QuestionsFaut-il toujours obéir à la loi ?Le pouvoir est un dépôt de confiance : le peuple peut le reprendre et en appeler au ciel
Faut-il toujours obéir à la loi ?Le droit de se révolter

Le pouvoir est un dépôt de confiance : le peuple peut le reprendre et en appeler au ciel

Le droit de résistance de Locke

John Locke 1632 · 1704L'esprit naît page blanche ; le pouvoir vient du consentement.
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Ce qu'il soutient

Quand une longue suite d'abus révèle un dessein d'asservir le peuple, celui-ci a le droit de résister, de remplacer le pouvoir, et de juger lui-même, en appelant au ciel.

Pourquoi

Le pouvoir est un dépôt confié pour protéger le peuple : s'il l'asservit, il perd la confiance et le peuple est délié de l'obéissance.

En bref

« Le pouvoir est un dépôt de confiance : le peuple peut le reprendre et en appeler au ciel » est un argument de John Locke (Locke, Second traité du gouvernement, chap. XIX, §§222-243 (1689), 1689) sur la question « Faut-il toujours obéir à la loi ? » (réponse : le droit de se révolter). Sa thèse : Quand une longue suite d'abus révèle un dessein d'asservir le peuple, celui-ci a le droit de résister, de remplacer le pouvoir, et de juger lui-même, en appelant au ciel. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Locke, Second traité du gouvernement, chap. XIX, §§222-243 (1689)
Valide avec une prémisse implicite

En 1689, juste après la Révolution anglaise de 1688, Locke publie un livre écrit en bonne partie dans les années 1680 : il y soutient qu'on peut résister à un roi et même le remplacer. Son idée centrale : le pouvoir du gouvernement est un dépôt confié par le peuple pour une fin précise, la protection de la vie, de la liberté et des biens. Si le gouvernement trahit cette fin, il se met en état de guerre contre le peuple, qui est libéré de l'obéissance. Locke ne dit pas qu'on peut se révolter pour peu de chose : il demande une longue suite d'abus qui montre un dessein. Et comme il n'existe pas de juge sur terre au-dessus du peuple et du pouvoir, il reste, selon lui, « l'appel au ciel ». La forme P1 à P5 → C est notre reconstruction.

P1Le pouvoir législatif n'est qu'un pouvoir de confiance, donné pour certaines fins. Quand il agit contre la confiance reçue, la confiance est perdue et le pouvoir retourne à ceux qui l'ont donné, qui peuvent le remettre où ils jugent bon pour leur sûreté.
P2Quand les législateurs cherchent à détruire les biens du peuple ou à le réduire en esclavage sous un pouvoir arbitraire, ils se mettent en état de guerre avec lui, et il est délié de toute obéissance. Se défendre contre qui emploie la force sans droit est permis à chacun.
P3Cette résistance n'est pas justifiée par n'importe quelle erreur de gouvernement : il faut une longue suite d'abus et d'artifices, tous tendant au même but, qui rendent le dessein visible au peuple.
P4Il n'y a pas de juge sur terre entre le peuple et un pouvoir qui l'asservit : le peuple n'a d'autre recours que d'en appeler au ciel.
P5 · prémisse impliciteFaute de juge sur terre, c'est le peuple, qui a donné le pouvoir et qui subit ses effets, qui juge si la confiance a été trahie.
Donc, quand une longue suite d'abus révèle un dessein d'asservir le peuple, celui-ci a le droit de résister, de remplacer le pouvoir, et de juger lui-même, en appelant au ciel.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où le pouvoir a trahi sa mission, où il n'y a pas de juge sur terre, et où pourtant ce n'est pas le peuple qui doit juger : par exemple si l'on confiait le jugement à un autre pouvoir ou à des sages. Locke pose que ce ne peut être que le peuple, car c'est lui qui a donné la confiance.
L'argument est valide. Si le pouvoir est un dépôt (P1) et si les abus le trahissent (P2), le peuple est délié et peut résister quand les abus sont assez longs pour montrer un dessein (P3). Comme il n'y a pas de juge au-dessus (P4), c'est lui qui juge (P5). La force de l'argument est de lier le droit de résister à une condition sévère (le dessein visible) et à une raison simple (le pouvoir n'existe que pour protéger). Sa fragilité est P5 : un peuple juge dans sa propre cause, comme dira Kant.
Analogie. Tu confies ton argent à un gestionnaire pour qu'il le fasse fructifier. S'il le dépense pour lui-même, tu peux le renvoyer. Si personne n'a autorité au-dessus de lui pour trancher, c'est toi qui juges, puisque c'est ton argent. Tu risques de te tromper ; mais la solution inverse, laisser le gestionnaire juger lui-même, est pire.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Thomas Hobbes 1651 · attaque la prémisse 1

Hobbes soutient que le souverain ne conclut aucun pacte avec ses sujets : le droit de les représenter lui est donné par un pacte des sujets entre eux seulement, et non de lui à aucun d'eux. Il ne peut donc y avoir aucune rupture de pacte de sa part, et aucun sujet, sous prétexte de déchéance, ne peut être libéré de sa soumission.

