QuestionsQu'est-ce qui est bien ?L'anneau de Gygès : serait-on juste si l'on était invisible ?
Qu'est-ce qui est bien ?La morale en question

L'anneau de Gygès : serait-on juste si l'on était invisible ?

L'anneau de Gygès

Platon v. 428 av. J.-C. · v. 348 av. J.-C.Au-delà des apparences, les Idées éternelles.
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Ce qu'il soutient

Personne n'est juste volontairement, mais par contrainte : la justice n'est pas un bien pour celui qui la pratique, seulement une convention qu'on respecte par peur d'être puni.

Pourquoi

Si l'on pouvait commettre l'injustice sans jamais être puni, on le ferait : on ne respecte la justice que par peur de la sanction.

La même idée à travers l'histoire
Hérodote430 av. J.-C.Histoires I, 8-12 : Gygès, garde du roi Candaule, tue le roi et prend sa place. Chez Hérodote, il n'y a pas d'anneau magique : c'est Platon qui en fait une expérience de pensée.
Platon375 av. J.-C.République, livre II : la version présentée ici. Elle est dans la bouche de Glaucon, le frère de Platon, qui dit ne pas y croire lui-même : il reprend la thèse de Thrasymaque pour obliger Socrate à défendre la justice pour elle-même.
Cicéron44 av. J.-C.Les Devoirs III, 38 : Cicéron raconte de nouveau l'histoire, mais pour soutenir l'inverse : le sage, avec l'anneau, ne se permettrait rien de plus.
Thomas Hobbes1651Léviathan, chapitre 15 : « l'insensé » qui dit qu'il n'y a pas de justice reprend la même idée : si l'on peut rompre sa parole sans dommage, pourquoi la tenir ? Hobbes, lui, va lui répondre.
En bref

« L'anneau de Gygès : serait-on juste si l'on était invisible ? » est un argument de Platon (République, II, 358e-360d (vers -375), 375 av. J.-C.) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la morale en question). Sa thèse : Personne n'est juste volontairement, mais par contrainte : la justice n'est pas un bien pour celui qui la pratique, seulement une convention qu'on respecte par peur d'être puni. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

République, II, 358e-360d (vers -375)
Valide avec une prémisse implicite

Un berger trouve un anneau qui le rend invisible. En quelques jours, il séduit la reine, tue le roi et prend le trône. Et vous, que feriez-vous si personne ne pouvait jamais vous voir ? Dans la République, Glaucon (le frère de Platon) se sert de cette histoire pour soutenir que personne n'est juste par choix. Attention : il dit lui-même ne pas y croire, il veut que Socrate le réfute.

P1Commettre l'injustice sans être puni serait le plus grand bien, la subir sans pouvoir se venger le plus grand mal. Comme ils ne peuvent pas avoir l'un sans risquer l'autre, les hommes se sont mis d'accord pour ne plus ni commettre ni subir l'injustice : c'est l'origine des lois et de ce qu'on appelle « juste ».
P2Donnons un anneau d'invisibilité à l'homme juste et à l'homme injuste. Le juste ne résisterait pas : il prendrait ce qu'il veut au marché, entrerait dans les maisons, tuerait. Il ferait exactement comme l'injuste.
P3 · prémisse impliciteSi quelqu'un cesse d'agir justement dès qu'il ne risque plus rien, c'est qu'il n'était juste que par peur des conséquences, et non parce qu'il tenait la justice pour un bien.
P4D'ailleurs, celui qui aurait l'anneau et refuserait de s'en servir passerait, aux yeux de ceux qui le sauraient, pour le plus malheureux et le plus fou des hommes, même s'ils le félicitaient en public par peur de subir eux-mêmes l'injustice.
Donc personne n'est juste volontairement, mais par contrainte : la justice n'est pas un bien pour celui qui la pratique, seulement une convention qu'on respecte par peur d'être puni.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où le juste invisible se met à voler, et où pourtant il tenait la justice pour un bien : par exemple, il la jugeait bonne mais était trop faible pour résister à une tentation aussi énorme. Être tenté n'est pas la même chose que ne pas croire au bien.
L'argument est valide si l'on ajoute P3, que Glaucon ne dit pas : il suppose que se conduire autrement quand on est invisible prouve qu'on n'était juste que par peur. Le cœur du débat est P2 : est-il vrai que tout le monde ferait comme Gygès ? Socrate attaque surtout la conclusion : même invisible, l'injuste se fait du tort à lui-même. P4 n'est pas indispensable à la logique : elle explique pourquoi, selon Glaucon, tout le monde voudrait l'anneau.
Analogie. Un élève ne copie jamais pendant les contrôles. Un jour, le professeur sort et dit : « personne ne vous surveille, et personne ne le saura jamais ». Si l'élève sort son téléphone, était-il honnête avant, ou seulement surveillé ?

