QuestionsLe monde existe-t-il vraiment ?Être, c'est être perçu : il n'y a pas de matière
Le monde existe-t-il vraiment ?Tout est dans l'esprit

Être, c'est être perçu : il n'y a pas de matière

L'immatérialisme de Berkeley ; esse est percipi ; l'idéalisme subjectif ; la matière n'existe pas

George Berkeley 1685 · 1753Les choses sensibles n'existent qu'en étant perçues : il n'y a pas de matière derrière nos idées, seulement des esprits.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Il n'y a pas de matière : les choses sensibles n'existent que dans des esprits, et celles que personne ne perçoit subsistent dans l'esprit éternel de Dieu.

Pourquoi

Nous ne percevons que nos idées, et une idée n'existe que dans un esprit ; rien ne peut leur ressembler hors d'un esprit.

La même idée à travers l'histoire
John Locke1689Locke distingue les qualités premières (étendue, figure, mouvement), qui ressembleraient aux choses, et les qualités secondaires (couleurs, sons, saveurs), qui n'y ressembleraient pas. Berkeley part de cette distinction pour la retourner : si les secondes n'existent que dans l'esprit, les premières aussi.
George Berkeley1710§ 9 des Principes : la notion même de « matière », une substance sans pensée où subsisteraient l'étendue et le mouvement, serait contradictoire. Trois ans plus tard, les Trois dialogues entre Hylas et Philonous reprennent la thèse sous forme de conversation.
Vasubandhu400Un rapprochement, sans aucun lien historique : environ treize siècles plus tôt, en Inde, Vasubandhu soutient que ce que nous percevons n'est que représentation, sans objet extérieur. Les deux se séparent sur un point : Berkeley s'appuie sur un esprit éternel qui perçoit tout, Vasubandhu sur un flux de représentations dont les causes sont dans la conscience même.
En bref

« Être, c'est être perçu : il n'y a pas de matière » est un argument de George Berkeley (Berkeley, Principes de la connaissance humaine, 1710, § 1-9 ; Trois dialogues, 1713, 1710) sur la question « Le monde existe-t-il vraiment ? » (réponse : tout est dans l'esprit). Sa thèse : Il n'y a pas de matière : les choses sensibles n'existent que dans des esprits, et celles que personne ne perçoit subsistent dans l'esprit éternel de Dieu. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4, P5, P6). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Berkeley, Principes de la connaissance humaine, 1710, § 1-9 ; Trois dialogues, 1713
Valide avec une prémisse implicite

Tu poses ta tasse sur la table et tu quittes la pièce. Existe-t-elle encore ? Presque tout le monde répond oui. Berkeley, un jeune philosophe irlandais de 25 ans en 1710 (il deviendra évêque plus tard), répond d'une façon surprenante : une chose sensible n'est rien d'autre que ce qu'on en perçoit (sa couleur, sa dureté, son poids). Or percevoir, c'est avoir des idées, et les idées n'existent que dans un esprit. Il n'y a donc pas, derrière nos perceptions, une « matière » qui existerait toute seule. Attention : Berkeley ne dit pas que le monde est une illusion. Il dit que la tasse est bien réelle, mais qu'elle est faite d'idées, et que ces idées ne cessent pas d'exister quand tu fermes les yeux, parce que Dieu les perçoit toujours. Il pensait ainsi défendre le bon sens et la religion contre le scepticisme et l'athéisme.

