QuestionsLe monde existe-t-il vraiment ?Rien que des représentations : on perçoit sans objet extérieur
Le monde existe-t-il vraiment ?Tout est dans l'esprit

Rien que des représentations : on perçoit sans objet extérieur

Vijñaptimātra (« rien que des représentations ») ; les Vingt vers ; l'idéalisme bouddhiste ; le Yogācāra

Vasubandhu v. 350 · v. 430Tout ce que nous percevons n'est que représentation : on voit des choses sans objet extérieur, comme dans un rêve.
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Ce qu'il soutient

Ce que nous percevons n'est que représentation (vijñaptimātra) : il n'y a pas d'objet extérieur derrière nos perceptions.

Pourquoi

On perçoit parfois sans objet extérieur, comme en rêve, et l'idée d'un objet fait d'atomes se contredit elle-même.

La même idée à travers l'histoire
Vasubandhu400Vasubandhu appartient à l'école Yogācāra (« application du yoga »), aussi appelée Vijñānavāda (« la voie de la conscience »). Les Vingt vers sont son texte le plus bref et le plus discuté sur le sujet : il y défend la thèse face aux objections des réalistes. L'attribution des dates est incertaine (IVe ou Ve siècle).
George Berkeley1710Un rapprochement, pas une filiation : treize siècles plus tard en Europe, Berkeley soutient aussi que les choses sensibles n'existent que perçues, sans matière derrière. Les deux ne s'appuient pas sur les mêmes raisons (les atomes et les rêves chez Vasubandhu, la ressemblance des idées chez Berkeley) ni sur la même conclusion (un esprit éternel chez Berkeley).
En bref

« Rien que des représentations : on perçoit sans objet extérieur » est un argument de Vasubandhu (Vasubandhu, Viṃśatikā (Vingt vers sur la représentation seule), IVe-Ve siècle, 400) sur la question « Le monde existe-t-il vraiment ? » (réponse : tout est dans l'esprit). Sa thèse : Ce que nous percevons n'est que représentation (vijñaptimātra) : il n'y a pas d'objet extérieur derrière nos perceptions. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6, P7). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Vasubandhu, Viṃśatikā (Vingt vers sur la représentation seule), IVe-Ve siècle
Valide avec une prémisse implicite

Tu rêves que tu marches dans une forêt. Tu vois les arbres à un endroit précis, à un moment précis, tu entends des oiseaux, tu as peur d'un loup. Pourtant, il n'y a ni forêt, ni loup, seulement ton esprit. Vasubandhu, un moine et penseur indien du IVe ou Ve siècle, en tire une thèse radicale : tout ce que nous percevons n'est que « représentation » (vijñapti), même éveillés. On lui objecte que nos perceptions sont ordonnées (dans un lieu, à un moment), partagées (plusieurs personnes voient la même chose) et efficaces (les objets agissent). Il répond que le rêve et surtout l'enfer prouvent le contraire : tous les damnés voient les mêmes gardiens, qui n'existent pas. Il ajoute que l'atome, la brique de la matière des réalistes, est contradictoire. Attention : les spécialistes discutent de ce que Vasubandhu affirme au juste (voir le débat plus bas). Et sa visée est religieuse : comprendre que nos objets sont des projections pour s'en libérer.

P1Une perception peut avoir lieu sans objet extérieur qui lui corresponde : ceux qui ont une maladie des yeux « voient » des cheveux ou des lunes qui ne sont pas là, et on rêve de choses qui n'existent pas.
P2Les perceptions de rêve n'apparaissent qu'à certains endroits et à certains moments, comme les perceptions éveillées. Le fait qu'une perception soit située dans un lieu et un temps ne prouve donc pas qu'un objet extérieur la cause.
P3Plusieurs êtres peuvent percevoir la même chose sans objet extérieur : tous les êtres de l'enfer voient les mêmes gardiens, la même rivière de pus, et subissent les mêmes tourments. Or ces gardiens ne peuvent pas être de vrais êtres qui souffriraient du feu de l'enfer, comme les damnés : ce sont donc des apparitions partagées.
P4Les perceptions sans objet extérieur peuvent avoir des effets réels : dans un rêve érotique, le corps réagit comme à l'état de veille. La capacité d'agir n'est donc pas, elle non plus, la preuve d'un objet extérieur.
P5Le seul objet extérieur cohérent qu'on propose, un assemblage d'atomes indivisibles, est contradictoire : un atome qui touche plusieurs autres atomes aurait des côtés, donc des parties ; sans parties, il ne pourrait pas s'assembler avec d'autres, ni faire de l'ombre à un autre. Un objet perçu n'est ni un tout sans parties, ni des atomes séparés, ni un assemblage d'atomes.
P6 · prémisse impliciteSi aucun des signes qu'on invoque pour prouver un objet extérieur (le lieu et le temps, le partage, l'efficacité) n'est probant, et si la seule version cohérente de l'objet extérieur est contradictoire, alors il n'y a pas d'objet extérieur.
P7 · prémisse impliciteS'il n'y a pas d'objet extérieur, alors ce qui nous apparaît n'est que représentation.
Donc ce que nous percevons n'est que représentation (vijñaptimātra) : il n'y a pas d'objet extérieur derrière nos perceptions.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6 et P7, on peut accepter les rêves, les damnés et l'atome incohérent, et pourtant croire qu'il existe des objets extérieurs, composés autrement que par des atomes indivisibles. Rien dans P1 à P5 ne l'interdit.
L'argument est valide. P1 à P5 établissent cinq points : une perception sans objet est possible, et les trois signes de l'objet extérieur se trouvent aussi sans lui, et l'atome est incohérent. P6 en tire qu'il n'y a pas d'objet extérieur, et P7 que tout n'est que représentation. P6 est la prémisse forte : un réaliste peut accepter P1 à P5 et refuser P6, en disant que l'objet extérieur reste la meilleure explication.
Analogie. Plusieurs joueurs sont connectés au même jeu en ligne. Ils voient la même ville, les mêmes monstres, et se battent ensemble. Pourtant, ni la ville ni les monstres n'existent hors de l'ordinateur. Vasubandhu dit que les perceptions partagées du monde se passent ainsi, sans ordinateur extérieur.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

