QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?L'esprit naît, vieillit et souffre avec le corps : il est matériel et mortel
L'esprit est-il le cerveau ?L'esprit vient de la matière

L'esprit naît, vieillit et souffre avec le corps : il est matériel et mortel

Les preuves de la mortalité de l'âme chez Lucrèce ; « l'esprit est une partie de l'homme »

Lucrèce v. 99 av. J.-C. · v. 55 av. J.-C.Les atomes dévient un peu au hasard (le clinamen) : c'est ce qui rend la volonté libre.
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Ce qu'il soutient

L'esprit est une chose matérielle, une partie de l'homme, qui est mortelle : il ne survit pas à la dissolution du corps.

Pourquoi

L'esprit grandit, vieillit, tombe malade, s'enivre et guérit avec le corps, et ne meut les membres que par contact : il est donc corporel.

La même idée à travers l'histoire
Démocrite420 av. J.-C.Démocrite faisait déjà de l'âme un assemblage d'atomes. Épicure, puis Lucrèce, reprennent cette physique et lui ajoutent des preuves tirées de l'expérience du corps.
Lucrèce55 av. J.-C.Lucrèce, au chant III de son poème, place l'esprit dans la poitrine et en fait une partie de l'homme, faite d'atomes très fins. Il multiplie les preuves par les faits : l'enfance, la vieillesse, la maladie, le vin, les remèdes.
En bref

« L'esprit naît, vieillit et souffre avec le corps : il est matériel et mortel » est un argument de Lucrèce (De la nature des choses, III, 94-135, 161-176, 445-529, 55 av. J.-C.) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : l'esprit vient de la matière). Sa thèse : L'esprit est une chose matérielle, une partie de l'homme, qui est mortelle : il ne survit pas à la dissolution du corps. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P7). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

De la nature des choses, III, 94-135, 161-176, 445-529
Valide avec une prémisse implicite

Pour beaucoup de gens, penser serait l'affaire d'une âme à part, qui habiterait le corps comme un locataire. Lucrèce, poète latin et disciple d'Épicure, répond avec des faits que chacun peut vérifier. L'esprit, dit-il, est une partie de l'homme comme la main ou l'œil. Il naît avec le corps, il est faible chez l'enfant et vacille chez le vieillard. La maladie le trouble, le vin l'enivre, un médicament le guérit. Et il fait bouger le corps, ce que seule une chose corporelle peut faire. Ce qui change ainsi avec le corps est matériel, et donc mortel. Il écrit cela vers 55 av. J.-C., pour guérir la peur de la mort (voir l'argument sur la mort, lucrece-symetrie). Le texte latin est dans notre corpus ; le français est la traduction de Nisard (1868), libre, et l'anglais une traduction en vers ancienne, au découpage différent.

P1L'esprit, siège du jugement et guide de la vie, est une partie de l'homme, aussi bien que la main, le pied et les yeux sont des parties de l'être vivant.
P2L'esprit naît avec le corps, grandit avec lui et vieillit avec lui : faible chez l'enfant, plus fort à l'âge mûr, il chancelle quand le corps est brisé par les années.
P3La maladie du corps égare l'esprit, et le vin le trouble : il est atteint par les mêmes causes que le corps.
P4L'esprit se soigne comme le corps malade : les remèdes peuvent le guérir.
P5L'esprit remue les membres, arrache le corps au sommeil, change le visage ; or rien de tout cela ne se fait sans toucher, et rien ne touche sans corps. Donc l'esprit est de nature corporelle.
P6Ce qui est immortel ne souffre ni transposition, ni accroissement, ni perte de parties : tout être qui sort de ses limites meurt à ce qu'il était.
P7 · prémisse impliciteCe qui naît, grandit, vieillit, tombe malade et se guérit avec le corps, et dont on change l'état en agissant sur le corps, a des parties qu'on peut ajouter, déplacer ou retirer.
Donc l'esprit est une chose matérielle, une partie de l'homme, qui est mortelle : il ne survit pas à la dissolution du corps.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P7, on peut accepter tous les faits et dire pourtant que l'esprit est d'une autre nature : un pianiste joue mal sur un piano désaccordé sans que sa musique soit une partie du piano. L'esprit dépendrait du corps comme le musicien de son instrument, sans lui être identique, et pourrait survivre à l'instrument.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P7. P2, P3 et P4 décrivent des faits ; P7 dit que de tels faits supposent un esprit qu'on peut altérer par ses parties ; P6 dit que l'immortel ne le peut pas ; donc l'esprit n'est pas immortel. P5 établit à part qu'il est corporel. Les objections visent P7 : une chose peut dépendre du corps sans lui être identique (Bergson), ou commander au corps (Platon), ou être d'une autre nature (Descartes). Il faut noter que Lucrèce lui-même distingue l'esprit (animus) de l'âme (anima), deux parties d'une même substance.
Analogie. Une flamme dépend de sa bougie : elle grandit quand la cire est abondante, vacille au vent, baisse quand la mèche s'use, s'éteint avec elle. On n'imagine pas qu'elle puisse brûler toute seule dans l'air après la bougie. Lucrèce voit l'esprit de cette façon.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Platon 360 av. J.-C. · attaque la prémisse 7

