QuestionsLe monde existe-t-il vraiment ?L'hypothèse du monde réel est la plus simple
Le monde existe-t-il vraiment ?Le monde est réel

L'hypothèse du monde réel est la plus simple

L'argument du chat ; l'argument de simplicité contre le solipsisme

Bertrand Russell 1872 · 1970Clarifier la pensée par la logique, douter des dogmes.
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Ce qu'il soutient

Notre croyance instinctive à un monde extérieur, indépendant de nos perceptions, n'a pas à être abandonnée : nous pouvons l'admettre, avec un léger doute venu des rêves.

Pourquoi

Un monde d'objets qui existent même quand on ne les voit pas explique nos expériences bien plus simplement qu'un rêve sans fin.

En bref

« L'hypothèse du monde réel est la plus simple » est un argument de Bertrand Russell (Les Problèmes de philosophie, 1912, chap. II « L'existence de la matière ») sur la question « Le monde existe-t-il vraiment ? » (réponse : le monde est réel). Sa thèse : Notre croyance instinctive à un monde extérieur, indépendant de nos perceptions, n'a pas à être abandonnée : nous pouvons l'admettre, avec un léger doute venu des rêves. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Les Problèmes de philosophie, 1912, chap. II « L'existence de la matière »
Valide avec une prémisse implicite

Peut-on prouver que la vie n'est pas un long rêve, où tout ce que tu vois, y compris les autres, serait fabriqué par toi ? Russell répond franchement : non. Cette idée n'est pas contradictoire. Mais, dit-il, elle n'a aucune raison d'être crue, et c'est une hypothèse bien moins simple que celle du bon sens. Son exemple : un chat apparaît dans un coin de la pièce, puis dans un autre. Si le chat n'existe que quand tu le vois, il surgit de rien à chaque fois, et il a faim sans avoir mangé. Si le chat existe aussi quand tu ne le vois pas, tout s'explique par ce que tu sais de la faim. Russell n'affirme pas une preuve : il dit que notre croyance instinctive au monde est la meilleure explication, et qu'on n'a pas de raison de l'abandonner. Il garde seulement « un léger doute » venu des rêves.

P1Il n'y a aucune impossibilité logique à supposer que toute la vie est un rêve où nous créons nous-mêmes tous les objets. On ne peut donc pas prouver strictement qu'il existe autre chose que nous et nos expériences.
P2Mais l'hypothèse qu'il existe des objets réels, qui continuent d'exister quand nous ne les voyons pas, explique les faits de notre expérience bien plus simplement. Le chat qui a faim entre deux repas s'explique s'il existe en notre absence ; si ce n'est qu'un ensemble de taches de couleur, son comportement devient inexplicable.
P3 · prémisse impliciteEntre deux hypothèses qui rendent compte de la même expérience, il est raisonnable de garder la plus simple, et l'on n'a pas de raison de rejeter une croyance instinctive sauf si elle entre en conflit avec d'autres.
Donc notre croyance instinctive à un monde extérieur, indépendant de nos perceptions, n'a pas à être abandonnée : nous pouvons l'admettre, avec un léger doute venu des rêves.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où le rêve est possible, où le monde réel est plus simple, et où l'on ne garde pas pour autant la croyance au monde réel : rien ne dit que la simplicité doive guider le choix.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P3. Si le rêve est possible (P1), si le monde réel est plus simple (P2), et si l'on garde l'hypothèse la plus simple (P3), alors on garde la croyance au monde réel. La conclusion est volontairement modeste : Russell ne dit pas « prouvé », mais « raisonnable ». Les objections visent P2 (la simplicité est-elle un guide de vérité ?) et la possibilité de le justifier par la raison.
Analogie. Tu rentres chez toi et la lumière du couloir est éteinte, alors que tu l'avais laissée allumée. Tu peux imaginer mille histoires étranges. Mais tu en gardes une seule : quelqu'un l'a éteinte. Non parce que les autres sont impossibles, mais parce que celle-là explique tout avec le moins de choses à supposer.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

