QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Le bien est indéfinissable : l'argument de la question ouverte
Qu'est-ce qui est bien ?La nature ou la conscience

Le bien est indéfinissable : l'argument de la question ouverte

La question ouverte ; le sophisme naturaliste

G. E. Moore 1873 · 1958Le bien ne se définit pas par autre chose : confondre « bon » et « agréable » est une erreur.
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Ce qu'il soutient

« bon » désigne une notion simple et indéfinissable, comme « jaune », qui ne se confond avec aucune propriété naturelle. La confondre avec le plaisir ou le désir, c'est commettre le « sophisme naturaliste ».

Pourquoi

Pour toute définition du bien, on peut encore demander « mais est-ce bon ? » ; la question n'est donc pas vide.

La même idée à travers l'histoire
Hume1740Hume remarquait déjà qu'on passe sans prévenir de ce qui « est » à ce qui « doit » être, et que ce passage demande une explication. Mais Hume en concluait que la morale vient du sentiment ; Moore en conclut tout autre chose.
G. E. Moore1903Moore, qui s'appuie sur son maître Henry Sidgwick (pour qui « devoir » ne s'analyse pas), soutient que « bon » désigne une qualité simple, qu'aucune définition ne peut remplacer. Il appelle « sophisme naturaliste » l'erreur de la confondre avec une propriété naturelle.
En bref

« Le bien est indéfinissable : l'argument de la question ouverte » est un argument de G. E. Moore (Principia Ethica, chapitre I, § 6-13 (1903), 1903) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la nature ou la conscience). Sa thèse : « bon » désigne une notion simple et indéfinissable, comme « jaune », qui ne se confond avec aucune propriété naturelle. La confondre avec le plaisir ou le désir, c'est commettre le « sophisme naturaliste ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2, P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Principia Ethica, chapitre I, § 6-13 (1903)
Valide avec une prémisse implicite

Qu'est-ce que le bien ? Le plaisir, disent les uns ; ce que nous désirons, disent d'autres. Moore propose un test très simple. Prends n'importe quelle définition, par exemple « bon = agréable ». Puis demande : « c'est agréable, mais est-ce bon ? » La question a un sens, elle reste ouverte. Si « bon » voulait vraiment dire « agréable », ce serait aussi creux que de demander « c'est agréable, mais est-ce agréable ? ». Conclusion de Moore : « bon » ne se définit pas ; c'est une notion simple, comme le jaune. Les vérités sur ce qui est bon en soi ne se démontrent pas : Moore les appelle des « intuitions ». Nous rangeons l'argument dans ce camp parce que, pour Moore, le bien n'est pas un commandement extérieur : il se connaît directement, par l'esprit.

P1Quelle que soit la définition proposée (bon = agréable, bon = désiré, bon = ce que nous désirons désirer…), on peut toujours demander, avec un vrai sens : « mais cela est-il bon ? »
P2 · prémisse impliciteSi « bon » voulait dire la même chose que cette définition, la question serait vide : demander si le plaisir est bon reviendrait à demander si le plaisir est le plaisir.
P3Pourtant « bon » n'est pas un mot vide : tout le monde comprend la question « est-ce bon ? ».
P4 · prémisse impliciteSi deux expressions n'ont pas le même sens, elles ne désignent pas la même propriété.
Donc « bon » désigne une notion simple et indéfinissable, comme « jaune », qui ne se confond avec aucune propriété naturelle. La confondre avec le plaisir ou le désir, c'est commettre le « sophisme naturaliste ».

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où « bon » et « agréable » n'ont pas le même sens, mais désignent quand même la même propriété, comme « eau » et « H2O » : le bien serait alors une propriété naturelle. Sans P2, il trouve un cas où la question reste ouverte alors que la définition est correcte, simplement parce qu'elle n'est pas évidente.
Avec ses quatre prémisses, l'argument est valide. Il repose sur deux prémisses cachées. P2 dit qu'une bonne définition ne laisse jamais de question ouverte : c'est ce que conteste le « paradoxe de l'analyse ». P4 fait passer du sens des mots à la nature des choses : c'est là qu'attaquent Putnam et Boyd. Moore n'écrit P4 nulle part, mais son argument en a besoin pour conclure que le bien n'est pas une propriété naturelle.
Analogie. Essaie d'expliquer ce qu'est le jaune à quelqu'un qui ne l'a jamais vu. Tu peux parler de longueurs d'onde, de citrons, de soleil : rien de tout cela n'est le jaune lui-même. Pour Moore, « bon » est comme « jaune » : on le reconnaît, on ne le définit pas.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

