QuestionsSommes-nous libres ?Libre, c'est avoir la volonté qu'on veut avoir
Sommes-nous libres ?Libres sans libre arbitre absolu

Libre, c'est avoir la volonté qu'on veut avoir

Les désirs de second ordre (le toxicomane malgré lui)

Harry Frankfurt 1929 · 2023On peut être responsable même sans avoir pu faire autrement ; être libre, c'est vouloir ce qu'on veut vouloir.
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Ce qu'il soutient

On peut avoir une volonté libre dans un monde déterminé : la liberté de la volonté, c'est l'accord entre la volonté qu'on a et celle qu'on veut avoir. Frankfurt note que sa conception est neutre sur le déterminisme.

Pourquoi

On peut vouloir tel désir plutôt que tel autre : être libre, c'est avoir la volonté qu'on veut avoir, même dans un monde déterminé.

En bref

« Libre, c'est avoir la volonté qu'on veut avoir » est un argument de Harry Frankfurt (« Freedom of the Will and the Concept of a Person », 1971) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : libres sans libre arbitre absolu). Sa thèse : On peut avoir une volonté libre dans un monde déterminé : la liberté de la volonté, c'est l'accord entre la volonté qu'on a et celle qu'on veut avoir. Frankfurt note que sa conception est neutre sur le déterminisme. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 3 prémisses. AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Freedom of the Will and the Concept of a Person », 1971
Valide

Un toxicomane qui déteste sa dépendance et un toxicomane content de la sienne prennent la même drogue pour la même raison physique. Pourtant on sent qu'ils ne sont pas libres de la même façon. En 1971, Harry Frankfurt en tire une idée : la liberté de la volonté ne consiste pas à pouvoir faire autrement, mais à avoir la volonté qu'on veut avoir. Et cela peut être vrai dans un monde où tout a des causes.

P1Une personne n'a pas seulement des désirs de premier ordre (vouloir faire ceci ou cela). Elle peut aussi avoir des désirs de second ordre : vouloir avoir tel désir. Quand elle veut qu'un certain désir soit sa volonté, c'est-à-dire celui qui la fait agir, Frankfurt parle de « volition de second ordre ».
P2Être libre de la volonté, c'est être libre de vouloir ce qu'on veut vouloir, c'est-à-dire d'avoir la volonté qu'on veut. Comme la liberté d'agir est de faire ce qu'on veut, la liberté de la volonté est de vouloir ce qu'on veut vouloir.
P3Le toxicomane malgré lui voudrait ne pas prendre la drogue et voudrait que ce désir soit sa volonté. Mais le désir de la drogue est le plus fort et le fait agir : sa volonté n'est pas celle qu'il veut. Il est « violé par ses propres désirs » : sa volonté n'est pas libre.
P4 · prémisse impliciteQue la volonté d'une personne soit en accord avec ses volitions de second ordre est un fait sur la structure de ses désirs. Ce fait peut exister même si tout est causé à l'avance, et il ne demande pas qu'on ait pu faire autrement.
Donc on peut avoir une volonté libre dans un monde déterminé : la liberté de la volonté, c'est l'accord entre la volonté qu'on a et celle qu'on veut avoir. Frankfurt note que sa conception est neutre sur le déterminisme.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on pourrait accepter la définition et dire pourtant que l'accord entre les ordres de désirs n'existe jamais vraiment si tout est déterminé, par exemple parce que la liberté demande de pouvoir faire autrement. Les incompatibilistes disent à peu près cela.
L'argument est valide. P1 à P3 définissent la liberté de la volonté comme un accord entre la volonté et les volitions de second ordre, et P4 dit que cet accord peut exister même en monde déterminé. La conclusion en découle. Les objections visent P2 (pourquoi le second ordre ferait-il autorité ?) et la conclusion (que vaut cet accord s'il a été fabriqué par un tiers ?).
Analogie. Deux passagers sont dans le même train. L'un a choisi sa destination, l'autre a été embarqué de force. Le train va au même endroit, mais l'un est en voyage et l'autre est emmené. Pour Frankfurt, la différence entre les deux toxicomanes est du même ordre : le chemin est le même, mais l'un veut y aller et l'autre le subit.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

G
Gary Watson 1975 · attaque la prémisse 2

Frankfurt suppose que les désirs de second ordre parlent pour la personne, parce qu'on craint que ses désirs de premier ordre ne le fassent pas. Mais pourquoi le même doute ne reviendrait-il pas au second ordre ? Pourquoi s'arrêter à ce niveau, et pas au troisième, au quatrième, sans fin ? Un désir de plus haut rang est encore un désir : rien ne lui donne plus d'autorité.

