QuestionsSommes-nous libres ?Un agent peut être la cause de ses actes
Sommes-nous libres ?Le libre arbitre

Un agent peut être la cause de ses actes

La causalité de l'agent (Reid)

Thomas Reid 1710 · 1796Nous sommes les vrais auteurs de nos actes : un agent peut être cause de ce qu'il fait.
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Ce qu'il soutient

Dans nos décisions réfléchies, nous sommes libres : nous avons un pouvoir sur les décisions de notre propre volonté, sans qu'elles soient la suite nécessaire de ce qui se passe en nous ou autour de nous.

Pourquoi

Nous sommes naturellement convaincus de causer nos décisions, et rien n'a prouvé que cette conviction nous trompe.

La même idée à travers l'histoire
Thomas Reid1788Reid soutient que la liberté est un pouvoir sur les décisions de sa propre volonté : si c'est la personne qui cause sa décision, elle est libre. Il se bat sur deux fronts, contre Hobbes (qui réduit la liberté à agir comme on veut) et contre Hume et Priestley (pour qui causer, c'est seulement suivre régulièrement).
Roderick Chisholm1964Dans sa conférence « Human Freedom and the Self », Roderick Chisholm reprend l'idée à nouveaux frais : chacun de nous, quand il agit, serait un « moteur premier non mû », qui cause certains événements sans que rien ne le fasse les causer.
En bref

« Un agent peut être la cause de ses actes » est un argument de Thomas Reid (Essais sur les pouvoirs actifs de l'homme, 1788, essai IV, 1788) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : le libre arbitre). Sa thèse : Dans nos décisions réfléchies, nous sommes libres : nous avons un pouvoir sur les décisions de notre propre volonté, sans qu'elles soient la suite nécessaire de ce qui se passe en nous ou autour de nous. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 5 prémisses. AskPhilosophy présente 4 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Essais sur les pouvoirs actifs de l'homme, 1788, essai IV
Valide

Quand une pierre roule, on dit que quelque chose l'a poussée. Quand vous décidez de lever la main, qui ou quoi cause cette décision ? Pour beaucoup de philosophes, ce sont vos motifs, votre caractère, votre passé. Thomas Reid, philosophe écossais du XVIIIe siècle, défend une autre idée : la cause de votre décision, c'est vous. Une personne n'est pas un simple maillon dans une chaîne d'événements : elle a un pouvoir, qu'elle exerce ou non. Reid ne prétend pas pouvoir l'expliquer en détail. Il soutient que c'est ce que nous croyons tous en agissant, et qu'on n'a pas de raison valable de nous dire que nous nous trompons.

P1Tout changement a une cause efficiente, c'est-à-dire un être qui avait le pouvoir de le produire. Cet être est soit la chose qui change elle-même, soit un autre être.
P2La décision de la volonté (décider de faire ceci ou cela) est un tel changement, un effet. Sa cause est donc soit la personne elle-même, soit un autre être.
P3Nous avons, par notre constitution, la conviction naturelle d'agir librement, c'est-à-dire d'être la cause de nos décisions. Cette conviction est très précoce, universelle, et nécessaire dans la plupart de nos actions raisonnées.
P4On doit faire confiance à nos facultés naturelles tant qu'on ne prouve pas qu'elles nous trompent : si l'une d'elles était trompeuse, nous n'aurions aucune raison de nous fier à aucune. Donc, tant qu'elle n'est pas réfutée, la conviction d'être cause de nos décisions exclut qu'un autre être en soit la cause.
P5 · prémisse impliciteCette conviction n'a pas été réfutée : ni la régularité avec laquelle nos motifs précèdent nos actes, ni l'idée que causer, c'est seulement être suivi régulièrement d'un effet, ne prouvent que nos décisions soient nécessitées.
P6Si la personne est la cause de la décision de sa propre volonté, elle est libre dans cette action, et la décision lui est justement imputée.
Donc, dans nos décisions réfléchies, nous sommes libres : nous avons un pouvoir sur les décisions de notre propre volonté, sans qu'elles soient la suite nécessaire de ce qui se passe en nous ou autour de nous.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, on peut tout accepter et soutenir quand même que la conviction d'être libres est une illusion, comme l'impression que le Soleil est tout près. Alors la cause de nos décisions n'est pas nous au sens de Reid, mais les circonstances. C'est ce que disent Priestley et Spinoza.
L'argument est valide. P1 et P2 disent que la décision a une cause : la personne ou un autre être. P3, P4 et P5 écartent la seconde possibilité. Il reste la personne, et P6 en tire la liberté. Les points faibles sont P1 (qu'est-ce qu'une cause « efficiente » ?), P3 et P4 (une conviction naturelle suffit-elle ?), et P5 (la conviction a-t-elle été vraiment réfutée ?).
Analogie. Quand vous poussez une porte, vous sentez que c'est vous qui poussez, et pas la porte qui s'ouvre toute seule. Reid dit : ce sentiment d'exercer un pouvoir est notre seule source pour comprendre ce que veut dire « causer ». Nous l'étendons ensuite aux choses. Pour Reid, il serait étrange de le nier justement là où nous l'éprouvons directement, dans nos propres décisions.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

David Hume 1748 · attaque la prémisse 1

On ne peut définir la cause que par ce que l'on observe : un objet suivi d'un autre, de sorte que tous les objets semblables au premier sont suivis d'objets semblables au second. On ne voit jamais un pouvoir dans les choses, seulement des événements qui se suivent. Une « cause efficiente » qui serait plus que cela n'est pas une idée que nous pouvons avoir.

