QuestionsQu'est-ce qui est bien ?« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage »
Qu'est-ce qui est bien ?La morale en question

« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage »

Le relativisme moral (la diversité des mœurs)

Michel de Montaigne 1533 · 1592« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » : nos mœurs ne sont pas la mesure de tout.
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Ce qu'il soutient

Nous n'avons pas de mesure indépendante de la coutume, et quand nous appelons « barbare » la coutume d'un autre peuple, nous disons seulement qu'elle n'est pas la nôtre, pas qu'elle est mauvaise en soi.

Pourquoi

Notre raison et notre conscience sont formées par la coutume ; nous n'avons donc aucune autre mesure pour juger les autres peuples.

La même idée à travers l'histoire
Hérodote430 av. J.-C.Darius demande à des Grecs à quel prix ils mangeraient leurs pères morts, puis à des Indiens, les Callaties, à quel prix ils les brûleraient : les deux refusent avec horreur. Hérodote en tire que chaque peuple juge ses propres coutumes les plus belles, et cite Pindare : la coutume (nomos) est « reine de toutes choses ».
Michel de Montaigne1580Montaigne reprend l'histoire de Darius dans « De la coutume » et l'applique aux Indiens du Brésil qu'il a rencontrés à Rouen : ce que nous appelons barbare, c'est simplement ce qui n'est pas de chez nous.
Pascal1670Pensées (posthumes) : « Plaisante justice qu'une rivière borne ! » Pascal reprend Montaigne, mais pour une autre conclusion : une vraie justice existe, c'est nous qui ne la connaissons plus, et nous suivons la coutume faute de mieux.
Claude Lévi-Strauss1952Race et histoire, écrit pour l'UNESCO : refuser l'humanité aux peuples qui semblent « sauvages », c'est justement adopter l'attitude typique de ces peuples. D'où sa formule : le vrai barbare est d'abord celui qui croit à la barbarie des autres.
En bref

« « Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » » est un argument de Michel de Montaigne (Essais, I, 31 « Des cannibales » et I, 23 « De la coutume » (1580), 1580) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la morale en question). Sa thèse : Nous n'avons pas de mesure indépendante de la coutume, et quand nous appelons « barbare » la coutume d'un autre peuple, nous disons seulement qu'elle n'est pas la nôtre, pas qu'elle est mauvaise en soi. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Essais, I, 31 « Des cannibales » et I, 23 « De la coutume » (1580)
Valide avec une prémisse implicite

En 1562, à Rouen, Montaigne rencontre trois Indiens Tupinamba venus du Brésil, un peuple que les Européens appellent « cannibales » parce qu'il mange ses ennemis tués à la guerre. Plutôt que de les juger d'après nos habitudes, il retourne la question : pourquoi les nôtres seraient-elles la mesure ? Déjà Hérodote racontait que les Grecs et les Callaties s'horrifiaient chacun des funérailles de l'autre. Montaigne en tire une idée qui fait toujours débat : nos jugements moraux, même ceux de la conscience, sont faits par la coutume. Attention : Montaigne ne conclut pas que tout se vaut. Dans le même chapitre, il juge nos tortures plus barbares que leur cannibalisme. C'est tout le problème du relativisme, que les objections ci-dessous examinent.

P1Chaque peuple trouve ses propres coutumes les meilleures, et appelle « barbare » ce qui n'est pas son usage. Les Grecs et les Callaties s'horrifient chacun des funérailles de l'autre.
P2Nous n'avons pas d'autre mesure du vrai et du raisonnable que les opinions et les usages du pays où nous vivons : chez nous est toujours « la parfaite religion ».
P3Même la conscience, qui semble venir de la nature, est formée par la coutume : nous vénérons les mœurs reçues autour de nous, et nous ne pouvons pas nous en écarter sans remords.
P4 · prémisse impliciteSi notre raison et notre conscience sont faites par la coutume, nous n'avons aucune mesure morale indépendante de la coutume pour juger celle des autres.
Donc nous n'avons pas de mesure indépendante de la coutume, et quand nous appelons « barbare » la coutume d'un autre peuple, nous disons seulement qu'elle n'est pas la nôtre, pas qu'elle est mauvaise en soi.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où chacun appelle barbare ce qui n'est pas son usage, où la coutume façonne la conscience, et où pourtant la raison peut, avec effort, prendre du recul et juger une coutume, la sienne comme celle des autres. Dans ce monde, « barbare » peut encore vouloir dire « cruel », pas seulement « étranger ».
Valide avec P4, que Montaigne ne formule pas. P1, P2 et P3 décrivent la force de la coutume ; P4 en tire qu'aucune autre mesure n'est disponible. C'est le point fragile : on peut admettre que la coutume nous forme sans admettre qu'elle nous enferme. Montaigne lui-même hésite ici (voir la première objection).
Analogie. Chacun trouve que les autres ont un accent, jamais soi-même. Un Marseillais trouve que les Parisiens parlent « pointu », un Parisien trouve que les Marseillais « chantent ». Personne ne parle sans accent : il n'y a pas de prononciation neutre qui servirait d'arbitre. Montaigne se demande s'il en va de même pour la morale.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Montaigne lui-même (Des cannibales) 1580 · attaque la prémisse 4

Dans le même chapitre, Montaigne juge. Il trouve « plus de barbarie » à torturer un homme vivant, comme on le fait en France pendant les guerres de religion, « sous prétexte de piété », qu'à manger un homme mort. Il conclut : on peut appeler les cannibales barbares « eu égard aux règles de la raison », mais pas eu égard à nous, qui les surpassons en barbarie. Il y a donc une mesure au-delà de la coutume : la raison. Montaigne n'est pas relativiste jusqu'au bout.