L
Les réalistes de l'Abhidharma 400 · attaque la prémisse 5

Les réalistes bouddhistes (l'école Vaibhāṣika) tiennent que le monde est fait d'éléments réels. Le texte de Vasubandhu prête à l'adversaire l'objection suivante : pourquoi ne pas dire que ce sont les assemblages d'atomes, et non les atomes isolés, qui peuvent être éclairés ou cachés ? Un assemblage est un tout, pas un simple tas d'atomes.

Vasubandhu répond
Vasubandhu 400 · Réponse dans le texte (verset 14, d'après Cronk)
Vasubandhu répond que cette défense ne tient que si l'on admet que l'assemblage est quelque chose de différent des atomes qui le composent. L'adversaire refuse de l'admettre, parce qu'un assemblage qui serait autre chose que ses atomes ne serait plus une simple collection d'atomes.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Saṅghabhadra, un penseur réaliste Vaibhāṣika du Ve siècle, composa deux traités pour réfuter le Commentaire de Vasubandhu, et le défia en débat public, qu'il refusa (d'après l'Encyclopédie de Stanford, article « Vasubandhu », § 1.1). Nous n'avons pas lu ces traités et ne pouvons pas résumer leurs arguments.
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé entre les écoles indiennes. Le désaccord de fond : un tout fait de parties est-il quelque chose de plus que ses parties ? Si oui, l'atome n'est plus l'unité dernière ; si non, un assemblage ne peut rien faire que ses parties ne peuvent pas faire.
Un adversaire réaliste (objection posée par Vasubandhu lui-même) 400 · attaque la prémisse 2

Il y a une grande différence entre l'état de veille et le rêve. Tout le monde reconnaît que les objets du rêve ne sont pas réels, mais produits par l'esprit. Ce n'est pas le cas des objets de l'état de veille.

Vasubandhu répond
Vasubandhu 400 · Réponse dans le texte (verset 17, d'après Cronk)
Vasubandhu répond que celui qui dort ne reconnaît pas l'irréalité des objets de son rêve. C'est seulement au réveil qu'on voit à travers le rêve. De même, c'est seulement par l'éveil spirituel (ce que le bouddhisme appelle l'état de Bouddha) qu'on verrait que les objets de la veille sont aussi irréels.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Vasubandhu soutient qu'il n'y a pas de signe interne qui prouve qu'on est éveillé ; Descartes pense en trouver un dans la cohérence et la mémoire, mais il le fonde ensuite sur la bonté d'un Dieu. Chez Vasubandhu, le critère est l'éveil spirituel, qu'on ne reconnaît qu'en l'atteignant.
René Descartes 1641
Bien plus tard, en Europe, et sans avoir lu Vasubandhu, Descartes écrit que la mémoire relie les événements de la veille entre eux et à toute notre vie, alors qu'elle ne relie jamais nos rêves. Si un homme apparaissait et disparaissait tout soudain pendant que je veille, je le prendrais pour un fantôme. C'est un signe qui distingue sûrement les deux états.
K
Kumārila Bhaṭṭa (école Mīmāṃsā) 640 · attaque la conclusion

Kumārila, philosophe de l'école Mīmāṃsā (vers 600-660), consacre un chapitre de son Ślokavārttika, le Nirālambanavāda, à réfuter la thèse d'une connaissance sans objet extérieur. Selon les résumés que nous avons, il soutient que celui qui nie l'objet extérieur à partir de l'analogie du rêve ne peut rendre compte ni de l'action tournée vers un but ni de l'erreur de perception. Il soutient aussi que la thèse se contredit : sa preuve est, ou bien intérieure à l'esprit (donc non objective), ou bien extérieure (et alors elle contredit la thèse).

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 640, après sa mort (430).
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Des penseurs bouddhistes plus tardifs ont répondu à Kumārila, par exemple Prajñākaragupta (vers 750-810) et Śāntarakṣita, qui discute ses thèses dans son Tattvasaṃgraha (d'après des résumés de colloque). Nous n'avons lu aucun de ces textes.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Les spécialistes discutent aussi ce que Vasubandhu affirme : un idéalisme où l'esprit crée tout, ou seulement l'absence d'objet extérieur à la conscience (lectures d'Anacker et de Lusthaus). Selon la lecture adoptée, l'objection de Kumārila porte plus ou moins juste.