QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ?
Peut-on être certain de quelque chose ?Ce qui échappe aux mots

Pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ?

Martin Heidegger 1889 · 1976Qu'est-ce qu'être ? Nous l'avons oublié.
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Ce qu'il soutient

La logique ne peut pas déclarer vide la question « pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ? » : elle naît d'une expérience du néant que la logique suppose.

Pourquoi

Dans l'angoisse, le néant se révèle avant toute négation : le « non » repose sur lui, et pas l'inverse, donc la question garde un sens.

En bref

« Pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ? » est un argument de Martin Heidegger (Qu'est-ce que la métaphysique ?, 1929) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : ce qui échappe aux mots). Sa thèse : La logique ne peut pas déclarer vide la question « pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ? » : elle naît d'une expérience du néant que la logique suppose. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3, P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Qu'est-ce que la métaphysique ?, 1929
Valide avec une prémisse implicite

Dans sa leçon de 1929, Heidegger part de la science : elle étudie l'étant (ce qui existe) « et rien d'autre ». Pourtant, dit-il, en parlant d'elle-même elle fait appel au néant. Il se demande ce qu'est ce « rien ». Il soutient qu'on ne peut pas le saisir par un jugement, car ce n'est pas une chose, mais qu'il se révèle dans une disposition affective : l'angoisse (à ne pas confondre avec la peur d'un danger précis). C'est pourquoi nous classons l'argument sous « ce qui échappe aux mots » : pour lui, le néant ne se prouve pas par la logique, il se révèle dans une expérience. Ce rangement est approximatif : Heidegger ne répond pas ici à la question de la certitude. Sa conclusion est la question qui termine la leçon : « Pourquoi y a-t-il de l'étant et non plutôt rien ? »

P1Le néant n'est pas un étant et ne se saisit pas comme un objet. Il se révèle dans l'angoisse, où l'étant dans son ensemble nous échappe.
P2Cette expérience (la « néantisation ») n'est ni la destruction de l'étant, ni le résultat d'une négation, d'un « non » dit ou pensé.
P3 · prémisse impliciteCe qui se montre avant toute négation et ne vient pas d'elle est plus originel que la négation : le « non » repose sur le néant, et non l'inverse.
P4Si la négation (un acte de l'entendement, la logique) repose sur le néant, alors l'entendement ne peut pas trancher ce qu'est le néant.
P5 · prémisse impliciteUne question n'est vide au regard de la logique que si la logique a le droit de juger cette question.
Donc la logique ne peut pas déclarer vide la question « pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien ? » : elle naît d'une expérience du néant que la logique suppose.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où le néant se montre dans l'angoisse sans venir de la négation, mais où la négation reste première (le « non » pourrait venir d'ailleurs, par exemple du langage). Sans P5, il trouve un cas où la logique n'est pas juge, mais où la question est vide quand même, pour une autre raison (par exemple parce que les mots n'ont pas de sens).
Valide avec P3 et P5, deux prémisses ajoutées par charité. De P1 et P2 : le néant est révélé, et il ne vient pas de la négation. Avec P3, la négation repose sur le néant. Avec P4, la logique ne peut pas décider du néant. Avec P5, elle ne peut donc pas déclarer la question vide. Le point faible est P3 : que le néant se montre avant la négation ne prouve pas qu'on puisse en dire quelque chose de vrai, et c'est là que Carnap attaque. Attention : l'argument ne prouve pas que le néant « existe » ; il dit seulement que la logique ne peut pas lui interdire la parole.
Analogie. Un aveugle de naissance demande si les couleurs existent. Le mathématicien lui dit que « couleur » est un mot vide, car il ne peut le définir avec ses outils. Heidegger dirait : l'outil du mathématicien ne peut pas juger ce qui se montre à un autre sens. Mais le mathématicien répondrait que ce sens-là doit pouvoir se dire aux autres, sinon il ne vaut pas comme savoir.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection que Heidegger formule lui-même (1929) attaque la prémisse 1

La question « qu'est-ce que le néant ? » détruit son propre objet : demander ce qu'« est » le néant, c'est le traiter comme un étant. Et la règle de non-contradiction, base de toute logique, interdit de penser le néant, puisque penser, c'est toujours penser quelque chose.

Heidegger répond
Heidegger Réponse de Heidegger (même leçon)
Il affirme que le néant est plus originel que le « non » et que la négation.
Le débat continue (notre résumé) Le passage affirme la thèse (P3) mais ne l'établit pas à lui seul : Heidegger s'appuie ensuite sur l'angoisse (P1, P2) pour la soutenir. Un critique dira que l'expérience d'une disposition affective prouve qu'on peut ressentir quelque chose, pas qu'on peut dire quelque chose de vrai sur « le néant ».
Rudolf Carnap, « Le dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage » 1932 · attaque la prémisse 3

Pour Carnap, « le néant néantit » n'est ni vrai ni faux : c'est un pseudo-énoncé. Il fait deux fautes. D'abord, il traite « rien » comme le nom d'un objet, alors que « il n'y a rien dehors » veut simplement dire qu'il n'y a pas de chose dehors. Ensuite, il invente un verbe, « néantir », sans dire à quelles conditions on pourrait vérifier qu'une phrase qui l'emploie est vraie. L'énoncé a la forme d'une phrase sans rien dire. Au mieux, il exprime un sentiment de vie, comme un poème ou une musique, mais il prétend à la connaissance. (Revue Erkenntnis, vol. 2, 1932 ; en paraphrase : l'extrait n'est pas dans notre corpus.)

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Heidegger dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Nous n'avons pas trouvé de réponse directe de Heidegger à Carnap dans notre corpus. La postface de 1943 à la leçon (pas dans notre corpus) répond au reproche d'abandonner la pensée rigoureuse pour le sentiment, sans nommer Carnap. Dans la Lettre sur l'humanisme (1946, § 84), il écrit que penser contre la « logique » ne signifie pas défendre l'illogique, mais remonter à l'essence du logos ; cette phrase répond au reproche général d'irrationalisme, pas à l'analyse de Carnap sur le sens des mots. Ses défenseurs disent que l'objection suppose l'autorité de la logique, que la leçon met justement en question. Ses critiques disent que, pour mettre en question cette autorité, il faut des critères de sens que Heidegger ne donne pas. Le désaccord porte sur ce qui compte comme « avoir un sens ».
N
Nishitani Keiji, La Religion et le Néant (école de Kyoto) 1961 · attaque la prémisse 1

Nishitani, qui a suivi des cours de Heidegger, retient de lui que le néant se révèle à l'être humain, mais juge que ce néant garde encore une trace de représentation, comme s'il était quelque « chose » qu'on appelle néant. Pour lui, ce néant reste relatif, encore opposé à l'être ; il faut aller plus loin, jusqu'à la vacuité (śūnyatā) du bouddhisme, qui ne s'oppose plus à l'être. (En paraphrase : l'extrait n'est pas dans notre corpus ; les spécialistes discutent la justesse de ce reproche.)

Heidegger répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Heidegger Réponse anticipée par Heidegger (même leçon, 1929, avant Nishitani)
Le néant n'est ni un objet, ni même un étant.
Le débat continue (notre résumé) Heidegger nie donc en toutes lettres ce que Nishitani lui reproche, et un défenseur dira que Nishitani le critique pour ce qu'il dit éviter. Nishitani, qui connaissait ce texte, juge que cela ne suffit pas : tant que le néant reste ce qui s'oppose à l'étant, il n'est pas encore la vacuité. Nous n'avons trouvé aucune réponse de Heidegger à ce reproche, formulé après sa leçon.