QuestionsL'être humain est-il bon par nature ?Le bois courbe et le mal radical : un germe de bien que rien ne détruit, un penchant au mal que l'on s'est donné
L'être humain est-il bon par nature ?Les deux à la fois

Le bois courbe et le mal radical : un germe de bien que rien ne détruit, un penchant au mal que l'on s'est donné

Le bois courbe ; le mal radical ; « Aus so krummem Holze… » ; disposition au bien et penchant au mal

Kant 1724 · 1804Fixer les limites de la raison ; agir par devoir.
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Ce qu'il soutient

L'homme est, par nature, porteur d'un germe de bien que rien ne détruit et d'un penchant radical au mal qu'il s'est donné lui-même : il n'est ni innocent ni condamné, et il peut seulement se rapprocher du bien.

Pourquoi

L'homme a un germe de bien que rien ne détruit et un penchant au mal qu'il s'est donné, universel même chez le meilleur.

La même idée à travers l'histoire
Augustin400Augustin tient que le penchant au mal est universel et vient de la volonté. Kant garde l'idée d'un penchant universel au mal, mais refuse d'y voir un héritage ou un instinct : pour lui, c'est un acte de liberté.
Pascal1660Pascal décrit aussi un homme grand et misérable à la fois, mais sa « double nature » regarde la condition humaine entière ; celle de Kant regarde l'orientation de la volonté.
Kant1784Dans la sixième proposition de l'Idée d'une histoire universelle, Kant écrit que du bois aussi courbe que celui dont l'homme est fait on ne peut rien tirer de tout à fait droit. Il parle de politique : même le meilleur chef de l'État est un homme.
Kant1793Dans la première partie de La Religion dans les limites de la simple raison, Kant étudie « le mal radical dans la nature humaine » : il y décrit trois dispositions originelles au bien et un penchant universel au mal.
En bref

« Le bois courbe et le mal radical : un germe de bien que rien ne détruit, un penchant au mal que l'on s'est donné » est un argument de Kant (Idée d'une histoire universelle, 1784 (6e proposition) ; La Religion dans les limites de la simple raison, 1793, livre I, 1784) sur la question « L'être humain est-il bon par nature ? » (réponse : les deux à la fois). Sa thèse : L'homme est, par nature, porteur d'un germe de bien que rien ne détruit et d'un penchant radical au mal qu'il s'est donné lui-même : il n'est ni innocent ni condamné, et il peut seulement se rapprocher du bien. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Idée d'une histoire universelle, 1784 (6e proposition) ; La Religion dans les limites de la simple raison, 1793, livre I
Valide avec une prémisse implicite

Faut-il choisir entre « l'homme est bon » et « l'homme est mauvais » ? Kant répond que les deux sont vrais, mais pas au même niveau. Au niveau des dispositions, tout homme a un germe de bien (l'animalité, l'humanité, et surtout la personnalité, c'est-à-dire le respect pour la loi morale) que rien ne peut détruire. Au niveau de la volonté, tout homme a aussi un penchant à faire passer ses inclinations avant la loi, même quand ses actes sont corrects : c'est le « mal radical », radical au sens de racine. Ce penchant n'est pas un instinct : s'il l'était, on ne pourrait pas le reprocher à l'homme. Il est un acte de liberté, dont on ne peut donner d'autre cause. De là l'image du bois courbe : de l'homme tel qu'il est, on ne tirera jamais rien de tout à fait droit, mais on peut s'approcher du droit. La forme P1 à P6 est notre reconstruction. Kant refuse un « mélange moitié-moitié » : voir la dernière objection. Nous citons le texte allemand ; la traduction est la nôtre.