George Berkeley (la matière est inutile) 1710 · attaque la prémisse 2

Même si des corps extérieurs existaient, nous ne pourrions pas le savoir ; et s'ils n'existaient pas, nous aurions exactement les mêmes raisons de croire qu'ils existent. Supposer des corps ne nous aide pas à expliquer comment naissent nos idées : c'est ajouter, sans raison, des êtres inutiles. Les idées des sens suivent des lois fixes parce qu'un esprit les produit en nous.

un défenseur répond
voir l'argument
Bertrand Russell (le chapitre sur l'idéalisme) défenseur de l'argument · 1912 · Réponse de Russell
Au chapitre IV, Russell accorde à Berkeley que les données des sens dépendent de nous. Mais il refuse la suite : de « être connu » on ne peut pas conclure « être dans un esprit ». Berkeley confond l'acte d'appréhender, qui est mental, avec la chose appréhendée, qui n'a pas de raison de l'être.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : les deux camps expliquent les mêmes expériences. Berkeley dit que sa version est plus économe (pas de matière) ; Russell dit qu'elle repose sur une confusion. Le débat sur ce qui est « le plus simple » reste ouvert.
David Hume (la raison ne peut pas atteindre les objets) 1748 · attaque la prémisse 2

Savoir si nos perceptions sont produites par des objets extérieurs est une question de fait, que seule l'expérience pourrait trancher. Or l'esprit n'a jamais rien de présent que ses perceptions : il ne peut avoir aucune expérience de leur lien avec des objets. Supposer ce lien est sans fondement dans le raisonnement.

un défenseur répond
Bertrand Russell (croyance instinctive) défenseur de l'argument · 1912 · Réponse de Russell
Russell l'admet en partie : ce n'est pas par argument que nous croyons au monde extérieur, c'est une croyance instinctive. Il en tire une autre conclusion : on n'a de raison de rejeter une croyance que si elle en contredit une autre, et celle-ci simplifie et ordonne notre expérience sans causer de difficulté.
David Hume (le scepticisme persiste) 1748
Hume répondrait que l'instinct et la raison ne s'accordent pas : si l'on s'appuie sur l'instinct, on croit que l'image sensible est l'objet même ; si l'on s'appuie sur la raison, on n'a aucune preuve que les perceptions sont liées à des objets. Dans les deux cas, l'opinion du monde extérieur n'est pas rationnellement établie.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Hume écrit avant Russell et ne lui répond pas ; cette contre-réponse est une lecture de son texte (EHU XII). Russell lui-même garde « un léger doute » et trouve son argument « moins fort que nous ne le souhaiterions ».
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Russell et Hume s'accordent sur le fait que la raison seule ne démontre pas le monde extérieur. Ils divergent sur la conclusion : pour Russell, l'instinct ordonné et cohérent suffit ; pour Hume, le sceptique garde l'avantage.
René Descartes (le malin génie) 1641 · attaque la conclusion

Descartes suppose qu'un démon puissant et trompeur emploie toute son habileté à le tromper : le ciel, l'air, la terre et toutes les choses extérieures ne seraient que les illusions de ses rêves. Si cette hypothèse est possible, aucune simplicité ne garantit que le monde est réel.

un défenseur répond
Bertrand Russell (pas de certitude, mais une raison) défenseur de l'argument · 1912 · Réponse de Russell
Russell reconnaît que le démon est improbable mais possible, et que le doute est donc permis. Il ne prétend pas à la certitude : toutes nos croyances peuvent être fausses, et toutes doivent être tenues avec un léger doute. Mais on ne peut rejeter une croyance qu'en s'appuyant sur une autre ; sans croyance à partir de laquelle douter, il ne reste rien.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Russell et Descartes sont d'accord sur le fait que le doute est logiquement possible. Le désaccord porte sur ce qu'on doit faire ensuite : Descartes cherche une certitude, Russell se contente de la meilleure explication.