QuestionsL'être humain est-il bon par nature ?L'éducation peut tout : on ne naît ni sot ni génie, ni bon ni méchant
L'être humain est-il bon par nature ?Ni bon ni mauvais

L'éducation peut tout : on ne naît ni sot ni génie, ni bon ni méchant

« L'éducation peut tout » ; « l'éducation nous fait ce que nous sommes » ; le Savoyard

Claude-Adrien Helvétius 1715 · 1771On ne naît ni sot ni génie, ni bon ni méchant : l'éducation, au sens large, fait l'homme.
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Ce qu'il soutient

L'éducation peut tout, ou presque tout : on naît ni sot ni génie, ni bon ni méchant, et ce que nous sommes est l'effet de l'éducation au sens large (instruction, besoins, position, lois, exemple).

Pourquoi

Les mêmes hommes changent de caractère selon leur instruction, leur gouvernement et leur position : l'éducation fait l'homme.

La même idée à travers l'histoire
Confucius500 av. J.-C.Confucius disait déjà que les hommes sont proches par nature et que la pratique les éloigne. Helvétius va plus loin : tout ou presque vient de ce que l'on a appris et de la position où l'on vit.
John Locke1693Locke, dont Helvétius se réclame, écrit dans ses Pensées sur l'éducation que, parmi les hommes que l'on rencontre, neuf sur dix sont ce qu'ils sont, bons ou mauvais, utiles ou non, par leur éducation.
Claude-Adrien Helvétius1758Helvétius (1715-1771) avance la thèse dans De l'esprit (1758), livre condamné par le Parlement de Paris et brûlé. Il la reprend et la développe dans De l'homme, publié après sa mort, en 1773.
John Dewey1922Dewey cite Helvétius comme le type de ceux qui font de la nature humaine une matière vide et passive, et juge cette position excessive. Pour lui, la conduite naît de l'interaction entre la nature et le milieu.
En bref

« L'éducation peut tout : on ne naît ni sot ni génie, ni bon ni méchant » est un argument de Claude-Adrien Helvétius (De l'homme, 1773 (introduction ; sections I et X) ; De l'esprit, 1758, 1758) sur la question « L'être humain est-il bon par nature ? » (réponse : ni bon ni mauvais). Sa thèse : L'éducation peut tout, ou presque tout : on naît ni sot ni génie, ni bon ni méchant, et ce que nous sommes est l'effet de l'éducation au sens large (instruction, besoins, position, lois, exemple). Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

De l'homme, 1773 (introduction ; sections I et X) ; De l'esprit, 1758
Valide avec une prémisse implicite

Un enfant naît-il avec un caractère, un talent, une bonté ou une méchanceté déjà inscrits ? Helvétius dit non. Pour lui, les hommes bien constitués ont tous à peu près la même aptitude de départ. Ce qui les rend si différents, ce sont leur instruction, leurs besoins, leurs désirs, leur position, leur gouvernement et l'exemple qu'ils ont sous les yeux, ce qu'il appelle l'éducation au sens large. Le Savoyard est économe, actif et fidèle parce qu'il est pauvre et qu'il a faim ; le moine est méchant par son éducation. Helvétius y voit une bonne nouvelle : si l'homme est le produit de son éducation, les nations tiennent entre leurs mains l'instrument de leur grandeur. Il ne dit pas que tout le monde peut devenir un génie : il précise que l'éducation peut faire de tous des gens d'esprit et de sens. La forme P1 à P5 est notre reconstruction ; les traductions sont les nôtres.