P1Tout homme a trois dispositions originelles qui sont non seulement bonnes mais tournées vers le bien : l'animalité, l'humanité, et la personnalité, qui est la sensibilité au respect pour la loi morale comme motif suffisant de la volonté. On peut les mal employer, on ne peut les détruire.
P2Tout homme a aussi un penchant à subordonner le motif moral à d'autres motifs : le cœur est « pervers » parce qu'il renverse l'ordre moral des motifs, même quand les actes restent conformes à la loi. Ce penchant est universel, et se trouve chez le meilleur des hommes.
P3Ce penchant est dit « de nature » parce qu'il est universel et antérieur à tout usage de la liberté que l'expérience nous montre. Mais il n'est pas un instinct : puisque seul ce qui est notre propre acte est moralement mauvais, il doit consister dans des maximes que l'homme s'est données. Il est donc à la fois inné et imputable.
P4L'expérience le confirme : devant les nombreux exemples que les actes des hommes nous offrent, on peut s'épargner une preuve en forme.
P5L'homme est un animal qui, vivant parmi les siens, a besoin d'un maître, parce qu'il abuse de sa liberté. Mais le maître est lui aussi un homme. Aussi une solution parfaite est impossible : du bois aussi courbe que celui dont l'homme est fait, on ne peut tirer rien de tout à fait droit. Seule l'approche de cette idée nous est imposée par la nature.
P6 · prémisse impliciteSi l'homme a, par nature, des dispositions originelles au bien que rien ne détruit, et aussi un penchant universel au mal qu'il s'est donné lui-même, alors sa nature est double, au sens où il porte à la fois la possibilité du bien et le penchant au mal ; et il ne peut espérer que s'approcher du droit.
Donc l'homme est, par nature, porteur d'un germe de bien que rien ne détruit et d'un penchant radical au mal qu'il s'est donné lui-même : il n'est ni innocent ni condamné, et il peut seulement se rapprocher du bien.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, l'ordinateur trouve un cas où l'homme a des dispositions bonnes inéliminables, un penchant universel au mal, et où il faut s'approcher du droit, mais où son penchant au mal n'est pas « par nature » mais seulement fréquent : on ne peut plus parler de nature double.
Avec ses six prémisses, la conclusion suit. Trois points demandent l'attention. D'abord P3 : Kant lui-même voit la difficulté de dire à la fois « inné » et « librement choisi ». Sa réponse est que ce choix est un acte « intelligible », hors du temps (voir l'objection interne). Ensuite P4, qui s'appuie sur l'expérience alors que Kant dit ailleurs qu'on ne peut pas observer les maximes, même les siennes : c'est pourquoi la preuve est surtout a priori. Enfin P5 relève de la politique : le bois courbe parle d'un chef d'État, et non de la nature morale. Nous le rattachons à la même idée, mais Kant ne le fait pas dans ces termes.
Analogie. Un arbre de montagne, courbé par le vent depuis sa naissance. Un charpentier ne peut pas en tirer une poutre parfaitement droite. Mais il peut en faire une belle charpente en tenant compte de sa courbure. Kant dit que nous sommes ce bois : ni inutile ni droit, et que la sagesse est d'apprendre à bâtir avec lui.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

J
Johann Wolfgang von Goethe 1793 · attaque la prémisse 2

Résumé : dans une lettre à Herder et à sa femme du 7 juin 1793, juste après la parution du livre, Goethe se moque de Kant : après avoir passé une longue vie à débarrasser son manteau de philosophe de toutes sortes de préjugés, il l'a taché du « mal radical », pour que les chrétiens viennent aussi en baiser le bord. On y lit d'ordinaire le reproche de revenir au péché originel.

Kant répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Kant dans ses textes.
Kant Ce que Kant dit lui-même de l'origine de ce penchant (livre I, 3)
Résumé : Kant écrit que la sensibilité et les inclinations naturelles ne peuvent expliquer le penchant au mal, parce qu'elles n'ont pas de rapport direct avec le mal et qu'on ne peut pas nous en faire porter la responsabilité. Le penchant au mal, lui, doit pouvoir nous être imputé comme une faute dont nous sommes l'auteur, malgré sa racine profonde dans la volonté. Ce n'est donc ni une hérédité ni un instinct.
Le débat continue (notre résumé) Goethe vise le mot, qui rappelle le péché originel. Kant ne conteste pas la ressemblance, mais il refuse qu'on l'explique par la transmission d'une faute : il veut que le penchant soit un acte de liberté. Reste que dire « mal radical, inné et pourtant dû à notre liberté » demande d'accepter une notion d'acte hors du temps, que Goethe, comme bien d'autres, juge difficile.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord ouvert sur le statut de la thèse : philosophie pure (Kant) ou doctrine religieuse reprise (Goethe) ? Les commentateurs ont défendu les deux lectures, et le texte contient des éléments pour chacune.
Hannah Arendt 1963 · attaque la conclusion

Résumé : dans une lettre à Gershom Scholem du 24 juillet 1963, Arendt écrit que le mal n'est jamais « radical », seulement extrême, et qu'il n'a ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut tout ravager précisément parce qu'il se répand comme un champignon à la surface. Elle revient ainsi, après le procès Eichmann, sur le mot « mal radical ».

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1963, après sa mort (1804).
Le débat continue (notre résumé) Arendt avait elle-même parlé de « mal radical » dans Les Origines du totalitarisme (1951), avant de renoncer à ce mot. Elle vise l'idée d'un mal profond et démoniaque, ce que Kant, qui écrit qu'une volonté mauvaise en soi serait un être diabolique, n'affirme pas non plus (6:35). Les deux se rejoignent sur un point : le mal n'est pas diabolique. Ils divergent sur la profondeur : un penchant enraciné (Kant) ou une absence de pensée (Arendt).
Où en est le débat (notre résumé)Débat d'interprétation encore ouvert : « radical » signifie-t-il chez Kant « enraciné » (donc compatible avec la banalité), ou « profond » (donc contredit par Arendt) ? Les spécialistes se partagent.
Une objection que Kant formule lui-même attaque la prémisse 3

Résumé : Kant se demande comment un penchant peut être à la fois inné et « notre propre acte ». Un penchant précède l'action, donc n'est pas encore un acte, et ce qui est moralement mauvais doit être un acte libre. Il semble y avoir contradiction à parler d'un penchant au mal inné qui nous serait imputable.

