QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Plusieurs devoirs « à première vue », et le jugement pour trancher
Qu'est-ce qui est bien ?Le devoir

Plusieurs devoirs « à première vue », et le jugement pour trancher

Les devoirs prima facie (à première vue)

W. D. Ross 1877 · 1971Nous avons plusieurs devoirs « à première vue » ; quand ils s'opposent, il faut juger lequel l'emporte.
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Ce qu'il soutient

La morale n'a pas un seul principe, mais plusieurs devoirs à première vue ; quand ils s'opposent, notre devoir réel se décide par un jugement attentif sur le cas, pas par une formule.

Pourquoi

Nous avons plusieurs devoirs distincts, aucun absolu ni réductible à un seul principe : en cas de conflit, il faut juger la situation.

La même idée à travers l'histoire
H. A. Prichard1912Dans « La philosophie morale repose-t-elle sur une erreur ? » (revue Mind, 1912), il soutient qu'on ne démontre pas une obligation à partir du bien qu'elle produit : on la saisit directement. Ross dit lui devoir les grandes lignes de sa théorie.
W. D. Ross1930The Right and the Good, chapitre II : sept sortes de devoirs « à première vue » (fidélité, réparation, gratitude, justice, bienfaisance, amélioration de soi, ne pas nuire), contre l'utilitarisme de Moore et contre les règles sans exception de Kant.
Robert Audi2004The Good in the Right : il reprend la liste de Ross et cherche à la relier par une idée kantienne, le respect des personnes comme fins, sans revenir à des règles sans exception.
En bref

« Plusieurs devoirs « à première vue », et le jugement pour trancher » est un argument de W. D. Ross (The Right and the Good, 1930, ch. II, 1930) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : le devoir). Sa thèse : La morale n'a pas un seul principe, mais plusieurs devoirs à première vue ; quand ils s'opposent, notre devoir réel se décide par un jugement attentif sur le cas, pas par une formule. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

The Right and the Good, 1930, ch. II
Valide avec une prémisse implicite

Tu as promis à un ami de l'aider à déménager samedi. Samedi matin, ta voisine fait une chute et a besoin qu'on l'emmène aux urgences. Que faire ? Pour l'utilitariste, il suffit de calculer ce qui produit le plus de bien. Pour Kant, certaines règles (tenir sa promesse, ne pas mentir) ne souffrent aucune exception. Le philosophe anglais W. D. Ross, en 1930, trouve que les deux théories sont trop simples. Nous avons plusieurs devoirs différents, chacun vrai « à première vue » (prima facie, en latin) : tenir ses promesses, réparer ses torts, être reconnaissant, être juste, faire du bien, se perfectionner, ne pas nuire. Aucun ne se ramène aux autres, aucun ne gagne toujours. Quand ils entrent en conflit, aucune formule ne décide à notre place : il faut regarder la situation de près et juger lequel est le plus pressant.

P1Nous avons plusieurs devoirs à première vue, chacun fondé sur un trait différent de la situation : une promesse faite (fidélité), un tort commis (réparation), un service reçu (gratitude), une répartition injuste (justice), le bien qu'on peut faire aux autres (bienfaisance) ou à soi (amélioration de soi), le mal qu'on peut leur faire (ne pas nuire).
P2Ces devoirs ne se ramènent pas tous à « produire le plus de bien » : si tenir ma promesse à A produit 1 000 unités de bien, et faire autre chose en produit 1 001 pour B, je ne dois pas pour autant rompre ma promesse. L'utilitarisme est donc faux.
P3Aucun de ces devoirs n'est absolu : il est parfois juste de manquer à une promesse pour soulager une détresse. Les règles sans aucune exception de Kant sont donc fausses elles aussi.
P4 · prémisse implicitePour ramener tous les devoirs à un seul principe qui les classe d'avance, il n'y a que deux candidats sérieux : produire le plus de bien (l'utilitarisme) ou des règles sans exception (Kant).
P5S'il y a plusieurs devoirs et aucun principe unique pour les classer, alors, en cas de conflit, il faut juger dans la situation elle-même lequel est le plus pressant. Ce jugement peut se tromper, mais c'est le seul guide que nous ayons.
Donc la morale n'a pas un seul principe, mais plusieurs devoirs à première vue ; quand ils s'opposent, notre devoir réel se décide par un jugement attentif sur le cas, pas par une formule.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où l'utilitarisme et Kant sont faux, mais où un troisième principe unique classe quand même tous les devoirs (par exemple le respect des personnes, ou une liste de priorités fixée d'avance) : alors on n'a plus besoin de juger au cas par cas. C'est ce que cherchent Rawls (des règles de priorité) et Audi (une base kantienne).
Valide avec P4. P2 et P3 écartent l'utilitarisme et les règles absolues de Kant ; la prémisse cachée P4 dit qu'il n'y avait pas d'autre candidat pour un principe unique ; il reste donc plusieurs devoirs sans principe pour les classer, et P5 conclut qu'il faut juger au cas par cas. Le débat porte sur P5 (ce jugement n'est-il pas arbitraire ? Rawls), sur P1 et P4 (la liste n'est-elle pas un tas sans principe ? Mill) et sur P2 (l'exemple des 1 001 unités prouve-t-il quelque chose ? Moore, Hare).
Analogie. Un médecin doit à la fois soulager la douleur, ne pas abîmer le foie, dire la vérité au patient et respecter ses choix. Il n'existe pas de formule qui dise d'avance lequel de ces devoirs gagne : un bon médecin pèse le cas devant lui. Il peut se tromper, mais une formule unique se tromperait plus souvent.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

John Rawls (pas de règle pour trancher) 1971 · attaque la prémisse 5

Une théorie comme celle de Ross, que Rawls appelle « intuitionnisme », a plusieurs principes premiers qui peuvent s'opposer, et aucune méthode, aucune règle de priorité pour les départager. Il ne reste qu'à « peser » selon son intuition. Mais deux personnes honnêtes pèseront différemment, et la théorie ne peut pas dire laquelle a raison. Une bonne théorie morale doit chercher à réduire cette part d'intuition, par exemple en classant les principes dans un ordre de priorité.

