QuestionsL'être humain est-il bon par nature ?L'amour-propre : nos vertus ne sont que des vices déguisés
L'être humain est-il bon par nature ?Porté au mal

L'amour-propre : nos vertus ne sont que des vices déguisés

L'amour-propre ; les Maximes ; « l'intérêt parle toutes sortes de langues » ; « nos vertus ne sont que des vices déguisés »

François de La Rochefoucauld 1613 · 1680L'amour-propre se cache derrière presque toutes nos vertus : nos vertus ne sont le plus souvent que de vices déguisés.
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Ce qu'il soutient

Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés : l'amour-propre est la racine de presque tout, et l'homme est porté par nature à se préférer à tout autre.

Pourquoi

L'amour de soi se cache, même à nous ; ce que nous prenons pour des vertus est souvent un assemblage d'intérêts.

La même idée à travers l'histoire
François de La Rochefoucauld1665Les Maximes paraissent sans nom d'auteur en 1664-1665, puis dans des éditions revues par La Rochefoucauld jusqu'à la cinquième, en 1678. Il y retire des maximes de la première édition, dont la plus longue, un portrait de l'amour-propre, qu'on garde ici.
Kant1793Kant reprend la maxime sur le malheur de nos meilleurs amis, sans nommer La Rochefoucauld, dans la « longue litanie mélancolique » qui sert à prouver que le penchant au mal est universel.
En bref

« L'amour-propre : nos vertus ne sont que des vices déguisés » est un argument de François de La Rochefoucauld (Maximes, 1665-1678 (épigraphe, n° 1, 39, 171, 264 et maxime supprimée n° 1), 1665) sur la question « L'être humain est-il bon par nature ? » (réponse : porté au mal). Sa thèse : Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés : l'amour-propre est la racine de presque tout, et l'homme est porté par nature à se préférer à tout autre. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Maximes, 1665-1678 (épigraphe, n° 1, 39, 171, 264 et maxime supprimée n° 1)
Valide avec une prémisse implicite

La Rochefoucauld n'écrit pas un traité : il écrit de courtes maximes, dans les salons du XVIIe siècle. Mais elles tournent autour d'une même idée. Derrière nos vertus, nos amitiés et même notre pitié, il voit l'amour-propre : l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi. Cet amour-propre est habile, change de masque, et se cache même à celui qui l'éprouve. Il ne dit pas que toutes les vertus sont fausses : il écrit « le plus souvent », « souvent », « en la plupart des hommes ». Sa thèse est donc celle d'un soupçon universel mais mesuré : l'amour de soi est la racine de presque tout, et nous croyons agir par vertu alors que nous agissons par intérêt. La forme P1 à P5 est notre reconstruction, à partir de plusieurs maximes.

P1L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi. Il fait des hommes des idolâtres d'eux-mêmes, qui seraient les tyrans des autres si la fortune le leur permettait, et il ne s'arrête dans les autres que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre.
P2Il se déguise et se cache, y compris à nos propres yeux : l'intérêt parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.
P3Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts. Ce n'est pas toujours par valeur ou par chasteté que les hommes sont vaillants ou les femmes chastes.
P4Même la pitié est souvent un retour sur nos propres maux dans les maux d'autrui, une habile prévoyance : nous aidons les autres pour qu'ils nous aident dans des cas semblables.
P5 · prémisse impliciteSi l'amour de soi est premier, universel et caché, et si l'on peut expliquer ainsi la plupart des actes tenus pour vertueux, alors la nature de l'homme est de se préférer, et ses vertus sont le plus souvent des vices déguisés.
Donc nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés : l'amour-propre est la racine de presque tout, et l'homme est porté par nature à se préférer à tout autre.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'amour-propre est universel et se cache, où les vertus peuvent s'expliquer par l'intérêt, mais où il existe aussi de vraies vertus que l'on ne peut pas ramener à l'intérêt : la conclusion « le plus souvent des vices déguisés » ne suit plus.
Avec ses cinq prémisses, la conclusion suit. Deux points demandent l'attention. D'abord P5, qui passe de « on peut l'expliquer par l'amour-propre » à « c'est ce qu'il y a derrière ». Une explication possible n'est pas une explication vraie. Ensuite le mot « déguisés » : dire que l'amour-propre se cache, c'est expliquer pourquoi on ne le voit pas, mais aussi se priver d'un moyen de vérifier la thèse. Les maximes disent « souvent », pas « toujours » : la conclusion ne dit donc pas que toute vertu est fausse.
Analogie. Un joueur de cartes qui sourit en perdant. Tu crois qu'il est beau joueur. La Rochefoucauld te demande de regarder sa main : peut-être sourit-il pour qu'on dise qu'il l'est. Tu ne peux jamais être sûr que ce n'est pas le cas, et lui-même ne le sait pas toujours.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

David Hume 1751 · attaque la prémisse 5

Hume écrit que l'explication la plus simple et la plus évidente d'un phénomène est probablement la vraie. Quand un philosophe doit recourir à des réflexions très compliquées et subtiles, et les supposer essentielles à la production d'une passion, il faut se méfier : l'hypothèse est trompeuse. Or faire passer l'amitié ou la pitié pour de l'amour de soi exige une chimie de ce genre.