Kant répond
Kant La réponse de Kant (livre I, 2)
Résumé : Kant répond que le mot « acte » a deux sens. Le penchant est un acte au premier sens : l'adoption de la maxime suprême, qui est l'usage premier de la liberté. Il est aussi le fondement formel de tout acte contraire à la loi au second sens (les vices). Le premier est un acte « intelligible », connaissable par la raison sans condition de temps ; le second est sensible, empirique, donné dans le temps. Le penchant est dit inné parce qu'on ne peut l'extirper, la maxime suprême étant elle-même mauvaise.
Le débat continue (notre résumé) La réponse déplace la difficulté : un acte « hors du temps » qui détermine toute notre vie ne s'observe pas et semble plutôt postulé. Kant dit lui-même (livre I) qu'on ne peut donner de cause ultérieure à ce premier choix. Ses défenseurs y voient la limite de toute philosophie de la liberté, ses critiques une obscurité.
Où en est le débat (notre résumé)Question encore discutée parmi les commentateurs de Kant : la notion d'acte intelligible sauve-t-elle la liberté, ou la rend-elle invérifiable ? Aucune des deux lectures n'est admise par tous.
Rousseau 1755 · attaque la prémisse 2

Résumé : Rousseau reconnaît que les hommes sont méchants, une triste et continuelle expérience dispensant de la preuve. Mais il soutient que l'homme est naturellement bon, et que ce qui l'a dépravé, ce sont les changements survenus dans sa constitution, les progrès qu'il a faits et les connaissances qu'il a acquises. Le penchant au mal ne serait pas « radical » : il viendrait de la société.

Kant répond
voir l'argument
Kant Ce que Kant dit des moralistes « de Sénèque à Rousseau » (livre I, introduction)
Résumé : Kant écrit que l'opinion selon laquelle l'homme est naturellement bon ne vient sans doute pas de l'expérience, quand il s'agit du bien et du mal moraux : l'histoire de tous les temps parle trop fort contre elle. Il y voit plutôt une supposition bienveillante des moralistes, de Sénèque à Rousseau, pour pousser à cultiver le germe de bien qui est peut-être en nous.
Le débat continue (notre résumé) Kant ne cite pas le Discours sur l'inégalité, et Rousseau ne pouvait pas répondre à un livre paru trente-huit ans plus tard. Kant reconnaît à la bonne volonté de ces moralistes un but utile (cultiver le germe de bien). Rousseau pourrait répondre, comme il l'écrit des peuples observés par les voyageurs, que les peuples que Kant cite plus loin dans le même chapitre sont déjà loin du premier état de nature. Les deux n'ont pas de preuve sur l'homme avant toute société.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : on ne peut pas observer l'homme avant la société. Chacun lit l'histoire et les récits de voyage selon sa thèse. Kant admet pourtant, comme Rousseau, que l'éducation et les institutions peuvent faire progresser les hommes.
Helvétius 1773 · attaque la prémisse 1

Résumé : Helvétius écrit que l'esprit et les talents ne sont jamais dans les hommes que le produit de leurs désirs et de leur position particulière, et que la science de l'éducation se réduit peut-être à placer les hommes dans une position qui les force à acquérir les talents et les vertus désirés en eux. Appliqué à Kant : rien de moral n'est donné au départ, et la « disposition à la personnalité » serait le produit de l'éducation.

Kant répond
voir l'argument
Kant Kant, vingt ans plus tard : le refus d'un état neutre (livre I, note sur la disjonction)
Résumé : Kant écrit qu'il importe beaucoup à la morale de n'admettre aucun intermédiaire moral, ni dans les actions ni dans les caractères, aussi longtemps que c'est possible, parce que dans cette ambiguïté toutes les maximes risquent de perdre leur précision et leur fermeté. Il range ceux qui disent que l'homme n'est naturellement ni bon ni mauvais parmi les « latitudinaires de la neutralité ». Dans une note, il ajoute que, la loi morale étant en nous un motif, l'absence d'accord avec elle ne peut venir que d'une opposition réelle.
John Dewey 1922
Résumé : Dewey observe que, depuis Locke, les réformateurs ont minimisé les activités natives et insisté sur l'habitude acquise, et il cite Helvétius comme celui qui a fait de la malléabilité complète d'une nature « vide et passive » le fondement de la toute-puissance de l'éducation. Il juge cette position excessive et la position inverse aussi : pour lui, toute conduite est une interaction entre des éléments de la nature humaine et l'environnement.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord est de fond : le sens moral est-il donné d'emblée (Kant) ou construit par l'éducation et les circonstances (Helvétius) ? Dewey propose un troisième terme, l'interaction. Aucune des thèses n'est établie de façon décisive.