QuestionsSommes-nous libres ?Tu dois, donc tu peux : la loi morale nous révèle la liberté
Sommes-nous libres ?Le libre arbitre

Tu dois, donc tu peux : la loi morale nous révèle la liberté

« Tu dois, donc tu peux » (la liberté transcendantale ; ratio cognoscendi)

Kant 1724 · 1804Fixer les limites de la raison ; agir par devoir.
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Ce qu'il soutient

Nous sommes libres au sens transcendantal, du point de vue pratique. Nous ne le savons pas par la science mais par la morale : la loi morale est la raison de connaître de la liberté, et la liberté est la raison d'être de la loi morale.

Pourquoi

Nous avons conscience d'un devoir sans condition, et devoir suppose pouvoir : nous nous reconnaissons donc libres.

La même idée à travers l'histoire
Kant1781Dans la troisième antinomie, Kant montre que la raison, quand elle cherche un premier commencement, s'oppose à elle-même : la thèse dit qu'il faut une causalité par liberté, l'antithèse que tout arrive selon les lois de la nature. La science ne peut pas trancher.
Kant1785Dans les Fondements, Kant dit que nous devons nous penser libres pour agir, et qu'un être raisonnable a deux points de vue sur lui-même : comme membre du monde sensible (lois de la nature) et comme membre du monde intelligible (lois de la raison).
Kant1788Dans la Critique de la raison pratique, Kant renverse l'ordre : on ne prouve pas la liberté pour fonder la morale. C'est la loi morale, dont nous avons conscience, qui nous fait connaître notre liberté.
En bref

« Tu dois, donc tu peux : la loi morale nous révèle la liberté » est un argument de Kant (Critique de la raison pratique, 1788 (préface, §6) ; Critique de la raison pure, 3e antinomie, 1781) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : le libre arbitre). Sa thèse : Nous sommes libres au sens transcendantal, du point de vue pratique. Nous ne le savons pas par la science mais par la morale : la loi morale est la raison de connaître de la liberté, et la liberté est la raison d'être de la loi morale. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Critique de la raison pratique, 1788 (préface, §6) ; Critique de la raison pure, 3e antinomie
Valide avec une prémisse implicite

Si tout dans la nature a une cause, comment serions-nous libres ? Kant ne cherche pas à prouver la liberté par la science : il part de la morale. Quand je sais que je dois faire quelque chose, je juge que je le peux, même si je ne sais pas si je le ferai. Cette conscience du devoir me fait connaître en moi une liberté que rien d'autre ne me montrerait. Kant en tire une formule célèbre : la loi morale est la raison de connaître (ratio cognoscendi) de la liberté, et la liberté est la raison d'être (ratio essendi) de la loi morale. La formule « tu dois, donc tu peux » résume ce raisonnement ; ce n'est pas une citation mot pour mot de Kant.

P1Nous avons conscience d'une loi morale qui commande sans condition. Cette conscience est un « fait de la raison » : on ne peut pas la déduire d'autre chose, par exemple d'une conscience préalable de la liberté. Elle s'impose à nous d'elle-même.
P2Celui qui a conscience de devoir faire quelque chose juge qu'il le peut, et il reconnaît ainsi en lui une liberté qu'il ne connaîtrait pas sans la loi morale. Kant le montre par deux exemples. Un homme qui dit ne pas pouvoir résister à son désir y résisterait si un gibet l'attendait aussitôt après. Et si son prince lui ordonnait, sous peine de mort, de porter un faux témoignage contre un honnête homme, il n'ose peut-être pas dire s'il le ferait, mais il admet sans hésiter que cela lui est possible.
P3Ce « pouvoir » suppose une liberté au sens fort. Si nos actes sont des suites nécessaires d'états passés, même quand ces causes sont des idées et des désirs intérieurs (liberté « psychologique »), il n'y a que de la nécessité naturelle. Il faut une liberté « transcendantale », indépendante de tout ce qui est empirique et de la nature en général. Sans elle, il n'y a ni loi morale ni imputation morale possible.
P4Nous ne pouvons pas partir de la liberté pour arriver à la loi morale : nous n'avons pas conscience de la liberté de façon immédiate, et l'expérience ne nous montre que le mécanisme de la nature, le contraire de la liberté. Nous partons donc de la loi morale, dont nous avons conscience immédiatement. C'est elle qui nous conduit au concept de liberté.
P5La raison théorique ne peut pas prouver la liberté, mais elle peut la penser comme non impossible. Elle en a besoin pour échapper à l'antinomie où elle tombe quand elle cherche un commencement absolu dans la série des causes (c'est la troisième antinomie de la Critique de la raison pure). Elle ne réfute donc pas la liberté.
P6 · prémisse impliciteUne condition de la loi morale que la raison théorique ne réfute pas peut être affirmée comme réelle du point de vue pratique, sans que nous la comprenions pour autant.
Donc nous sommes libres au sens transcendantal, du point de vue pratique. Nous ne le savons pas par la science mais par la morale : la loi morale est la raison de connaître de la liberté, et la liberté est la raison d'être de la loi morale.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, on peut accepter les cinq autres prémisses et refuser la conclusion : la liberté est peut-être nécessaire à la morale et non réfutée par la science, mais cela ne prouve pas qu'elle existe. Un moraliste pourrait même conclure que la morale est une illusion.
L'argument est valide. P1 et P2 donnent le « je peux » du devoir, P3 dit que ce pouvoir exige la liberté transcendantale, P5 dit que la science ne la réfute pas, et P6 en tire le droit de l'affirmer. P4 donne le sens de la démarche : on connaît la liberté par la loi, pas l'inverse. Les points d'attaque sont P1 (la loi morale est-elle un fait pur de la raison ?), P3 (un simple « pouvoir faire ce qu'on veut » ne suffit-il pas ?) et P6 (peut-on affirmer ce qu'on ne comprend pas ?).
Analogie. Notre image, pas celle de Kant. La loi morale est comme une lumière allumée dans une pièce : on ne voit pas directement la porte (la liberté), mais la lumière nous la montre. Kant dit que la porte existe bien, et que sans elle la lumière n'aurait pas pu s'allumer. Le débat porte sur cette dernière phrase.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Arthur Schopenhauer 1839 · attaque la prémisse 1

