« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage »
Le relativisme moral (la diversité des mœurs)
Nous n'avons pas de mesure indépendante de la coutume, et quand nous appelons « barbare » la coutume d'un autre peuple, nous disons seulement qu'elle n'est pas la nôtre, pas qu'elle est mauvaise en soi.
Notre raison et notre conscience sont formées par la coutume ; nous n'avons donc aucune autre mesure pour juger les autres peuples.
« « Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » » est un argument de Michel de Montaigne (Essais, I, 31 « Des cannibales » et I, 23 « De la coutume » (1580), 1580) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la morale en question). Sa thèse : Nous n'avons pas de mesure indépendante de la coutume, et quand nous appelons « barbare » la coutume d'un autre peuple, nous disons seulement qu'elle n'est pas la nôtre, pas qu'elle est mauvaise en soi. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.
En 1562, à Rouen, Montaigne rencontre trois Indiens Tupinamba venus du Brésil, un peuple que les Européens appellent « cannibales » parce qu'il mange ses ennemis tués à la guerre. Plutôt que de les juger d'après nos habitudes, il retourne la question : pourquoi les nôtres seraient-elles la mesure ? Déjà Hérodote racontait que les Grecs et les Callaties s'horrifiaient chacun des funérailles de l'autre. Montaigne en tire une idée qui fait toujours débat : nos jugements moraux, même ceux de la conscience, sont faits par la coutume. Attention : Montaigne ne conclut pas que tout se vaut. Dans le même chapitre, il juge nos tortures plus barbares que leur cannibalisme. C'est tout le problème du relativisme, que les objections ci-dessous examinent.
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Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où chacun appelle barbare ce qui n'est pas son usage, où la coutume façonne la conscience, et où pourtant la raison peut, avec effort, prendre du recul et juger une coutume, la sienne comme celle des autres. Dans ce monde, « barbare » peut encore vouloir dire « cruel », pas seulement « étranger ».
Objections
4Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.
Montaigne lui-même (Des cannibales) 1580 · attaque la prémisse 4Dans le même chapitre, Montaigne juge. Il trouve « plus de barbarie » à torturer un homme vivant, comme on le fait en France pendant les guerres de religion, « sous prétexte de piété », qu'à manger un homme mort. Il conclut : on peut appeler les cannibales barbares « eu égard aux règles de la raison », mais pas eu égard à nous, qui les surpassons en barbarie. Il y a donc une mesure au-delà de la coutume : la raison. Montaigne n'est pas relativiste jusqu'au bout.
Montaigne répond
Dans le même chapitre, Montaigne juge. Il trouve « plus de barbarie » à torturer un homme vivant, comme on le fait en France pendant les guerres de religion, « sous prétexte de piété », qu'à manger un homme mort. Il conclut : on peut appeler les cannibales barbares « eu égard aux règles de la raison », mais pas eu égard à nous, qui les surpassons en barbarie. Il y a donc une mesure au-delà de la coutume : la raison. Montaigne n'est pas relativiste jusqu'au bout.
James Rachels 1986 · attaque la conclusionSi le relativisme était vrai, nous ne pourrions plus dire que les coutumes d'une autre société sont moralement inférieures aux nôtres : ni l'esclavage, ni la persécution d'une minorité, ni un génocide. Nous ne pourrions même pas critiquer notre propre société, puisque son code serait la seule mesure. Et l'idée de progrès moral (l'abolition de l'esclavage, les droits des femmes) n'aurait plus de sens : on aurait seulement changé de coutume. Ces conséquences sont si absurdes que la thèse doit être fausse.
Montaigne répond
Si le relativisme était vrai, nous ne pourrions plus dire que les coutumes d'une autre société sont moralement inférieures aux nôtres : ni l'esclavage, ni la persécution d'une minorité, ni un génocide. Nous ne pourrions même pas critiquer notre propre société, puisque son code serait la seule mesure. Et l'idée de progrès moral (l'abolition de l'esclavage, les droits des femmes) n'aurait plus de sens : on aurait seulement changé de coutume. Ces conséquences sont si absurdes que la thèse doit être fausse.
James Rachels 1986 · attaque la prémisse 1Rachels ouvre son chapitre avec l'histoire de Darius, puis montre qu'elle prouve moins qu'on ne croit. Une coutume dépend des valeurs, mais aussi des croyances et des conditions de vie. Celui qui refuse de manger une vache parce qu'elle pourrait abriter l'âme de sa grand-mère partage notre valeur (on ne mange pas grand-mère) : il diffère de nous par une croyance. Que les coutumes varient ne prouve donc pas que les valeurs varient. Et même un vrai désaccord ne prouverait pas qu'aucune réponse n'est juste : des peuples ont cru la Terre plate, elle n'en est pas moins ronde.
sans réponse
Rachels ouvre son chapitre avec l'histoire de Darius, puis montre qu'elle prouve moins qu'on ne croit. Une coutume dépend des valeurs, mais aussi des croyances et des conditions de vie. Celui qui refuse de manger une vache parce qu'elle pourrait abriter l'âme de sa grand-mère partage notre valeur (on ne mange pas grand-mère) : il diffère de nous par une croyance. Que les coutumes varient ne prouve donc pas que les valeurs varient. Et même un vrai désaccord ne prouverait pas qu'aucune réponse n'est juste : des peuples ont cru la Terre plate, elle n'en est pas moins ronde.
Bernard Williams 1972 · attaque la conclusionLe relativisme se réfute-t-il lui-même ? Sa version courante dit : « bien » signifie seulement « bien pour telle société », donc on ne doit pas condamner les autres sociétés ni s'en mêler. Mais ce « on ne doit pas » vaut pour toutes les sociétés : c'est une règle universelle, celle-là même que la thèse disait impossible. Williams y voit peut-être la thèse la plus absurde jamais soutenue en morale.
sans réponse
Le relativisme se réfute-t-il lui-même ? Sa version courante dit : « bien » signifie seulement « bien pour telle société », donc on ne doit pas condamner les autres sociétés ni s'en mêler. Mais ce « on ne doit pas » vaut pour toutes les sociétés : c'est une règle universelle, celle-là même que la thèse disait impossible. Williams y voit peut-être la thèse la plus absurde jamais soutenue en morale.