Locke répond
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Locke dans ses textes.
John Locke 1689 · Locke contre le pouvoir absolu
Locke ne nomme pas Hobbes mais répond à toute doctrine du pouvoir absolu : croire que les hommes, en entrant en société, ont accepté que tous soient soumis aux lois sauf un seul, qui garderait toute la liberté de l'état de nature, accrue de pouvoir, revient à penser qu'ils sont assez fous pour se garder des putois et des renards, mais pour se croire en sûreté en se laissant dévorer par des lions.
Le débat continue (notre résumé) Hobbes et Locke partent d'un état de nature différent (Hobbes y voit la guerre de tous, Locke un état imparfait mais régi par la loi naturelle), et leurs conclusions se tiennent : si l'on craint avant tout le désordre, on accepte le souverain absolu ; si l'on craint avant tout l'abus, on garde un droit de résistance. Chaque position répond à un danger différent (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Hobbes : le souverain ne peut jamais rompre le pacte. Locke : un pouvoir absolu protège contre les voisins mais pas contre le souverain lui-même. Le désaccord de fond demeure : qui, du désordre ou du pouvoir abusif, est le plus grand danger pour une société ?
Emmanuel Kant 1797 · attaque la prémisse 5

Kant objecte que l'idée d'un droit de résister se contredit : il faudrait une loi publique qui l'autorise, et la législation suprême cesserait d'être suprême. Et il demande qui serait juge dans un conflit entre le peuple et le souverain : le peuple le voudrait être dans sa propre cause.

Locke répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1797, après sa mort (1704).
John Locke 1689 · Locke, par avance, sur le juge
Locke prévoit la question. Quand un prince et une partie du peuple s'opposent sur un cas grave où la loi se tait, il pense que le meilleur arbitre est le corps du peuple, qui a mis la confiance en lui. Mais si le prince refuse cet arbitrage, le recours n'est nulle part ailleurs qu'au ciel : la force sans juge sur terre est proprement un état de guerre, et la partie lésée juge pour elle-même.
Le débat continue (notre résumé) Kant écrit un siècle après Locke et pose la même question, mais en tire la conclusion inverse. Locke accepte l'incertitude : il admet que le peuple puisse se tromper, et il fixe une condition (une longue suite d'abus visibles), en espérant que les peuples ne bougent guère pour peu de chose (§230). Kant refuse qu'on fonde un droit sur ce risque (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Kant : un peuple juge dans sa propre cause, donc il ne peut y avoir de droit de résister. Locke : sans juge sur terre, le peuple juge, et l'appel au ciel est le dernier recours. Le désaccord de fond demeure : vaut-il mieux risquer l'erreur du peuple ou l'impunité du pouvoir ?
David Hume 1748 · attaque la prémisse 3

Hume admet la résistance dans les cas extrêmes, mais il craint ses effets : outre les maux d'une guerre civile, l'esprit de rébellion chez un peuple est une des causes principales de la tyrannie des gouvernants, qu'il pousse à des mesures violentes qu'ils n'auraient pas prises si chacun avait été disposé à l'obéissance. Il vaut mieux serrer très fort le lien de l'obéissance.

Locke répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1748, après sa mort (1704).
John Locke 1689 · Locke, par avance : les peuples ne bougent guère
Locke répond d'avance que ce risque est limité : tant que le mal n'est pas devenu général et que les mauvais desseins des gouvernants ne sont pas visibles au plus grand nombre, les peuples, plus disposés à souffrir qu'à se faire justice par la résistance, ne s'agitent guère. Les cas isolés d'injustice ne les émeuvent pas.
D
Déclaration d'indépendance des États-Unis défenseur de l'argument · 1776
La Déclaration de 1776 reprend la même double idée. Les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience montre que les hommes sont plus disposés à souffrir tant que les maux sont supportables. Mais quand une longue suite d'abus et d'usurpations vise invariablement le même but, qui est de les réduire sous le despotisme absolu, c'est leur droit, c'est leur devoir, de rejeter un tel gouvernement.
Le débat continue (notre résumé) Hume et Locke s'accordent sur la prudence ; ils diffèrent sur la base. Pour Locke, la résistance se fonde sur un droit naturel que le peuple ne peut pas céder ; pour Hume, sur l'utilité publique, qui décide au cas par cas. Hume reconnaît que, devant les révoltes contre Néron ou Philippe II, personne n'est assez aveuglé par son parti pour ne pas en souhaiter le succès (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Hume : l'esprit de rébellion aggrave la tyrannie, mieux vaut serrer le lien. Locke : les peuples ne se révoltent que devant des abus visibles et durables. Le désaccord de fond demeure : le droit de résister encourage-t-il la rébellion, ou la décourage-t-il en prévenant les abus ?