QuestionsDieu existe-t-il ?La théière céleste : à qui revient la preuve ?
Dieu existe-t-il ?AthéismeLa charge de la preuve

La théière céleste : à qui revient la preuve ?

Bertrand Russell 1872 · 1970Clarifier la pensée par la logique, douter des dogmes.
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Ce qu'il soutient

Il n'y a aucune raison de croire en Dieu. Douter n'est pas de la présomption : c'est au croyant de prouver.

Pourquoi

C'est à celui qui affirme qu'une chose existe de le prouver, et aucune preuve de l'existence de Dieu ne tient.

La même idée à travers l'histoire
Carl Sagan1995Le dragon invisible dans le garage : une affirmation qu'aucun test ne peut réfuter ne vaut rien comme connaissance. C'est la même charge de la preuve que la théière de Russell, avec un autre animal.
En bref

« La théière céleste : à qui revient la preuve ? » est un argument de Bertrand Russell (Y a-t-il un Dieu ?, 1952 (publié en 1997)) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : athéisme). Sa thèse : Il n'y a aucune raison de croire en Dieu. Douter n'est pas de la présomption : c'est au croyant de prouver. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Y a-t-il un Dieu ?, 1952 (publié en 1997)
Valide avec une prémisse implicite

Si je dis qu'une petite théière tourne autour du Soleil entre la Terre et Mars, trop petite pour être vue au télescope, personne ne peut me prouver le contraire. Faut-il pour autant y croire ? Russell se sert de cette image pour une question simple : quand on ne peut ni prouver ni réfuter une affirmation, qui doit apporter la preuve ? L'argument ne conclut pas que Dieu n'existe pas. Il conclut qu'on n'a aucune raison d'y croire, ce qui correspond ici à la position athée (« aucune bonne raison d'y croire »). Russell, lui, se disait agnostique au sens strict.

P1C'est à celui qui affirme qu'une chose existe de le prouver, pas au sceptique de prouver qu'elle n'existe pas. Sans preuve, on n'a pas de raison d'y croire, même si personne ne peut la réfuter.
P2Ce qui compte comme preuve, c'est un argument ou un indice. Qu'une croyance soit ancienne, répandue, enseignée aux enfants chaque dimanche, ne la rend pas plus raisonnable.
P3Or aucune des preuves de l'existence de Dieu ne résiste à l'examen : ni la cause première, ni le dessein, ni les arguments moraux. Il n'y a « pas la moindre trace » d'un but dans l'univers.
P4 · prémisse implicitePour la question de la preuve, « Dieu existe » est une affirmation d'existence comme une autre : la même règle s'applique à lui qu'à la théière.
Donc il n'y a aucune raison de croire en Dieu. Douter n'est pas de la présomption : c'est au croyant de prouver.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où toutes les autres prémisses sont vraies, aucune preuve n'existe, et pourtant on a une raison de croire : si « Dieu existe » n'est pas une affirmation d'existence ordinaire, la règle de la théière ne s'applique pas à lui.
Valide avec P4, que Russell ne dit pas : il passe de la théière aux dogmes religieux comme si c'était le même cas. C'est là que portent les objections les plus fortes : Dieu n'est pas un objet perdu dans l'espace, et certains philosophes pensent qu'on peut croire en lui sans preuve, comme on croit sans preuve que le passé a existé. Notez aussi ce que l'argument ne dit pas : il ne prouve pas que Dieu n'existe pas. Russell l'accorde lui-même (« ma position est agnostique »).
Analogie. Un camarade affirme qu'un dragon invisible, silencieux et sans odeur vit dans son garage. Tu ne peux pas prouver qu'il se trompe. Mais ce n'est pas à toi de le faire : tant qu'il n'apporte rien, tu n'as aucune raison de le croire. Et si toute la ville y croyait depuis des siècles, cela ne changerait rien à la preuve.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

O
Objection courante : « l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence » attaque la prémisse 1

Ne pas avoir de preuve qu'une chose existe, ce n'est pas avoir la preuve qu'elle n'existe pas. Le sceptique doit dire s'il prétend pouvoir prouver que Dieu n'existe pas ; sinon, il n'est pas plus avancé que le croyant. C'est la question que le père Copleston lui pose dès le début de leur débat de 1948 : es-tu agnostique ou athée ?