P1La plus forte preuve de la puissance de l'éducation est le rapport constamment observé entre la diversité des instructions et la diversité de leurs résultats : le sauvage court mieux que l'homme policé parce qu'il est plus exercé, l'homme policé a plus d'idées parce qu'il reçoit plus de sensations.
P2Les mêmes hommes sont francs, loyaux, industrieux et humains sous un gouvernement libre, et bas, menteurs, vils, sans génie ni courage sous un gouvernement despotique. Cette différence de caractère vient de la différente éducation reçue dans l'un et l'autre.
P3L'esprit et les talents ne sont jamais dans les hommes que le produit de leurs désirs et de leur position. La science de l'éducation se réduit peut-être à placer les hommes dans une position qui les force à acquérir les talents et les vertus désirés en eux.
P4L'homme naît ignorant, mais il ne naît pas sot ; la sottise s'acquiert par une instruction qui entasse erreurs sur erreurs. La méchanceté du moine s'explique, elle aussi, par son éducation.
P5 · prémisse impliciteLes hommes communément bien organisés ont tous la même aptitude naturelle ; si leurs résultats diffèrent selon l'éducation et non selon l'organisation, alors on naît ni sot ni génie, ni bon ni méchant, et c'est l'éducation, au sens large, qui fait l'homme.
Donc l'éducation peut tout, ou presque tout : on naît ni sot ni génie, ni bon ni méchant, et ce que nous sommes est l'effet de l'éducation au sens large (instruction, besoins, position, lois, exemple).

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où les résultats diffèrent beaucoup selon l'éducation, mais où les aptitudes de départ diffèrent aussi et pèsent autant : l'éducation ne fait plus tout, et on ne peut plus dire qu'on naît ni sot ni génie.
Avec ses cinq prémisses, la conclusion suit. Le point le plus fragile est P5 : la prémisse que Helvétius développe dans la section II de De l'homme (non dans nos extraits) selon laquelle tous les hommes communément bien organisés ont une égale aptitude. Les exemples de P1 à P4 (le sauvage, le Savoyard, les gouvernements) montrent que l'éducation pèse beaucoup. Ils ne montrent pas qu'elle seule joue : on pourrait trouver les mêmes écarts si la nature jouait aussi. Helvétius précise lui-même que l'éducation ne fait pas des génies de tous, ce qui nuance « peut tout ».
Analogie. Un sculpteur reçoit deux blocs de marbre identiques et en tire une statue admirable et un tas de pierres. Helvétius dit : voilà ce que sont les hommes, des blocs à peu près égaux, et tout dépend du sculpteur. Diderot répond que les blocs ne sont pas égaux, et que le sculpteur travaille avec des veines.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Denis Diderot 1774 · attaque la prémisse 5

Diderot écrit, dans ses notes sur le livre, qu'il ne connaît pas de système plus consolant pour les parents et plus encourageant pour les maîtres, mais aucun de plus désolant pour les enfants que l'on croit également propres à tout. On ne donne pas le nez d'un chien d'arrêt à un lévrier, ni la vitesse du lévrier à un chien d'arrêt. Il interpelle Helvétius : qu'on lui donne cinq cents enfants qui viennent de naître, combien d'hommes de génie en rendra-t-il ? Pourquoi pas cinq cents ? Toutes les réponses se résoudront dans la différence d'organisation, source première de la paresse, de la légèreté, de l'entêtement et des autres vices ou passions.

Helvétius répond
Helvétius Ce qu'Helvétius précise déjà dans l'introduction de De l'homme (note 3)
Résumé : Helvétius note que, à quelque degré de perfection qu'on porte l'éducation, on ne ferait pas des gens de génie de tous les hommes qui peuvent la recevoir. Elle peut exciter l'émulation, habituer à l'attention, ouvrir les cœurs à l'humanité et les esprits à la vérité, et faire de tous les citoyens, sinon des gens de génie, du moins des gens d'esprit et de sens. Une nation de tels hommes serait, dit-il, la première de l'univers.
Le débat continue (notre résumé) Les deux se répondent sans se rencontrer. Helvétius a anticipé qu'on ne fait pas un génie de chacun, mais il maintient que tous les hommes bien constitués peuvent atteindre « l'esprit et le sens ». Diderot demande si les vices et les passions viennent de l'organisation, et Helvétius répond par des exemples (le moine, le Savoyard) que Diderot juge insuffisants.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond non tranché : la part des différences de naissance dans les caractères et les talents. Helvétius la tient pour très petite et Diderot pour déterminante. Les deux admettent que l'éducation compte beaucoup.
T
Thomas Bouchard et ses collègues 1990 · attaque la prémisse 5

