QuestionsSommes-nous libres ?Le clinamen : les atomes dévient, donc la volonté est libre
Sommes-nous libres ?Le libre arbitre

Le clinamen : les atomes dévient, donc la volonté est libre

Le clinamen (la déviation des atomes)

Lucrèce v. 99 av. J.-C. · v. 55 av. J.-C.Les atomes dévient un peu au hasard (le clinamen) : c'est ce qui rend la volonté libre.
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Ce qu'il soutient

Les atomes ont, en plus du poids et des chocs, une très légère déviation (le clinamen), sans lieu ni moment fixés. Elle empêche l'esprit d'être contraint de l'intérieur comme une chose vaincue, et rend possible notre volonté libre.

Pourquoi

Si les atomes ne faisaient que tomber et se heurter, tout serait écrit d'avance ; une légère déviation brise la chaîne.

La même idée à travers l'histoire
Épicure300 av. J.-C.Épicure refuse le destin des physiciens, mais aussi de faire du hasard l'origine de nos actes : certaines choses arrivent par nécessité, d'autres par hasard, d'autres par notre propre action, et c'est à celle-ci que s'attachent l'éloge et le blâme. La déviation des atomes lui est attribuée par Cicéron et Lucrèce ; elle n'est pas dans cette lettre.
Lucrèce55 av. J.-C.Lucrèce montre que sans déviation les atomes tomberaient en pluie parallèle, sans jamais se heurter : la nature ne créerait rien. Il applique ensuite la même déviation à la volonté libre.
En bref

« Le clinamen : les atomes dévient, donc la volonté est libre » est un argument de Lucrèce (De rerum natura II, vers 216-293 (vers 55 av. J.-C.), 55 av. J.-C.) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : le libre arbitre). Sa thèse : Les atomes ont, en plus du poids et des chocs, une très légère déviation (le clinamen), sans lieu ni moment fixés. Elle empêche l'esprit d'être contraint de l'intérieur comme une chose vaincue, et rend possible notre volonté libre. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

De rerum natura II, vers 216-293 (vers 55 av. J.-C.)
Valide avec une prémisse implicite

Pour les épicuriens, le monde est fait d'atomes qui tombent dans le vide et se heurtent. Mais si chaque mouvement venait toujours d'un mouvement précédent, d'où viendrait notre volonté libre, qui nous pousse là où le plaisir nous appelle ? Lucrèce répond : les atomes dévient un tout petit peu, sans lieu ni moment fixés. Cette déviation, le « clinamen », brise la chaîne du destin et rend la volonté libre possible. C'est la première tentative connue de fonder la liberté sur un hasard de la nature elle-même, et elle a été attaquée dès l'Antiquité.

P1Nous avons une volonté libre, « arrachée aux destins » : elle nous fait avancer là où le plaisir nous mène, et dévier de notre route sans que ce soit à un moment ni en un lieu fixés d'avance.
P2C'est la volonté de chacun qui donne le départ au mouvement, lequel se répand ensuite dans les membres du corps.
P3Même quand une force étrangère nous entraîne malgré nous, il y a pourtant dans notre poitrine quelque chose qui peut lutter contre elle et lui faire obstacle.
P4 · prémisse impliciteL'esprit et ses mouvements sont eux aussi faits d'atomes, soumis aux mêmes lois que tout le reste : il n'y a pas de volonté en dehors de la nature. (Lucrèce l'établit au livre III. Cicéron confirme qu'Épicure craignait que l'esprit soit contraint par le mouvement des atomes : De fato, 23.)
P5Si les atomes n'avaient que le poids et les chocs, tout mouvement nouveau viendrait d'un mouvement ancien, dans un ordre fixe : la cause suivrait la cause à l'infini, et rien ne romprait les « traités du destin ». Aucun mouvement ne serait un vrai commencement.
P6Une volonté qui donne le départ ne peut donc pas être un simple maillon de cette chaîne. Il faut admettre chez les atomes, en plus du poids et des chocs, une autre cause de mouvement, d'où vient ce pouvoir qui est en nous. Car rien ne naît de rien.
P7Cette autre cause peut être une déviation très petite : si elle l'est, elle ne contredit pas ce que nous voyons. Les corps pesants ne tombent jamais de biais, mais qui peut voir que les atomes ne s'écartent jamais de la ligne droite ?
Donc les atomes ont, en plus du poids et des chocs, une très légère déviation (le clinamen), sans lieu ni moment fixés. Elle empêche l'esprit d'être contraint de l'intérieur comme une chose vaincue, et rend possible notre volonté libre.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans la prémisse cachée P4, on peut tout accepter et dire : la volonté commence des mouvements, mais elle n'est pas faite d'atomes. Alors la déviation n'est pas nécessaire. C'est la position de ceux qui, comme Platon, voient dans l'âme autre chose qu'un assemblage d'atomes.
L'argument est valide. P1 et P2 disent que la volonté commence des mouvements, P4 que ces mouvements sont des mouvements d'atomes, P5 que sans déviation tout serait enchaîné, P6 qu'une volonté qui commence ne peut pas être dans une chaîne. Donc il y a une déviation, et P7 dit qu'elle ne contredit pas l'expérience. P3 renforce P2 sans être indispensable. Les points d'attaque sont P5 (faut-il vraiment une déviation pour qu'il y ait liberté ?), P6 (un commencement sans cause est-il possible ?) et surtout la conclusion : une déviation due au hasard rend-elle libre ?
Analogie. Notre image, pas celle de Lucrèce. Imaginez des billes qui roulent sur un plan incliné, chacune guidée par la précédente : même si l'on ignore le départ, tout est écrit. Lucrèce ajoute qu'à l'origine un petit grain de sable peut faire dévier une bille, sans qu'aucune bille ne l'y pousse. Sans ce grain, aucune bille ne commencerait quoi que ce soit.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Cicéron 44 av. J.-C. · attaque la conclusion