P1Les choses sensibles (maisons, montagnes, rivières) sont ce que nous percevons par les sens ; et nous ne percevons par les sens que nos propres idées ou sensations.
P2Une idée ou sensation ne peut exister que dans un esprit qui la perçoit : on ne peut pas séparer, même en pensée, une chose sensible du fait qu'elle est perçue.
P3Une idée ne peut ressembler qu'à une idée. Si l'on dit qu'il existe hors de l'esprit des choses qui ressemblent à nos idées, ces originaux sont ou bien percevables (ce sont alors des idées), ou bien non percevables (et une couleur ne peut ressembler à quelque chose d'invisible).
P4 · prémisse impliciteLa « matière » des philosophes est ce qu'on suppose exister hors de tout esprit, comme l'original dont nos idées d'étendue, de figure et de mouvement seraient les copies.
P5 · prémisse impliciteLes choses sensibles existent aussi quand aucun esprit humain ne les perçoit : la montagne ne disparaît pas quand personne ne la regarde.
P6 · prémisse impliciteCe qui n'existe que dans un esprit, et qui existe pourtant quand aucun esprit créé ne le perçoit, existe dans l'esprit d'un esprit éternel.
Donc il n'y a pas de matière : les choses sensibles n'existent que dans des esprits, et celles que personne ne perçoit subsistent dans l'esprit éternel de Dieu.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on pourrait admettre que nos idées ne ressemblent à rien d'extérieur, et pourtant croire qu'il existe des choses hors de nous qui les causent, sans leur ressembler. L'argument ne l'exclut pas sans P4, ni sans une réponse de Berkeley (§ 18-20) qui dit qu'on n'a aucune raison de le croire.
L'argument est valide. P1 et P2 donnent : les choses sensibles n'existent que dans un esprit. P3 et P4 donnent : la matière ne peut pas exister (elle serait à la fois hors de tout esprit et semblable à des idées, qui sont dans l'esprit). P5 et P6 expliquent pourquoi le monde ne disparaît pas : il est perçu par Dieu. P4, P5 et P6 sont des prémisses que Berkeley suppose ; on les a ajoutées par charité.
Analogie. Au cinéma, tu vois une image de couleur sur l'écran : elle n'existe que pour des yeux qui la regardent. Berkeley dit la même chose de la table, de la tasse, des montagnes. Si personne ne regarde, il reste le projecteur : pour Berkeley, c'est Dieu.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Samuel Johnson 1763 · attaque la conclusion

Un jour de 1763, James Boswell dit à Samuel Johnson que la doctrine de Berkeley ne peut pas être réfutée, bien qu'on soit sûr qu'elle est fausse. Johnson frappe alors du pied de toutes ses forces une grosse pierre, rebondit dessus, et répond : « Je la réfute ainsi. » Pour lui, la dureté de la pierre prouve qu'elle existe hors de nous.

Berkeley répond
George Berkeley 1710 · Texte de 1710, écrit avant l'objection (réponse à une objection du même genre)
Berkeley prévoit cette objection. Il dit qu'il ne conteste l'existence d'aucune chose que nous saisissons par les sens ou la réflexion : que les choses que je vois et que je touche existent, il n'en doute pas le moins du monde. La seule chose dont il nie l'existence est ce que les philosophes appellent la matière. Le choc de la pierre est donc bien réel : c'est une sensation de toucher, une idée dans un esprit.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). On lit souvent que le coup de pied de Johnson passe à côté de la thèse, puisque Berkeley accepte que la pierre soit dure : la question est de savoir ce qu'est cette dureté (une idée, ou une propriété d'une matière). Le geste de Johnson est surtout célèbre comme un symbole de l'appel au bon sens.
Où en est le débat (notre résumé)Point de fond : le sens commun et Berkeley s'accordent sur ce qu'on sent (la pierre est dure), et divergent sur ce que c'est (une idée dans un esprit, ou une propriété d'une chose hors de tout esprit). Le coup de pied ne tranche pas ce désaccord.
George Edward Moore 1903 · attaque la prémisse 2

Dans « La réfutation de l'idéalisme », Moore s'attaque à la formule esse est percipi et veut montrer qu'elle est fausse dans tous les sens qu'on lui a donnés. Il distingue dans toute sensation l'acte de conscience et ce dont on est conscient. Quand je vois du bleu, le bleu est l'objet de mon expérience, pas un simple contenu de mon esprit : il est aussi indépendant que n'importe quelle chose réelle. Avoir une sensation, c'est déjà être sorti du « cercle de nos idées ».

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1903, après sa mort (1753).
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Moore veut surtout montrer que l'argument qui mène de « perçu » à « n'existe que dans l'esprit » repose sur une confusion entre l'acte de percevoir et la chose perçue. Nous n'avons pas de texte d'un défenseur de Berkeley répondant à Moore à citer ici.
Où en est le débat (notre résumé)Point de fond : la sensation de bleu contient-elle deux éléments (un acte et un objet), ou un seul ? Moore dit deux, et Berkeley un.
David Hume 1748 · attaque la conclusion

Hume, dans une note de l'Enquête sur l'entendement humain, juge que presque tous les écrits de Berkeley forment les meilleures leçons de scepticisme. Berkeley dit avoir écrit contre les sceptiques, mais ses arguments, selon Hume, sont en réalité sceptiques : ils n'admettent pas de réponse et ne produisent aucune conviction. Leur seul effet est de causer un étonnement et une confusion passagers.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Berkeley dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Berkeley se disait l'adversaire du scepticisme, car il pensait rendre au monde sa réalité en niant seulement la matière. Hume juge au contraire que son argument, pris au sérieux, retire le sol sous les pieds de tout le monde, sans que personne le croie. Berkeley n'a pas, dans nos textes, répondu à cette note.