QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Les deux vérités : dire l'ultime avec des mots qui ne sont pas lui
Peut-on être certain de quelque chose ?Ce qui échappe aux mots

Les deux vérités : dire l'ultime avec des mots qui ne sont pas lui

Nāgārjuna v. 150 · v. 250Toutes choses sont vides de nature propre.
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Ce qu'il soutient

La vérité ultime ne s'enseigne que par des conventions, et tout ce qu'on en dit reste provisoire : la vacuité n'est pas une doctrine de plus à laquelle s'accrocher.

Pourquoi

Sans les mots et les conventions du monde ordinaire, on ne peut rien enseigner de la vérité ultime.

En bref

« Les deux vérités : dire l'ultime avec des mots qui ne sont pas lui » est un argument de Nāgārjuna (Stances fondamentales 13, 22 et 24 · Vigrahavyāvartanī) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : ce qui échappe aux mots). Sa thèse : La vérité ultime ne s'enseigne que par des conventions, et tout ce qu'on en dit reste provisoire : la vacuité n'est pas une doctrine de plus à laquelle s'accrocher. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Stances fondamentales 13, 22 et 24 · Vigrahavyāvartanī
Valide avec une prémisse implicite

Si tout est vide de nature propre, qu'en est-il de la vérité elle-même ? Nāgārjuna répond par les deux vérités : une vérité de convention (le monde ordinaire, avec ses causes, ses personnes, ses mots) et une vérité ultime (la vacuité). La seconde n'est pas un arrière-monde caché : on n'y accède que par la première, et ce qu'on en dit n'est jamais plus qu'une désignation provisoire. Attention : il ne dit pas que la vérité est un mystère inexprimable. Il argumente beaucoup. Il dit que la vacuité ne doit pas devenir une vue à laquelle on s'accroche (13.8). Nous rangeons cet argument dans le camp « Ce qui échappe aux mots » faute de meilleur camp : c'est le plus proche, mais il est imparfait, car Nāgārjuna prouve aussi par la raison.

P1L'enseignement des Bouddhas repose sur deux vérités : la vérité de convention (celle du monde) et la vérité au sens ultime.
P2Sans s'appuyer sur la pratique ordinaire (les mots, les conventions), la vérité ultime ne peut pas être enseignée.
P3Rien de ce qu'on en dit (« vide », « non vide », « les deux », « aucun des deux ») n'est dit autrement qu'à titre de désignation provisoire.
P4 · prémisse impliciteEnseigner la vérité ultime, c'est en dire quelque chose avec des mots.
Donc la vérité ultime ne s'enseigne que par des conventions, et tout ce qu'on en dit reste provisoire : la vacuité n'est pas une doctrine de plus à laquelle s'accrocher.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où la vérité ultime est enseignée, avec des conventions, sans qu'on en dise quoi que ce soit (en la montrant ou en la faisant vivre) : les mots provisoires de P3 ne jouent alors aucun rôle.
Avec P4, la conclusion suit. Sans elle, rien n'empêche d'enseigner la vérité ultime sans rien dire, par le silence ou l'exemple : P3 ne s'appliquerait alors pas. P4 n'est pas écrite dans le texte, mais elle est naturelle : 24.10 parle de ce qui est « enseigné » (deśyate), et Inada traduit « exprimé ». Autre limite : P3 vient du chapitre 22, consacré au Bouddha (le Tathāgata) ; la strophe dit qu'on ne doit dire ni « vide », ni « non vide », ni « les deux », ni « aucun des deux », et qu'on ne le dit que pour désigner. Nous l'étendons à la vérité ultime en général. La question « montrer ou dire ? » est justement ce qui rapproche cet argument du camp « Ce qui échappe aux mots ».
Analogie. Un échafaudage sert à monter un mur, mais on n'habite pas dedans. Les mots de convention sont l'échafaudage : sans eux on ne monte pas, et on ne les confond pas avec le bâtiment. Le texte dit le danger : une vacuité mal comprise perd les esprits lents, comme un serpent mal saisi (24.11).

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

U
Un adversaire réaliste (Vigrahavyāvartanī, strophe 9) attaque la prémisse 3

Si les choses n'avaient pas de nature propre, le nom même « sans nature propre » ne serait pas possible, car un nom sans objet n'existe pas. Tes mots « vide » et « désignation provisoire » ne désignent donc rien.

Nāgārjuna répond
Nāgārjuna
Nāgārjuna répond qu'il ne dit pas que le nom existe réellement : ce nom aussi est sans nature propre, donc vide, et étant vide, il n'existe pas réellement.
Le débat continue (notre résumé) Pour l'adversaire, un nom qui n'existe pas réellement semble ne plus rien désigner. Nāgārjuna maintient que l'usage du nom reste conventionnel. Le point est discuté. (Notre résumé.)
Wittgenstein 1921 · attaque la conclusion

« Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence » (Tractatus, 7). Si l'ultime échappe aux mots, alors dire « il est vide », « il est la voie du milieu » semble le décrire quand même : ou bien ces phrases disent quelque chose de vrai et l'ultime se laisse dire, ou bien elles ne disent rien et il faut se taire. Wittgenstein admet pourtant que l'indicible « se montre » (6.522).

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1921, après sa mort (250).
Le débat continue (notre résumé) Nāgārjuna n'a pas pu répondre. Il ne parle pas d'une chose indicible : il dit que ce qu'on dit est une désignation (22.11, 24.18). Wittgenstein compare lui-même ses propositions à une échelle qu'on jette après l'avoir montée (6.54). Le rapprochement est fait par des commentateurs modernes, sans lien historique. (Notre résumé.)