Dans le Phédon, Socrate refuse que l'âme soit une simple harmonie du corps, comme l'accord d'une lyre. Si elle l'était, elle ne pourrait que suivre les états du corps. Or elle fait le contraire : elle résiste aux désirs du corps, par exemple elle empêche de boire quand le corps a soif. Ce qui commande au corps ne se réduit donc pas à ce que le corps lui donne.

Lucrèce répond
Lucrèce 55 av. J.-C.
Lucrèce rejette lui aussi la théorie de l'harmonie : il dit aux Grecs de la garder pour eux. Pour lui, l'esprit et l'âme font une même substance, et l'esprit, qu'il appelle aussi intelligence, en est pour ainsi dire la tête et règne sur le corps entier.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Lucrèce admet donc que l'esprit commande au corps, mais en reste à une partie matérielle du vivant. Platon répondrait que commander et résister à la matière montre une autre nature. Le débat porte sur ce qui suit de « commander » : une partie du corps peut aussi en gouverner d'autres, comme un chef son armée.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : point ouvert. Platon et Lucrèce s'accordent contre l'harmonie, pas sur la conclusion. Aujourd'hui, les matérialistes disent que le cerveau commande au reste du corps, et leurs adversaires que cela n'explique pas la pensée.
Henri Bergson 1912 · attaque la prémisse 7

Dans « L'âme et le corps », Bergson admet que la vie de la conscience est liée à la vie du corps, qu'il y a solidarité entre elles, rien de plus. Il compare la conscience à un vêtement accroché à un clou : le vêtement tombe si l'on arrache le clou, il se déchire si le clou est pointu, sans que le clou soit le vêtement. Montrer que l'esprit dépend du cerveau ne prouve pas qu'il soit le cerveau.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1912, après sa mort (-55).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Lucrèce est mort depuis près de deux mille ans, mais son argument n'est pas seulement la dépendance : P5 (l'esprit agit par contact) et P6 (l'immortel ne change pas de parties) visent la nature de l'esprit, pas seulement sa solidarité avec le corps. Un défenseur dirait aussi que la précision des liens entre lésions et pertes (langage, mémoire) est ce que prédit l'identité. Bergson traite ce point pour la mémoire des mots dans la même conférence.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord de fond, ouvert. La dépendance est admise par tous ; le désaccord porte sur ce qu'elle prouve. Aucune des deux lectures n'est jugée décisive.
René Descartes 1641 · attaque la conclusion

Dans la sixième Méditation, Descartes a une idée claire et distincte de lui-même comme chose qui pense et n'est pas étendue, et une idée distincte du corps comme chose étendue qui ne pense pas. Il en conclut que son âme est entièrement et véritablement distincte de son corps, et qu'elle peut exister sans lui. Il reconnaît pourtant qu'elle lui est très étroitement conjointe, ce qui explique les effets que Lucrèce énumère.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1641, après sa mort (-55).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Lucrèce ne connaît pas cet argument, né seize siècles plus tard. Un lucrétien répondrait que l'idée claire qu'on a de soi ne prouve pas que l'esprit puisse exister sans corps, et rappellerait les faits de dépendance de P2 à P4. Les critiques de Descartes ont aussi relevé qu'on peut concevoir des choses qui ne peuvent pas exister séparément.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord de départ. Descartes part de ce que l'esprit conçoit clairement, Lucrèce de ce que montre l'expérience. Le dualisme reste défendu aujourd'hui (voir l'argument de Descartes), le matérialisme aussi.