Montaigne répond
Montaigne (De la coutume) 1580 · Ce que Montaigne garde : le jugement intérieur
Dans « De la coutume », Montaigne dit où il place ce jugement : le sage doit, au dedans, retirer son âme de la foule et la garder libre de juger librement de toutes choses ; mais, au dehors, il doit suivre entièrement les façons reçues. La coutume règle nos actes, elle ne doit pas régner sur notre jugement.
Le débat continue (notre résumé) Montaigne garde donc une raison capable de juger, ce qui contredit P4 telle que nous l'avons écrite. Deux lectures s'opposent. Pour les uns, son relativisme est un outil critique : il sert à rabattre notre orgueil, pas à nier toute vérité morale. Pour d'autres, comme Tzvetan Todorov (Nous et les autres, 1989), Montaigne est incohérent : il refuse de juger les autres au nom de la coutume, puis les juge, et nous avec, au nom de valeurs universelles (la fidélité, le courage, la pitié envers les corps).
James Rachels 1986 · attaque la conclusion

Si le relativisme était vrai, nous ne pourrions plus dire que les coutumes d'une autre société sont moralement inférieures aux nôtres : ni l'esclavage, ni la persécution d'une minorité, ni un génocide. Nous ne pourrions même pas critiquer notre propre société, puisque son code serait la seule mesure. Et l'idée de progrès moral (l'abolition de l'esclavage, les droits des femmes) n'aurait plus de sens : on aurait seulement changé de coutume. Ces conséquences sont si absurdes que la thèse doit être fausse.

Montaigne répond
G
Gilbert Harman 1975 · Une réponse relativiste
Le relativiste peut garder beaucoup de jugements. Pour Harman, dire qu'il est mal de la part de quelqu'un de faire une chose n'a de sens que par rapport à un accord, explicite ou tacite, entre lui et nous. Nous pouvons toujours juger Hitler, et le juger très sévèrement. Ce qui sonne faux, c'est seulement de dire qu'il « n'aurait pas dû » ordonner l'extermination des Juifs : non que ce soit trop sévère, mais parce qu'en agissant ainsi il a montré qu'il était hors d'atteinte des raisons morales sur lesquelles nous fondons notre jugement.
Le débat continue (notre résumé) La réponse de Harman garde la condamnation, mais au prix d'une concession : nos jugements ne valent que « selon nous ». Pour ses critiques, c'est justement ce qui manque : quand on condamne l'esclavage, on ne veut pas dire « cela choque notre accord », mais « c'était mal, même là où tout le monde l'acceptait ». Le débat porte sur la question de savoir si cette prétention a un sens.
James Rachels 1986 · attaque la prémisse 1

Rachels ouvre son chapitre avec l'histoire de Darius, puis montre qu'elle prouve moins qu'on ne croit. Une coutume dépend des valeurs, mais aussi des croyances et des conditions de vie. Celui qui refuse de manger une vache parce qu'elle pourrait abriter l'âme de sa grand-mère partage notre valeur (on ne mange pas grand-mère) : il diffère de nous par une croyance. Que les coutumes varient ne prouve donc pas que les valeurs varient. Et même un vrai désaccord ne prouverait pas qu'aucune réponse n'est juste : des peuples ont cru la Terre plate, elle n'en est pas moins ronde.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1986, après sa mort (1592).
Le débat continue (notre résumé) Montaigne donne lui-même un élément dans ce sens : il précise que les Indiens mangent leurs pères parce qu'ils ne pensent pas pouvoir leur donner « plus favorable sépulture » qu'en eux-mêmes ; Grecs et Indiens veulent donc tous deux honorer leurs morts. Le relativiste répond que l'accord sur une valeur aussi vague qu'« honorer ses morts » ne dit presque rien : tout le contenu moral est dans la manière, et là, les peuples divergent vraiment.
Bernard Williams 1972 · attaque la conclusion

Le relativisme se réfute-t-il lui-même ? Sa version courante dit : « bien » signifie seulement « bien pour telle société », donc on ne doit pas condamner les autres sociétés ni s'en mêler. Mais ce « on ne doit pas » vaut pour toutes les sociétés : c'est une règle universelle, celle-là même que la thèse disait impossible. Williams y voit peut-être la thèse la plus absurde jamais soutenue en morale.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1972, après sa mort (1592).
Le débat continue (notre résumé) L'objection touche le relativisme qui prêche la tolérance comme une loi universelle. Elle touche moins Montaigne : il ne tire pas de la diversité des mœurs une règle de non-ingérence, il en tire un doute sur nos certitudes et un devoir d'examen. Un relativiste cohérent peut d'ailleurs défendre la tolérance comme une valeur de sa propre culture, sans prétendre qu'elle s'impose à toutes.