Reid répond
Thomas Reid
Reid note que cette idée de la cause est celle de Hume, et qu'elle semble adoptée par Priestley. Il répond que la théorie doit se plier aux faits, et non les faits à la théorie. Quiconque comprend le langage sait que ni la priorité, ni la conjonction constante, ni les deux ensemble n'impliquent l'efficience. Il cite Cicéron : ce qui précède n'est pas la cause, mais ce qui précède de façon efficiente.
David Hume 1748 · Texte de Hume, antérieur à Reid (mise en regard de notre part)
Dans la section sur la liberté et la nécessité, Hume écrit que la conjonction entre les motifs et les actions volontaires est aussi régulière et uniforme que celle entre la cause et l'effet dans n'importe quelle partie de la nature. Pour lui, cette régularité est reconnue de tous les hommes.
Le débat continue (notre résumé) Reid s'appuie sur l'usage ordinaire du mot « cause » et sur notre expérience de l'effort volontaire. Hume répondrait que l'usage ordinaire est justement ce que l'analyse doit corriger. Les deux sont d'accord sur un point : un pouvoir de ce genre ne s'observe pas de l'extérieur. Les philosophes d'aujourd'hui sont toujours partagés sur ce que veut dire « causer » et sur l'existence d'une causalité propre aux agents.
Joseph Priestley (cité par Reid) 1778 · attaque la prémisse 3

Reid cite un défenseur de la nécessité (nous pensons qu'il s'agit de Priestley, voir la note de la source) : nous rapportons d'abord nos actions à nous-mêmes. Ces associations se confirment tellement qu'elles ne s'effacent jamais tout à fait. Le langage et les sentiments communs sont donc adaptés à une vue première, limitée, imparfaite, ou plutôt erronée, des choses.

Reid répond
Thomas Reid
Si l'une de nos facultés naturelles est trompeuse, nous n'avons aucune raison de nous fier à aucune d'elles, car celui qui en a fait une les a toutes faites.
Le débat continue (notre résumé) L'argument de Reid suppose un Créateur qui ne trompe pas, ce que beaucoup de lecteurs actuels n'acceptent pas comme point de départ. Un adversaire dira que nos sens eux-mêmes nous trompent parfois (Spinoza compare l'erreur sur la liberté à l'erreur sur la distance du Soleil), et qu'on corrige alors l'illusion sans condamner toute la perception. Le débat reste ouvert.
Thomas Hobbes 1654 · attaque la prémisse 6

Reid rapporte un raisonnement qu'il attribue d'abord à Hobbes : la liberté consiste seulement à pouvoir agir comme on veut. Dire qu'on a le pouvoir de vouloir une action, c'est dire qu'on peut la vouloir si on le veut. Cela supposerait que la volonté soit déterminée par une volonté antérieure, et celle-ci par une autre, à l'infini, ce qui est absurde.

Reid répond
Thomas Reid
Reid répond que ce raisonnement repose sur une définition de la liberté tout à fait différente de la sienne, et qu'il ne s'applique donc pas à la liberté morale telle qu'il l'a définie.
Thomas Reid
Dire que ce qui dépend de la volonté est au pouvoir d'un homme, mais que la volonté elle-même n'y est pas, revient à dire que la fin est en son pouvoir mais que les moyens nécessaires à cette fin n'y sont pas, ce qui est une contradiction.
Le débat continue (notre résumé) Reid change la définition de la liberté pour échapper à la régression. Les compatibilistes diront qu'il ne répond pas à la question (qu'est-ce qui fait que la volonté choisit comme elle choisit ?). C'est justement l'objection moderne qui suit.
Peter van Inwagen (qui rapporte les deux objections classiques) 2009 · attaque la prémisse 2

Même s'il existe une causalité de l'agent et que l'événement « Jane devient la cause de sa décision de parler » a eu lieu, comment cet événement pourrait-il dépendre de Jane ? S'il n'en dépend pas, alors il ne dépendait pas d'elle de parler ou de se taire. Et si l'on ajoute que Jane est la cause d'être la cause, on repart pour une régression.

Reid répond
Les défenseurs de la causalité de l'agent (réponse rapportée par van Inwagen) 2009 · Réponse « standard » (2009)
À la question « qu'ajoute-t-on en disant que Jane est la cause de sa décision ? », la réponse standard est : « Je ne sais pas répondre. Mais c'est parce que la causalité est un mystère, et non parce que la causalité de l'agent aurait un mystère particulier. » On pourrait poser la même question à propos de la causalité entre événements.
Peter van Inwagen 2009
Van Inwagen ne tranche pas. Il écrit qu'il n'a pas une idée claire de ce qui se passe dans ce débat, parce qu'il ne comprend pas la causalité de l'agent, ou ne croit pas la comprendre. Il précise que ce n'est pas un argument contre son existence.
Le débat continue (notre résumé) Cette objection n'est pas de Reid (qui ne la discute pas sous cette forme) : elle est devenue la difficulté centrale des théories de la causalité de l'agent depuis Chisholm. Les défenseurs répondent que l'événement de causer est lui-même produit par l'agent, sans régression vicieuse. Les critiques jugent que cette réponse déplace le mystère sans le dissoudre.