P2 : Jones n'a-t-il vraiment aucune autre possibilité ?
Analogie. Un gardien ferme à clé la porte d'une salle, mais Marie avait décidé de rester. Elle n'aurait pas pu sortir, et pourtant elle est restée de son plein gré. On ne lui dirait pas : « Tu n'y es pour rien, la porte était fermée ».

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

R
Robert Kane et David Widerker 1995 · attaque la prémisse 2

Comment Black sait-il ce que Jones va décider ? Il lui faut un signe avant la décision. Soit ce signe garantit la décision de Jones (le monde est déterminé) : alors ceux qui pensent que la responsabilité exige l'indéterminisme n'accorderont pas que Jones est responsable. Soit le signe ne la garantit pas : alors Jones pouvait choisir autrement, et ce n'est pas une simple lueur, c'est un vrai choix. Dans les deux cas, le cas ne prouve rien contre le principe.

Frankfurt répond
Harry Frankfurt 1969 · Note de 1969, écrite avant l'objection
Frankfurt imagine que Black prédit grâce à un signe, par exemple un tic du visage de Jones quand il va choisir A. Il dit que cette hypothèse n'oblige pas à supposer le déterminisme : il suffit qu'il y ait des phases plus anciennes de la décision, liées par des causes aux phases suivantes, sans que ces phases anciennes soient elles-mêmes déterminées par ce qui précède.
D
Derk Pereboom 2001
Même avec un signe qui ne détermine rien, on peut construire un cas sans alternative. Joe hésite à tricher sur ses impôts. Seule une forte raison morale pourrait le faire changer d'avis, et elle ne survient pas toujours. Un neurochirurgien a installé un appareil qui, s'il détectait une telle raison, forcerait Joe à tricher. Aucune raison morale n'apparaît, Joe triche de lui-même et l'appareil ne sert pas. Joe semble responsable, même pour un partisan de l'indéterminisme, et pourtant il ne pouvait pas choisir autrement.
Voir la suite du débat (2)
C
Carl Ginet, Stewart Goetz, David Widerker 2002
On peut craindre que l'absence de raison morale chez Joe soit elle-même, en pratique, la cause suffisante de sa décision de tricher. Alors on retombe sur la première branche du dilemme : le signe détermine la décision.
A
Alfred Mele et David Robb 1998
On peut supprimer le signe. Black a installé dans le cerveau de Jones un processus qui, au moment de la décision, le fera voter pour le candidat voulu, sauf si Jones le décide de lui-même à ce moment-là. Ce processus ne regarde aucun signe et ne gêne pas la délibération de Jones. Quand Jones décide de lui-même, il semble responsable, alors qu'il ne pouvait pas décider autrement.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. Kane a répondu en 2003 aux cas de Mele et Robb, et la littérature sur les cas « sans signe » ou « avec tampon » est énorme. Les partisans de Frankfurt jugent que ces cas bien construits suffisent ; ses critiques jugent que, dès que le cas est assez précis, Jones garde une vraie possibilité ou perd sa responsabilité. Aucun camp n'a emporté la décision.
Peter Naylor, puis John Martin Fischer (qui nomme les « lueurs de liberté ») 1984 · attaque la prémisse 2

Jones a tout de même une possibilité : Black ne reste immobile que parce qu'il voit que Jones va décider de lui-même ce que Black veut. Jones aurait pu s'abstenir de le décider de lui-même, et Black serait intervenu. C'est une petite alternative, une « lueur de liberté » (flicker of freedom), mais elle suffit pour que le principe soit respecté.

Frankfurt répond
John Martin Fischer 1994
Les défenseurs de Frankfurt peuvent admettre ces lueurs, mais nient qu'elles soient assez « robustes » pour fonder un jugement de responsabilité. Dans l'autre scénario, ce n'est pas Jones qui choisit : c'est Black qui, par l'appareil, provoque le « choix ». Une alternative où Jones n'agit pas, où il est la marionnette de Black, ne peut pas être celle qui compte pour sa responsabilité réelle.
P
Partisans des lueurs de liberté
Qu'elle soit « robuste » ou non, cette alternative est peut-être la seule dont les partisans du principe ont besoin : si l'on compte comme un « faire » ce que Jones ferait dans l'autre scénario, alors il y a bien un sens où il aurait fait autrement.
Le débat continue (notre résumé) Frankfurt n'a pas prétendu que ses cas supprimaient toute différence entre ce qui arrive et ce qui aurait pu arriver. Il soutient que le fait de ne pas pouvoir faire autrement ne joue aucun rôle dans ce qui fait agir Jones. Les critiques répondent que cette distinction ne tient que si l'on accepte déjà que seules les causes réelles comptent.