Résumé : l'étude de Minnesota sur des jumeaux élevés séparément a comparé des jumeaux identiques qui avaient grandi dans des familles différentes. Ils se ressemblent sur de nombreux traits de personnalité et d'intelligence, presque autant que des jumeaux élevés ensemble. Les auteurs en concluent qu'une part importante des différences psychologiques entre individus est liée à des différences génétiques.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1990, après sa mort (1771).
E
Eric Turkheimer et ses collègues défenseur de l'argument · 2003
Résumé : dans une étude sur des jumeaux de sept ans, Turkheimer et ses collègues trouvent que la part des différences de QI liée aux gènes dépend du milieu social. Dans les familles très pauvres, c'est le milieu partagé qui explique la plus grande part des écarts et l'effet des gènes est faible. Dans les familles aisées, c'est l'inverse. Ils en concluent que l'héritabilité n'est pas une propriété fixe d'un trait.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux résultats sont discutés en détail. On a critiqué la façon dont les jumeaux de Minnesota ont été trouvés et leurs contacts avant l'étude ; l'effet décrit par Turkheimer se retrouve aux États-Unis, mais pas en Europe de l'Ouest ni en Australie (Tucker-Drob et Bates, 2016). Une question reste ouverte : jusqu'où l'éducation peut-elle changer ce que les gènes favorisent ?
John Dewey 1922 · attaque la prémisse 5

Résumé : Dewey écrit que des auteurs comme Helvétius ont fait de la complète malléabilité d'une nature humaine à l'origine vide et passive la base de la toute-puissance de l'éducation et de la perfectibilité infinie du genre humain. Pour lui, la nature d'origine fournit les matières premières, et la coutume la machinerie et les plans : la nature n'est pas vide.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1922, après sa mort (1771).
Le débat continue (notre résumé) Helvétius ne dit pas que la nature est vide : il dit que la sensibilité physique est la source de toutes nos actions, et que les hommes bien organisés ont une aptitude égale. Dewey lui reproche surtout de croire que la nature d'origine ne compte pour rien, ce qu'Helvétius ne soutient pas dans les passages que nous avons. Le désaccord porte sur l'interprétation du « tout » de « l'éducation peut tout ».
Où en est le débat (notre résumé)Les deux positions ont beaucoup en commun : une nature d'origine qui n'est ni bonne ni mauvaise et une éducation, au sens large, qui lui donne forme. Dewey insiste sur l'interaction, Helvétius sur la puissance de l'éducation.
Kant 1793 · attaque la conclusion

Résumé : Kant écrit que l'homme porte en lui, par nature, une disposition originelle au bien (la personnalité, ou respect pour la loi morale) que rien ne détruit, et aussi un penchant universel au mal qu'il s'est donné lui-même.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1793, après sa mort (1771).
Le débat continue (notre résumé) Kant écrit vingt ans après De l'homme et ne cite pas Helvétius dans ce passage. Dans une note du même livre, il refuse d'admettre un état moral neutre, que l'éducation remplirait, et soutient que la loi morale est présente en nous comme motif. Un partisan d'Helvétius répondrait que le « respect pour la loi » est lui-même l'effet d'une éducation que Kant ne voit pas. Un kantien répondrait que sans une disposition préalable, aucune éducation ne pourrait faire naître l'obligation. Ni l'un ni l'autre n'a de preuve que l'autre accepte.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord ouvert, au cœur de la question : le sens du devoir est-il inné ou construit ? La psychologie morale d'aujourd'hui traite la question sans la trancher.