QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?La douleur peut être réalisée par des corps très différents : ce n'est donc pas un état de cerveau particulier
L'esprit est-il le cerveau ?L'esprit vient de la matière

La douleur peut être réalisée par des corps très différents : ce n'est donc pas un état de cerveau particulier

La réalisabilité multiple (le fonctionnalisme de Putnam)

Hilary Putnam 1926 · 2016Un même état mental peut être réalisé par des cerveaux très différents : l'esprit est une fonction, pas une matière.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

La douleur n'est pas un état physico-chimique du cerveau : c'est un état fonctionnel de l'organisme entier.

Pourquoi

Pieuvres, humains ou machines peuvent souffrir sans avoir le même état cérébral : la douleur tient à la fonction, pas à la matière.

La même idée à travers l'histoire
Hilary Putnam1967Putnam avance que la douleur est un état fonctionnel de l'organisme entier. Il note que cette thèse, qui est d'inspiration « mécaniste », n'est pourtant pas incompatible avec le dualisme : elle dit ce que fait un état mental, pas de quoi il est fait. Nous le rangeons ici dans le matérialisme parce que, dans l'usage courant, ses défenseurs pensent que les systèmes qui réalisent les états mentaux sont physiques.
En bref

« La douleur peut être réalisée par des corps très différents : ce n'est donc pas un état de cerveau particulier » est un argument de Hilary Putnam (« Psychological Predicates » (« The Nature of Mental States »), 1967, 1967) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : l'esprit vient de la matière). Sa thèse : La douleur n'est pas un état physico-chimique du cerveau : c'est un état fonctionnel de l'organisme entier. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 5 prémisses. AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Psychological Predicates » (« The Nature of Mental States »), 1967
Valide

La théorie de l'identité dit que la douleur est un certain état du cerveau. Mais une pieuvre, qui a un cerveau très différent du nôtre, semble aussi souffrir. Et si un jour on rencontre des extraterrestres ou si l'on construit des machines qui souffrent, leur « cerveau » sera encore autre chose. En 1967, Hilary Putnam en conclut que la douleur ne peut pas être un état physique précis : elle est un état fonctionnel, défini par ce qu'il fait (ce qui le cause, ce qu'il provoque, ses liens avec d'autres états). Cette idée, le fonctionnalisme, est devenue la théorie dominante de l'esprit. Elle est compatible avec le physicalisme (tout système qui réalise la douleur est physique) mais elle ne l'exige pas par elle-même.

P1La douleur est ressentie par des organismes de types très différents : mammifères, reptiles, mollusques comme la pieuvre, et peut-être des êtres d'ailleurs ou des machines.
P2Il est extrêmement probable que ces systèmes ne soient pas tous, quand ils ont mal, dans le même état physico-chimique du cerveau. Il suffit de trouver un seul état psychologique, par exemple avoir faim, commun à un mammifère et à une pieuvre mais dont le corrélat physique diffère.
P3Si la douleur était identique à un type d'état physico-chimique du cerveau, il faudrait que cet état soit un état possible du cerveau d'un mammifère, d'un reptile et d'un mollusque, et qu'il ne soit possible chez aucune créature qui ne peut pas souffrir. La douleur aurait alors le même état physique chez tous.
P4On ne peut pas sauver l'identité en appelant « un seul état physique » la simple liste de tous ces états différents : c'est une solution ad hoc, qui n'a pas à être prise au sérieux.
P5Il est plus vraisemblable que l'état fonctionnel (défini par ses causes, ses effets et ses liens avec d'autres états) soit toujours corrélé à la douleur, quelle que soit l'espèce, plutôt qu'un état physico-chimique du cerveau ou une disposition de comportement.
Donc la douleur n'est pas un état physico-chimique du cerveau : c'est un état fonctionnel de l'organisme entier.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, un défenseur de l'identité pourrait dire que la douleur est l'état « disjonctif » : fibres C chez l'humain, autre chose chez la pieuvre, autre chose chez la machine. C'est la stratégie que Putnam juge ad hoc et que Kim discute en détail.
L'argument est valide : P1 et P2 disent que la douleur existe chez des êtres dont les états physiques diffèrent ; P3 et P4 disent que l'identité avec un état physique unique exigerait le contraire ; donc l'identité est écartée ; P5 ajoute que la solution fonctionnelle est la meilleure restante. Le débat porte sur P2 (les différences sont-elles aussi grandes qu'on le dit ?), sur la portée de la conclusion (réfute-t-elle toute réduction ?) et sur P5 (un état défini par ses seuls effets suffit-il ?).
Analogie. Un tire-bouchon peut être en métal, en plastique ou en bois, de forme variée. Être un tire-bouchon, ce n'est pas être fait d'une matière précise, c'est servir à ouvrir les bouteilles. Putnam dit la même chose de la douleur : ce qui compte, c'est son rôle, pas la matière.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

J
Jaegwon Kim 1992 · attaque la conclusion

Kim ne conteste pas la réalisabilité multiple, mais il nie qu'elle réfute la réduction de l'esprit au physique. Si la douleur est réalisée de façon différente chez l'humain, le reptile, le Martien, la psychologie de chaque espèce (ou de chaque type de structure) peut être réduite à sa physique propre : c'est une réduction « locale ». Des lois de passage restreintes à une espèce suffisent.

Putnam répond
J
Jaegwon Kim 1992 · Ce que Kim concède lui-même
Kim admet le prix de sa position : après plusieurs réductions locales, la douleur comme genre commun à toutes les espèces ne survit pas. Il se demande si c'est si grave, en comparant avec le jade (qui s'est révélé être deux minéraux différents).
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Putnam pensait que la douleur est un genre unique, utile à la science de l'esprit ; Kim répond que, si elle est réalisée de façons très différentes, ce n'est pas un vrai genre scientifique. Les fonctionnalistes tiennent que la psychologie garde sa valeur explicative, même si elle ne se réduit pas à la physique d'une seule espèce.
W
William Bechtel et Jennifer Mundale 1999 · attaque la prémisse 2

La réalisabilité multiple est exagérée. On l'obtient en comparant des états psychologiques décrits grossièrement (« avoir mal ») avec des états du cerveau décrits très finement. Si l'on utilise le même degré de précision des deux côtés, comme le font les neuroscientifiques quand ils identifient des aires du cerveau en comparant les espèces, beaucoup de ressemblances apparaissent. Selon eux, les neurosciences gardent donc un rôle pour comprendre la cognition.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Putnam dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Kenneth Aizawa a répondu à cet article en 2009 (Synthese), et la littérature sur ce point est abondante. Les défenseurs de la réalisabilité multiple jugent que l'on peut toujours trouver une espèce ou une machine possible où la même fonction repose sur une autre structure ; leurs adversaires jugent que ce possible reste de la science-fiction.
Hilary Putnam lui-même 1988 · attaque la conclusion

Putnam abandonne ensuite le fonctionnalisme. Dans Representation and Reality (chapitre 5, « Why Functionalism Didn't Work »), il explique pourquoi, selon lui, le fonctionnalisme n'a pas marché comme théorie de l'esprit. Son argument contre l'identité avec un état de cerveau précis reste célèbre, mais il ne défend plus la thèse positive qu'il en tirait, la douleur comme état fonctionnel.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Putnam dans ses textes.