QuestionsDieu existe-t-il ?Si Dieu sait tout d'avance, suis-je libre ?
Dieu existe-t-il ?AthéismeCohérence des attributs divins

Si Dieu sait tout d'avance, suis-je libre ?

Prescience divine et liberté humaine

Nelson Pike 1930 · 2010Si Dieu a toujours su ce que je ferai, il semble que je ne puisse pas faire autrement.
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Ce qu'il soutient

Il n'existe pas de Dieu qui connaisse d'avance, sans pouvoir se tromper, tout ce que nous ferons. Pike le dit ainsi : les doctrines sur Dieu et son savoir, mises ensemble, « imposent la conclusion que si Dieu existe, aucune action humaine n'est volontaire ».

Pourquoi

Dieu a cru hier ce que je ferai demain et ne peut se tromper ; le passé est fixé, donc je ne peux pas faire autrement.

La même idée à travers l'histoire
Cicéron44 av. J.-C.Selon Augustin (La Cité de Dieu V, 9), Cicéron voyait déjà le dilemme : si tout l'avenir est connu d'avance, tout arrive par destin. Pour sauver la liberté, il choisissait de nier que l'avenir puisse être connu, même par un dieu.
Augustin395Dans le dialogue Du libre arbitre (III, 2-4), son ami Évodius pose la question : si Dieu savait que l'homme pécherait, il était nécessaire qu'il pèche ; « comment la volonté est-elle libre, là où paraît une nécessité si inévitable ? » Augustin répond que savoir d'avance n'est pas forcer.
Boèce524En prison, en attendant d'être exécuté, Boèce reprend le problème dans La Consolation de la philosophie (livre V, prose 3) avec une grande netteté, puis le résout par l'éternité de Dieu (prose 6).
Nelson Pike1965Pike part de Boèce et rend l'argument rigoureux : il nomme chaque hypothèse (Dieu a toujours existé, il ne peut pas se tromper, le passé est fixé) et montre qu'ensemble elles excluent toute action libre. Son article lance un débat qui dure encore.
En bref

« Si Dieu sait tout d'avance, suis-je libre ? » est un argument de Nelson Pike (« Divine Omniscience and Voluntary Action », Philosophical Review (1965), 1965) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : athéisme). Sa thèse : Il n'existe pas de Dieu qui connaisse d'avance, sans pouvoir se tromper, tout ce que nous ferons. Pike le dit ainsi : les doctrines sur Dieu et son savoir, mises ensemble, « imposent la conclusion que si Dieu existe, aucune action humaine n'est volontaire ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Divine Omniscience and Voluntary Action », Philosophical Review (1965)
Valide avec une prémisse implicite

Si Dieu sait déjà ce que tu feras demain, et qu'il ne peut pas se tromper, peux-tu faire autre chose ? Boèce se posait la question en prison vers 524. En 1965, le philosophe américain Nelson Pike lui donne une forme précise, discutée depuis par tous les philosophes de la religion. Pike lui-même ne conclut pas que Dieu n'existe pas : il montre qu'un croyant qui veut garder à la fois un Dieu omniscient et la liberté humaine doit renoncer à l'une des prémisses. L'argument est rangé ici du côté athée parce que, si toutes ses prémisses sont vraies, le Dieu de la tradition, qui connaît d'avance tous nos actes sans pouvoir se tromper, n'existe pas. Il ne vise pas tout Dieu possible : un Dieu hors du temps, ou qui ignore l'avenir, y échappe.