C
C. H. Langford (le paradoxe de l'analyse) 1942 · attaque la prémisse 2

Toute analyse réussie tombe dans un piège : si la définition a exactement le même sens que le mot défini, elle n'apprend rien ; si elle n'a pas le même sens, elle est fausse. Or certaines définitions sont à la fois correctes et instructives. Une question peut donc sembler « ouverte » simplement parce que la bonne définition n'est pas évidente : cela ne prouve pas qu'il n'y en a pas.

Moore répond
Moore Réponse de Moore (1942)
Moore reconnaît le problème. Il maintient qu'une analyse correcte relie deux expressions différentes d'un même concept, mais il avoue ne pas voir clairement comment résoudre l'énigme.
Le débat continue (notre résumé) Dès 1939, Frankena reprochait déjà à Moore de supposer ce qu'il fallait prouver : dire que la question « le plaisir est-il bon ? » reste ouverte, c'est déjà admettre que « bon » et « plaisir » diffèrent. Les défenseurs de Moore répondent que la question ne reste pas ouverte comme une définition difficile en mathématiques : elle reste ouverte même pour qui connaît tous les faits, parce que « bon » sert à guider nos choix. C'est sous cette forme que l'argument est encore discuté aujourd'hui.
Hilary Putnam, puis Richard Boyd 1981 · attaque la prémisse 4

Moore confond les concepts et les propriétés. « Température » ne veut pas dire « énergie cinétique moyenne des molécules », et pourtant c'est la même chose : la science l'a découvert. De même, « bon » n'a peut-être le même sens qu'aucun mot de la science, sans que cela empêche le bien d'être une propriété naturelle. Ce serait à l'enquête de le découvrir, pas à l'analyse des mots. Boyd (1988) en tire un réalisme moral « naturaliste ».

Moore répond
T
Terence Horgan et Mark Timmons Une défense de l'esprit de Moore : la « Terre jumelle morale » (1991)
Imaginons une Terre jumelle où le mot « bon » serait réglé par une autre propriété naturelle que chez nous. Si le bien était une propriété naturelle comme l'eau, les habitants de cette Terre et nous parlerions de choses différentes, et nos désaccords moraux ne seraient qu'un malentendu. Or nous aurions plutôt l'impression d'un vrai désaccord. La question ouverte revient donc, sous une forme nouvelle.
Le débat continue (notre résumé) Les naturalistes répondent que nos impressions de désaccord peuvent nous tromper, comme elles nous ont trompés sur l'eau avant la chimie. La comparaison avec l'eau et la température a pourtant une limite : on sait comment la science a trouvé H2O, alors qu'on ne voit pas encore quelle enquête trouverait la propriété naturelle « bien ».
A. J. Ayer (1936), puis Charles Stevenson 1936 · attaque la conclusion

Moore a raison de refuser les définitions naturelles du bien, mais il a tort de faire appel à l'intuition : ce qui semble évident à l'un semble douteux, voire faux, à l'autre, et aucun test ne permet de trancher. Si « bon » ne se définit pas, c'est qu'il ne désigne rien : c'est un pseudo-concept. Dire « tu as eu tort de voler cet argent », c'est seulement dire « tu as volé cet argent » sur un ton de réprobation. C'est l'émotivisme, héritier direct de la question ouverte.

Moore répond
Moore Réponse de Moore à Stevenson (1942)
Moore fait une concession étonnante. Il éprouve une certaine tendance à penser que deux hommes qui se disputent sur une action ne font peut-être qu'exprimer des attitudes opposées, comme le dit Stevenson. Mais il garde aussi une certaine tendance à penser que son ancienne idée était vraie : ils affirment des choses incompatibles, l'un a raison et l'autre tort. Il dit ne pas savoir trancher.
Le débat continue (notre résumé) L'émotivisme a ses propres difficultés : si « le vol est mal » n'est ni vrai ni faux, on comprend mal comment on peut raisonner avec, par exemple dans « si le vol est mal, aider à voler est mal ». C'est l'objection de Geach (1965). Le débat entre ceux qui voient dans la morale des vérités et ceux qui y voient des attitudes reste ouvert, et la question ouverte de Moore y sert encore d'arme aux deux camps.