Ross répond
W. D. Ross 1930 · Réponse anticipée de Ross (1930)
Ross prévoit l'objection : sa théorie ne donne aucun principe pour trouver notre devoir réel. Il répond d'abord que l'utilitarisme n'est pas mieux placé : pour choisir entre deux biens différents, comme le savoir et le plaisir, il doit lui aussi s'en remettre à une opinion sans base logique. Ensuite, aucune règle générale ne peut fixer d'avance la force de chaque devoir, sauf que tenir ses promesses, réparer ses torts et rendre les services reçus pèsent très lourd. Pour le reste, « la décision revient à la perception », comme disait Aristote : un jugement qui peut se tromper, mais le seul guide que nous ayons.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. Rawls admet qu'on ne peut sans doute pas se passer de toute intuition, mais il veut la réduire : pour la justice, il propose de classer ses principes dans un ordre strict. Les défenseurs de Ross répondent que juger n'est pas tirer au sort : c'est le travail d'une personne attentive et informée, comme celui d'un bon juge ou d'un bon médecin. Les critiques répondent qu'un jugement qu'on ne peut pas expliquer ne permet pas de convaincre celui qui juge autrement.
John Stuart Mill (un tas de principes sans fondement commun) 1861 · attaque la prémisse 1

Bien avant Ross, Mill reproche à l'école « intuitive » de poser plusieurs principes moraux sans les ramener à un premier principe. Pour qu'une telle morale tienne, il faudrait soit un principe fondamental à la racine de tous les autres, soit, s'il y en a plusieurs, un ordre de priorité fixe entre eux. Sans cela, la liste est un simple inventaire : pourquoi ces sept devoirs, et pas six ou douze ? Et rien ne garantit qu'elle soit complète.

Ross répond
W. D. Ross 1930 · Réponse de Ross (1930)
Ross accorde que sa liste n'est pas systématique et qu'elle n'est peut-être pas complète : il ne prétend pas qu'elle soit définitive. C'est un classement tiré de la réflexion sur nos convictions morales, exact pour ce qu'il contient. La liste des biens des utilitaristes est obtenue par la même méthode. Et rien ne permet de supposer d'avance que tous nos devoirs viennent d'une seule raison : si la promesse et la faute réparée sont deux raisons différentes, il faut le reconnaître. Si l'on trouve un jour une base logique pour la liste, tant mieux.
Le débat continue (notre résumé) La quête d'un fondement commun a continué. Ross lui-même, juste après sa réponse, essaie de regrouper ses devoirs de façon plus systématique. Robert Audi (2004) garde les devoirs de Ross, avec leur caractère « à première vue », mais propose de les relier par l'idée kantienne de traiter les personnes comme des fins : ce serait le fondement que Mill demandait, sans être l'utilitarisme. Les défenseurs plus stricts de Ross répondent qu'un tel fondement ajoute peu : on sait que tenir sa promesse compte avant de savoir pourquoi.
G. E. Moore (l'utilitarisme du bien idéal) 1912 · attaque la prémisse 2

Il est évident par soi-même que faire sciemment une action qui rend le monde, au total, pire qu'il n'aurait été si l'on avait agi autrement est toujours mal. Donc aucune règle, ni la promesse ni la justice, ne peut valoir quelles que soient les conséquences : le juste, c'est ce qui produit le meilleur résultat.

Ross répond
W. D. Ross 1930 · Réponse de Ross : les 1 001 unités
Ross répond à Moore par un cas simple. Tenir ma promesse à A lui apporte 1 000 unités de bien ; une autre action en apporterait 1 001 à B, à qui je n'ai rien promis. Est-il évident que je dois choisir B ? Non : seule une bien plus grande différence de résultats justifierait de manquer à ma promesse. Une promesse est une promesse. Il n'y a donc pas de lien évident entre « juste » et « ce qui produit le meilleur résultat ».
R
R. M. Hare 1981 · Hare : les deux niveaux de la pensée morale
Hare, utilitariste, accorde à Ross que ces devoirs sont de très bonnes règles pour la vie de tous les jours : il faut les apprendre et s'y tenir, même contre un petit calcul. Mais c'est justement parce que les suivre donne en général les meilleurs résultats. Quand on réfléchit à froid, avec toutes les données, seul compte le bien de tous. Les cas inventés comme celui des 1 001 unités ne prouvent rien : nos intuitions sont faites pour les cas ordinaires, pas pour des exemples fabriqués.
Le débat continue (notre résumé) Le débat reste ouvert. Les partisans de Ross répondent à Hare que l'intuition sur la promesse ne disparaît pas quand on y réfléchit à froid : elle semble vraie en elle-même, pas seulement utile. Hare répond que c'est exactement ce qu'on attend d'une règle bien apprise. Remarque : Moore et Ross s'accordent sur la méthode (certaines vérités morales sont évidentes par elles-mêmes) ; ils ne s'accordent pas sur ce qui est évident.