Schopenhauer écarte le raisonnement « tu peux, parce que tu dois », qu'il appelle un « postulat » de Kant plus qu'une preuve. Il ne faut pas confondre la conscience de soi avec la conscience morale : les instincts moraux ne se développent qu'après l'expérience et la réflexion, et on ne sait pas séparer ce qui est naturel en eux de ce que l'éducation morale et religieuse ajoute. Ce ne serait donc pas un fait pur et immédiat de la raison.

Kant répond
Kant 1788 · Réponse anticipée de Kant (1788)
Le fait de la loi morale est incontestable. Il suffit d'analyser le jugement que les hommes portent sur la conformité de leurs actions à la loi : on trouve toujours que, quoi que dise l'inclination, leur raison, incorruptible et contrainte par elle-même, rapporte la maxime de la volonté à la volonté pure, c'est-à-dire à elle-même.
Le débat continue (notre résumé) Kant répond que le fait se constate en analysant nos jugements moraux ; Schopenhauer répond que ces jugements sont déjà marqués par l'éducation. Le désaccord est net, mais Schopenhauer est moins éloigné de Kant qu'il n'y paraît : au chapitre 5 du même essai, il rappelle la solution de Kant (le caractère intelligible et le caractère empirique) et la juge ce que toute l'humanité a produit de plus beau et de plus profond. Il refuse donc la preuve par la morale, mais garde l'idée d'une liberté qui n'est pas dans le monde des phénomènes. (notre résumé)
Pierre-Simon de Laplace 1814 · attaque la prémisse 3

Laplace tient pour une illusion l'idée qu'on se détermine de soi-même, sans motifs : on perd de vue les raisons fugitives de son choix. Nous devons envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui suit. Il n'y a donc pas de place pour une causalité libre dans la chaîne des événements.

Kant répond
Kant 1785 · Réponse anticipée de Kant (1785)
Un être raisonnable a deux points de vue sur lui-même et sur ses actions. Comme membre du monde sensible, il est soumis aux lois de la nature. Comme membre du monde intelligible, il est soumis à des lois indépendantes de la nature, fondées seulement dans la raison.
Le débat continue (notre résumé) Kant est mort dix ans avant l'Essai de Laplace. Il accepterait le déterminisme de Laplace pour les phénomènes : c'est même le cœur de sa position. Sa réponse est de dire que ce déterminisme ne concerne que le monde tel qu'il nous apparaît. Les critiques demandent si cette solution sauve la liberté ou si elle la déplace seulement dans un monde qu'on ne peut ni connaître ni observer. (notre résumé)
David Hume 1748 · attaque la prémisse 3

Par liberté, on ne peut entendre que le pouvoir d'agir ou de ne pas agir selon les décisions de la volonté : si nous choisissons de rester en repos, nous le pouvons ; si nous choisissons de bouger, nous le pouvons aussi. Ce pouvoir, dit Hume, que l'on peut appeler hypothétique, appartient à tous ceux qui ne sont ni prisonniers ni enchaînés. Il n'y a donc pas matière à dispute.

Kant répond
Kant 1788 · Réponse de Kant à ce type de liberté (1788)
Réduire la liberté à une liberté comparative ou psychologique est un misérable subterfuge, dont certains se contentent encore : ils croient résoudre par un jeu de mots un problème sur lequel des siècles ont travaillé en vain.
Kant 1788 · Suite du même passage (1788)
Si la liberté de notre volonté n'était que cette liberté psychologique et relative, sans rien de transcendantal, elle ne vaudrait guère mieux que celle d'un tourne-broche, qui, une fois monté, exécute de lui-même ses mouvements.
Le débat continue (notre résumé) Kant ne cite pas Hume ici : sa cible est la liberté de Leibniz et de ses héritiers, mais elle vise bien le même type de liberté. Les compatibilistes modernes répondent que Kant demande trop : une liberté qui échappe à toute cause ne serait plus celle d'un agent responsable mais un simple hasard, et la liberté dont la morale et le droit ont besoin est justement celle d'agir selon ses raisons, sans contrainte. (notre résumé)