Rochefoucauld répond
Rochefoucauld Ce que La Rochefoucauld dit de l'amour-propre caché (maxime supprimée n° 1)
Résumé : La Rochefoucauld écrit que l'amour-propre est souvent invisible à lui-même. Il y conçoit, nourrit et élève sans le savoir un grand nombre d'affections et de haines, si monstrueuses que, lorsqu'il les met au jour, il les méconnaît ou ne peut se résoudre à les avouer. Il s'ensuit que le fait qu'on ne sente pas de calcul en soi ne prouve pas qu'il n'y en ait pas.
Le débat continue (notre résumé) Hume écrit soixante-dix ans plus tard et ne cite pas La Rochefoucauld ; il vise les philosophes du « système égoïste » en général, dont Hobbes et Locke. La réponse de La Rochefoucauld a une limite que Hume voit : si l'amour-propre se cache même à celui qui l'éprouve, aucune expérience intérieure ne peut réfuter la thèse. Hume ajoute que, dans tous les cas, nous distinguons entre les caractères (voir l'objection suivante).
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé : une thèse qui explique toute vertu apparente par un intérêt caché est-elle trop générale pour être testée, ou est-elle simplement difficile à tester ? Les deux camps admettent que l'amour de soi est puissant ; ils diffèrent sur sa place.
David Hume 1751 · attaque la conclusion

Hume écrit que, même si l'on admet que tous les penchants sont de l'amour de soi tourné autrement, ce tour d'imagination n'est pas le même chez tous. Cela suffit, même dans le « système égoïste », à produire les plus grandes différences entre les caractères : l'un est appelé vertueux et humain, l'autre vicieux et bassement intéressé. Dire que les vertus sont des vices déguisés change donc les mots, non les différences.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1751, après sa mort (1680).
Le débat continue (notre résumé) La Rochefoucauld ne nie pas qu'il y ait des différences : il écrit « le plus souvent », « souvent ». Le désaccord porte sur le mot : dire « vice déguisé » suppose qu'un intérêt qui s'ignore vaut moins qu'une vertu franche. Hume répondrait que celui dont l'amour de soi se tourne vers les autres est précisément ce que l'on appelle vertueux.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : si les motifs profonds sont les mêmes chez tous, l'écart entre vertu et vice disparaît-il, ou reste-t-il tout entier dans la manière dont l'intérêt est orienté ?
Rousseau 1755 · attaque la prémisse 1

Résumé : Rousseau dit que l'amour-propre n'est qu'un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre et inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font. Il distingue de lui l'amour de soi, sentiment naturel de conservation. La Rochefoucauld décrit donc un sentiment réel, mais non celui de la nature.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1755, après sa mort (1680).
Le débat continue (notre résumé) Rousseau et La Rochefoucauld s'accordent sur le portrait : un désir de se préférer, qui cherche la considération, change de masque et fait tous les maux. Ils divergent sur son origine. La Rochefoucauld, qui vit à la cour, en fait le fond de l'homme. Rousseau en fait l'effet de la comparaison sociale. Aucun des deux n'a de preuve que l'autre accepte.
Où en est le débat (notre résumé)Point de désaccord de fond : le besoin d'être estimé précède-t-il la vie en société, ou naît-il avec elle ? C'est l'une des questions que la psychologie du développement et l'étude des sociétés sans État cherchent à éclairer, sans réponse définitive.
C
C. Daniel Batson 1981 · attaque la prémisse 4

Résumé : à partir d'expériences où l'on pouvait aider une personne qui recevait des chocs électriques en prenant sa place, Batson et ses collègues soutiennent que l'empathie produit un motif d'aider qui vise le bien de l'autre et non le soulagement de soi. Dans ses expériences, les personnes qui éprouvent de l'empathie aident même quand elles pourraient échapper facilement à la scène. La pitié ne serait donc pas seulement un retour sur nos propres maux.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1981, après sa mort (1680).
R
Robert Cialdini et ses collègues défenseur de l'argument · 1987
Résumé : Cialdini et ses collègues répondent que l'aide fondée sur l'empathie peut s'expliquer par le désir de réduire sa propre tristesse, créée par la vue de quelqu'un qui souffre. Dans leurs expériences, l'effet de l'empathie disparaît quand les participants croient que leur tristesse a déjà été soulagée d'une autre façon. Ils concluent que l'aide serait motivée par l'intérêt, au moins en partie.
C
C. Daniel Batson et ses collègues 1989
Résumé : Batson et ses collègues refont l'épreuve dans trois études où les participants s'attendent à voir leur humeur bientôt améliorée par autre chose. Ils trouvent que les personnes qui éprouvent de l'empathie aident quand même, ce qui ne s'accorde pas avec l'explication par le soulagement de soi. Ils y voient un soutien de l'hypothèse d'un altruisme véritable.
Où en est le débat (notre résumé)Débat toujours ouvert en psychologie sociale : l'empathie produit-elle un motif distinct de l'intérêt, ou un intérêt plus subtil ? Les expériences existent des deux côtés, et les deux camps critiquent les protocoles de l'autre.