Cicéron, qui expose la doctrine, note que cette déviation est un mouvement sans cause : Épicure est bien forcé de l'avouer dans les faits, sinon en paroles. Un mouvement qui apparaît en dehors du poids et du choc, sans rien qui le provoque, n'explique donc rien.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en -44, après sa mort (-55).
Le débat continue (notre résumé) Lucrèce est mort avant le De fato : on n'a pas de réponse de sa part. Un épicurien dirait que la nature de l'atome suffit à expliquer sa déviation. Plus loin (De fato, 46-47), Cicéron pose d'autres questions (pourquoi une déviation si petite ? pourquoi certains atomes seulement ?) et conclut : « optare hoc quidem est, non disputare » (c'est souhaiter, pas discuter). Le débat est resté vif jusqu'à aujourd'hui. (notre résumé)
Carnéade, rapporté par Cicéron 44 av. J.-C. · attaque la prémisse 5

Carnéade, plus subtil, enseignait que les épicuriens pouvaient défendre leur cause sans cette déviation inventée. Puisqu'ils affirment qu'il existe un mouvement volontaire de l'esprit, il valait mieux défendre cela que d'introduire une déviation dont ils ne peuvent trouver la cause.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en -44, après sa mort (-55).
Le débat continue (notre résumé) Cette objection est plus forte que la première, car elle propose une autre voie : la volonté serait elle-même une cause, sans avoir besoin d'une déviation. Cicéron précise d'ailleurs ensuite (De fato, 24) que dire qu'un mouvement de l'esprit se fait « sans cause », c'est dire qu'il se fait sans cause extérieure et antécédente, non sans aucune cause. C'est la piste que suivront les partisans de la « causalité de l'agent ». Reste à savoir si une volonté qui ne vient d'aucune cause antérieure n'est pas, elle aussi, un commencement sans cause. (notre résumé)
David Hume 1739 · attaque la conclusion

Hume tient la liberté qui supprime les causes pour la même chose que le hasard. Or une action qui ne vient de rien de durable dans le caractère de la personne ne s'imprime pas en elle. Elle ne lui fait ni honneur si elle est bonne, ni honte si elle est mauvaise : la personne n'en est pas responsable.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1739, après sa mort (-55).
Le débat continue (notre résumé) Hume ne répond pas à Lucrèce : c'est l'objection classique de tous ceux qui voient dans le hasard le contraire de la liberté. Épicure lui-même écrit que le hasard est inconstant, alors que nos propres actions sont libres. Lucrèce dit que la déviation sert seulement à empêcher l'esprit d'avoir une nécessité intérieure qui le contraigne (II, 289-293) : il ne dit pas qu'elle fait nos actes. Beaucoup jugent pourtant que cela déplace le problème plutôt que de le résoudre. (notre résumé)
Les arguments de la « chance » (van Inwagen, Mele, Haji), résumés par O'Connor et Franklin 1983 · attaque la conclusion

Une seconde famille d'arguments contre le libre arbitre soutient que les théories non déterministes de la liberté entraînent soit que l'agent n'a pas de contrôle sur ses choix, soit que ces choix ne peuvent pas être expliqués de façon satisfaisante. On les appelle les arguments de l'« Esprit », du « Retour en arrière » ou de la « Chance ». C'est l'objection de Hume reprise contre l'indéterminisme moderne.

Lucrèce répond
Les partisans des théories non déterministes (Clarke, O'Connor) 2005
Ils répondent souvent que le contrôle ne s'exerce pas avant le choix, mais au moment du choix.
Le débat continue (notre résumé) La physique quantique a rendu l'indéterminisme respectable : on admet désormais largement qu'une causalité non déterministe est possible, mais les interprétations de la mécanique quantique restent débattues, et rien n'indique que les événements aléatoires du cerveau soient ceux qui comptent. Surtout, un acte déclenché par un événement quantique aléatoire poserait la même question que le clinamen : est-il libre, ou seulement dû au hasard ? Les défenseurs répondent que la liberté est dans le contrôle exercé au moment du choix, les critiques que ce contrôle reste mystérieux. (notre résumé)