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Socrate (personnage de Platon) 375 av. J.-C. · attaque la conclusion

La justice n'est pas d'abord une affaire de lois extérieures : c'est l'ordre intérieur de l'âme, où la raison commande et où les désirs obéissent. Les actions justes produisent cet ordre comme les choses saines produisent la santé. La vertu est la santé de l'âme, le vice sa maladie. Être injuste, même sans être vu, c'est donc se rendre malade soi-même. Au livre X, Socrate conclut que l'âme doit agir justement, « qu'elle ait ou non l'anneau de Gygès ».

Platon répond
D
David Sachs 1963 · Une objection moderne célèbre
Socrate a changé de sujet. Glaucon demandait si la justice ordinaire (ne pas voler, ne pas tuer, tenir parole) est un bien. Socrate montre qu'une âme bien ordonnée est un bien, mais il ne montre pas qu'une telle âme s'interdit forcément de voler ou de mentir quand elle ne risque rien. Les deux sens de « juste » ne sont pas reliés.
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs de Platon répondent que les grands crimes de Gygès (voler, tuer pour un trône) viennent justement de désirs qui ne sont plus tenus par la raison : une âme en ordre n'en a pas l'envie. Au livre IX (588e-589b), Socrate compare l'injuste à quelqu'un qui nourrit en lui un monstre à plusieurs têtes et un lion, et affame l'homme intérieur. La discussion sur le « sophisme » repéré par Sachs n'est pas close.
Cicéron 44 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Si le sage avait cet anneau, il ne se croirait pas plus permis de mal faire que s'il ne l'avait pas : les gens de bien cherchent ce qui est honnête, pas ce qui est caché. Certains répondent que l'histoire est inventée et impossible : ils ne comprennent pas. La question est de savoir ce que vous feriez si personne ne pouvait jamais rien savoir. Celui qui répond qu'il le ferait avoue qu'il est prêt au crime ; celui qui répond non reconnaît que ce qui est honteux est à fuir pour lui-même.

sans réponse
Platon n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Glaucon pourrait répondre que Cicéron affirme ce qu'il faudrait prouver : il dit que le sage ne ferait rien de mal, mais l'argument de l'anneau demande justement si ce sage existe et s'il agit par choix. Le dilemme de Cicéron a pourtant de la force : il oblige chacun à répondre pour lui-même. Et Cicéron ajoute plus loin (III, 78) que rien de honteux ne peut être vraiment utile, parce que la nature s'y oppose.
Hobbes 1651 · attaque la prémisse 4

L'insensé dit qu'il n'y a pas de justice et qu'il est raisonnable de rompre sa parole quand on y gagne. C'est faux. Celui qui trompe ceux qui l'aident ne peut être accueilli dans aucune société, sauf par l'erreur des autres, et il ne peut pas compter sur leurs erreurs pour être en sécurité. Rejeté, il périt. Même s'il gagne par chance, son choix n'était pas raisonnable.

sans réponse
Platon n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) La réponse de Hobbes vaut dans le monde réel, où l'on risque toujours d'être découvert. Mais l'anneau supprime justement ce risque : Glaucon imagine quelqu'un qui ne sera jamais pris. Hobbes accorde d'ailleurs à Glaucon le point de départ : sans pouvoir commun, il n'y a ni juste ni injuste (Léviathan, chapitre 13 ; voir l'argument « Sans État, la guerre de tous contre tous »).
J
Johannes Abeler, Daniele Nosenzo, Collin Raymond (économie expérimentale) 2019 · attaque la prémisse 2

On peut tester l'anneau en laboratoire : on demande aux gens d'annoncer eux-mêmes un résultat (par exemple le résultat d'un tirage au sort fait en secret), sans que personne puisse vérifier, et mentir rapporte de l'argent. En réunissant 90 études, on trouve que les gens mentent étonnamment peu. Beaucoup restent honnêtes même quand personne ne peut les prendre.

Platon répond
M
Melissa Bateson, Daniel Nettle, Gilbert Roberts 2006 · Mais le regard des autres compte
Dans la salle de pause d'une université, on paie son café dans une boîte, sans contrôle. Quand une image de deux yeux est affichée au-dessus de la boîte, les gens paient presque trois fois plus que devant une image neutre. Le simple fait de se sentir regardé change la conduite, comme Glaucon le pensait.
Le débat continue (notre résumé) Les résultats donnent un peu raison aux deux camps. Les gens trichent moins que ne le prédit Glaucon, mais l'étude de 2019 conclut que deux motifs comptent : vouloir être honnête, et vouloir paraître honnête. Et en laboratoire, les sommes sont petites et l'on n'est jamais aussi invisible que Gygès.