P1Si Dieu existe, il a toujours existé et il sait tout, y compris l'avenir. Donc, il y a quatre-vingts ans, il croyait déjà que Jones tondrait sa pelouse samedi dernier.
P2Dieu ne peut pas se tromper : il est impossible qu'une de ses croyances soit fausse.
P3Le passé est fixé : personne ne peut aujourd'hui agir de façon que le passé ait été différent, y compris ce que Dieu croyait il y a quatre-vingts ans.
P4Si Dieu croyait déjà que Jones tondrait, sans pouvoir se tromper, et si le passé est fixé, alors Jones ne pouvait pas faire autrement samedi. Pour faire autrement, il aurait dû rendre fausse une croyance de Dieu, ou changer ce que Dieu croyait autrefois : les deux sont exclus.
P5 · prémisse impliciteAgir librement, c'est pouvoir faire autrement.
P6Or les êtres humains agissent parfois librement. Les croyants eux-mêmes y tiennent : sans cela, il n'y aurait ni responsabilité ni péché.
Donc il n'existe pas de Dieu qui connaisse d'avance, sans pouvoir se tromper, tout ce que nous ferons. Pike le dit ainsi : les doctrines sur Dieu et son savoir, mises ensemble, « imposent la conclusion que si Dieu existe, aucune action humaine n'est volontaire ».

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un monde où Dieu existe, où Jones ne pouvait pas faire autrement, et où il agit pourtant librement. C'est ce que soutiennent les compatibilistes, et, d'une certaine façon, Augustin : notre volonté est libre parce qu'elle est en notre pouvoir, même si son issue est certaine.
Valide avec P5. Les prémisses P1 à P4 montrent que, si Dieu existe, Jones ne pouvait pas faire autrement ; P6 dit que nous sommes libres. Il faut encore relier les deux : être libre, c'est pouvoir faire autrement (P5), ce que Pike ne discute pas. Les réponses se partagent : Boèce et Swinburne attaquent P1, Ockham attaque P3, Augustin et Molina attaquent P4, et les compatibilistes rejettent P5.
Analogie. Imagine qu'un film de ta journée de demain ait été tourné hier, et qu'un film ne puisse pas mentir. Demain, pourras-tu faire autre chose que ce qu'il montre ? Si oui, le film aurait dû montrer autre chose, alors qu'il est déjà tourné. Toute la discussion porte sur ce « film » : existe-t-il vraiment avant toi (P1), est-il infaillible (P2), et ce qui est déjà tourné est-il vraiment hors de ta portée (P3) ?

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Boèce 524 · attaque la prémisse 1

Dieu ne prévoit pas : il voit. Il n'est pas dans le temps, il vit dans un éternel présent d'où il voit d'un seul regard ce qui, pour nous, est passé, présent ou futur. Sa connaissance n'est donc pas une prévision de l'avenir, mais la connaissance d'un présent qui ne passe pas. Or voir un homme marcher ne l'oblige pas à marcher.

Pike répond
Nelson Pike 1965 · Réponse de Pike
Pike l'accorde : c'est ainsi que Boèce échappait au problème, et son argument suppose un Dieu qui existe dans le temps. Mais cette sortie a un prix. Pour un Dieu hors du temps, on ne peut plus dire qu'il savait, avant qu'il arrive, qu'un événement allait arriver. La prescience au sens habituel, celle que supposent les prophéties, disparaît.
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs de Boèce, comme Thomas d'Aquin, répondent qu'un Dieu éternel peut quand même révéler l'avenir aux prophètes, puisqu'il le voit tout entier, comme celui qui, d'une hauteur, voit toute la route. Leurs adversaires demandent comment un être hors du temps peut agir, répondre à une prière ou parler à un moment précis. Pike lui-même, dans God and Timelessness (1970), juge que les raisons classiques de croire à cette éternité hors du temps ne suffisent pas à la justifier. Le débat reste ouvert.
Augustin 395 · attaque la prémisse 4

Savoir d'avance n'est pas forcer. Ta mémoire ne force pas le passé à avoir eu lieu ; de même, la prescience de Dieu ne force pas l'avenir à arriver. Si tu savais qu'un ami va pécher, ce n'est pas ton savoir qui le pousserait à pécher : il pécherait par sa propre volonté.