Frankfurt répond
Harry Frankfurt 1971 · Réponse de Frankfurt (texte de 1971, écrit avant l'objection)
Frankfurt voit lui-même le risque d'une série sans fin de désirs d'ordre de plus en plus haut. Il propose de l'arrêter sans l'interrompre au hasard : quand une personne s'identifie de façon décisive à l'un de ses désirs, cet engagement « résonne » dans toute la série potentiellement infinie des ordres supérieurs, et la question d'un ordre plus haut ne se pose plus.
G
Gary Watson 1975
Watson ne garde pas la hiérarchie des désirs : pour lui, la question est de savoir si les désirs de la personne sont en accord avec ses valeurs, c'est-à-dire avec son jugement sur ce qui est bien à faire, plutôt qu'avec ses désirs d'ordre supérieur.
Le débat continue (notre résumé) Frankfurt a développé sa réponse ensuite (par exemple dans « Identification and Wholeheartedness », 1987), en parlant d'engagement de tout son cœur. Ses critiques jugent que l'« identification décisive » reste un acte de plus, et que rien n'explique pourquoi cet acte aurait l'autorité que les autres n'ont pas. Le débat n'est pas clos.
A
Alfred Mele 1995 · attaque la conclusion

Anne a acquis ses préférences et ses valeurs de façon normale. Béatrice a été manipulée par des neurologues pour avoir exactement les mêmes, et après la manipulation, elle les approuve de façon réfléchie. Selon Frankfurt, Béatrice a l'accord entre ses ordres de désirs. Pourtant, dit Mele, elle n'a qu'un « simulacre » de gouvernement de soi, parce que ses valeurs lui ont été imposées. Une définition qui ne regarde que la structure du moment laisse donc passer des cas où l'on n'est pas libre.

Frankfurt répond
M
Michael McKenna 2004 · Réponse « ligne dure »
On peut tenir bon : Béatrice a acquis ses valeurs d'une façon étrange, mais tout le monde acquiert ses valeurs par des voies qui ne dépendent pas entièrement de lui. Si Béatrice est responsable de ses actes, elle est comme les autres.
Le débat continue (notre résumé) Les partisans de Frankfurt doivent donc choisir : ajouter une condition d'histoire (comme font Fischer et Ravizza en 1998, pour qui un accord produit par lavage de cerveau ne rend pas responsable), ou accepter que Béatrice soit libre comme nous. La première voie s'éloigne de la simplicité de l'idée de Frankfurt ; la seconde choque beaucoup de lecteurs.
D
Derk Pereboom 2001 · attaque la conclusion

L'argument des quatre cas. Plum tue White en remplissant les conditions que proposent les compatibilistes. Dans le cas 1, des neurologues le manipulent directement ; dans le cas 2, ils l'ont programmé ; dans le cas 3, c'est son éducation et sa culture qui fixent son caractère ; dans le cas 4, il est un humain normal dans un monde déterminé. Pereboom soutient qu'il n'y a pas de différence qui compte entre ces cas. Plum n'est pas responsable dans le cas 1 : il ne l'est donc pas dans le cas 4. Une volonté qui s'accorde avec ses volitions ne suffit pas à la liberté si tout est déterminé.

Frankfurt répond
L
Les compatibilistes « ligne douce » (Fischer, Mele, Demetriou) 2004
Dans le cas 1, la manipulation enlève la responsabilité de Plum pour une autre raison que le simple fait que son comportement est déterminé. Cela arrête la généralisation du cas 1 aux cas suivants.
M
Michael McKenna 2008 · Réponse « ligne dure »
On peut au contraire soutenir, pour des raisons compatibilistes, que Plum est responsable dans le cas 4, et étendre cette conclusion aux cas précédents puisqu'il y remplit les mêmes conditions.
Le débat continue (notre résumé) Les deux réponses ont des coûts. La ligne douce doit expliquer quelle différence compte entre le cas 1 et le cas 4 sans se contredire ; la ligne dure doit accepter que même le cas 1 laisse Plum responsable, ce que Pereboom juge absurde. Pereboom a précisé son argument en 2014 pour répondre à la ligne douce. Le débat est ouvert.