Pike répond
Nelson Pike 1965 · Réponse de Pike
L'argument ne dit pas que la prescience de Dieu cause nos actes. Admettons même que l'action de Jones n'ait aucune cause : « l'argument reste intact ». Le problème ne vient pas d'une contrainte, mais de ce que la croyance de Dieu, déjà là dans le passé, ne peut pas être fausse. La comparaison avec un ami qui sait d'avance ne marche donc pas : un ami peut se tromper, Dieu non.
Guillaume d'Ockham 1322 · attaque la prémisse 3

Tous les faits du passé ne sont pas fixés de la même façon. « Jones a tondu sa pelouse » est un fait passé « dur ». Mais « Dieu croyait il y a quatre-vingts ans que Jones tondrait samedi » ne parle du passé qu'en apparence : sa vérité dépend de ce que Jones fera. Ces propositions-là ne sont pas nécessaires, et Jones garde le pouvoir d'agir autrement. Marilyn Adams a repris cette idée contre Pike en 1967 : selon elle, l'existence d'un Dieu omniscient et éternel n'est pas un fait passé « dur ».

Pike répond
John Martin Fischer 1983
Fischer juge cette réponse insuffisante. Elle repose tout entière sur la différence entre faits « durs » et faits « mous ». Or la définition qu'en donne Adams pose de sérieux problèmes, et Fischer lance un défi à toute version de la réponse d'Ockham : expliquer clairement pourquoi la croyance passée de Dieu ne serait pas un fait du passé comme les autres.
Le débat continue (notre résumé) Le débat a continué sans accord. Plantinga (1986) a défendu une version de « la voie d'Ockham » ; d'autres jugent qu'une croyance réellement tenue par Dieu dans le passé est le type même du fait « dur ». C'est aujourd'hui l'une des réponses les plus discutées.
L
Luis de Molina 1588 · attaque la prémisse 4

Molina attribue à Dieu une « science moyenne » : Dieu sait ce que chaque liberté ferait dans chaque situation possible, sans la forcer. Si Jones choisissait autrement, ce qu'il peut réellement faire, Dieu l'aurait su depuis toujours. Pouvoir agir autrement, ce n'est donc ni tromper Dieu ni changer le passé : c'est seulement que la croyance de Dieu aurait été autre.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Pike dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Pour Pike, c'est justement le problème : avoir le pouvoir de faire que Dieu ait cru autre chose il y a quatre-vingts ans, c'est avoir un pouvoir sur le passé, ce que P3 exclut. Les molinistes répondent que ce pouvoir ne change rien au passé : il dit seulement ce qui aurait été vrai. Leurs critiques demandent en outre ce qui peut rendre vraies, avant tout choix, ces vérités sur ce qu'une personne libre « ferait » (Robert Adams, 1977).
Richard Swinburne 1977 · attaque la prémisse 1

Être omniscient, c'est savoir tout ce qui peut être su. Or nos actes libres futurs ne sont pas encore déterminés : rien dans le passé ne les rend nécessaires, et personne, pas même Dieu, ne peut les connaître d'avance. Dieu est omniscient s'il connaît tout, sauf ces états futurs. Cette voie a ensuite été développée par le « théisme ouvert » (William Hasker, 1989) : Dieu connaît l'avenir comme ouvert.

Pike répond
Augustin 415 · Réponse anticipée d'Augustin, contre Cicéron qui niait déjà la prescience pour sauver la liberté
Admettre que Dieu existe et nier qu'il connaisse l'avenir, c'est « la folie la plus manifeste ». Il faut tenir les deux à la fois : Dieu sait tout d'avance, et nous voulons librement ce que nous voulons, car sa prescience ne peut pas se tromper sur notre volonté.
Le débat continue (notre résumé) Les partisans du théisme ouvert répondent qu'on ne retire rien à Dieu : on ne reproche pas à un être parfait d'ignorer ce qui n'existe pas encore. Mais ils doivent relire autrement les passages de la Bible où Dieu annonce l'avenir. Et leur Dieu n'est plus le Dieu classique que vise l'argument : en un sens, ils acceptent la conclusion de Pike.