Russell répond
Russell
Russell l'accorde tout de suite : non, il ne dirait pas qu'on peut prouver que Dieu n'existe pas ; sa position est agnostique.
Le débat continue (notre résumé) Le croyant répondrait que l'aveu change tout : si l'on ne peut prouver ni l'existence ni l'inexistence de Dieu, la théière ne montre pas que douter est plus raisonnable que croire, seulement que les deux camps doivent apporter des raisons.
Où en est le débat (notre résumé)Russell et ses critiques s'accordent sur un point : on ne peut pas prouver que Dieu n'existe pas. Le désaccord porte sur ce que cela implique : pour Russell, la charge de la preuve reste au croyant ; pour ses critiques, cet aveu met croyant et sceptique à égalité, chacun devant apporter des raisons.
L
Le père Copleston et les thomistes 1948 · attaque la prémisse 3

Il est faux que la croyance en Dieu soit sans preuve, comme la théière. Il existe une preuve métaphysique sérieuse : les choses contingentes ne contiennent pas la raison de leur existence ; il faut donc un être qui la contienne en lui-même et ne peut pas ne pas exister.

Russell répond
Russell
Rien ne permet de supposer que le monde, en plus de chacune de ses parties, doive avoir une cause. Russell ne voit aucun fondement à cette supposition, et demande qu'on lui en donne un. (Le débat complet est dans l'argument suivant : « L'univers est là, c'est tout ».)
Le débat continue (notre résumé) Copleston donne aussitôt la raison demandée : soit la série des choses a une cause, soit elle se suffit à elle-même ; mais elle ne peut pas se suffire, puisqu'elle n'est rien de plus que ses membres et que chacun dépend d'autre chose. Pour lui, la croyance en Dieu a donc une preuve, et la comparaison avec la théière ne tient pas.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : l'argument de la contingence est-il une preuve de l'existence de Dieu ? Copleston le soutient ; Russell refuse de passer des parties du monde au monde entier. Le débat complet est dans l'argument « L'univers est là, c'est tout ».
William James (La Volonté de croire) 1896 · attaque la prémisse 1

Exiger une preuve avant de croire n'est pas toujours raisonnable. Quand la question est vitale, qu'on ne peut pas éviter de choisir et que les preuves ne tranchent pas, on a le droit de laisser parler le cœur : refuser de croire par peur de se tromper, c'est aussi un choix, et un pari. Russell, lui, résume l'argument de James autrement : il faudrait croire en Dieu parce que, sinon, nous nous conduirons mal.

Russell répond
Russell
Au mieux, cet argument montre que la croyance est utile, pas qu'elle est vraie. Or un vrai croyant veut savoir si Dieu existe réellement. Croire au père Noël est utile dans la chambre des enfants, mais les adultes n'en concluent pas qu'il existe.
Le débat continue (notre résumé) James répondrait que Russell vise une version qui n'est pas la sienne : il ne dit pas que l'utilité prouve la vérité, mais que, quand la raison ne peut pas trancher, nous avons le droit de choisir de croire, et que refuser de choisir est déjà un choix.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : a-t-on le droit de croire sans preuve quand la question est vitale et que les preuves ne tranchent pas ? James le soutient ; Russell répond que l'utilité d'une croyance ne prouve pas qu'elle soit vraie. Point ouvert : pas de réponse largement acceptée.
Alvin Plantinga (« Raison et croyance en Dieu ») 1983 · attaque la prémisse 4

La règle « pas de preuve, pas de raison de croire » ne vaut pas pour toutes nos croyances. Nous croyons sans argument que le passé a existé ou que les autres ont un esprit, et nous avons raison. La croyance en Dieu peut être de ce type, « fondamentale à juste titre » : ce n'est pas une hypothèse sur un objet de plus dans l'univers, comme la théière, et elle n'est pas irrationnelle faute de preuve.

un défenseur répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1983, après sa mort (1970).
Herman Philipse défenseur de l'argument · 2012
Résumé : pour Philipse, le modèle de Plantinga n'est plausible que si Dieu existe : il rassure le croyant déjà convaincu, mais ne dispense pas de raisons celui qui se demande si sa foi est vraie. Et Plantinga ne donne aucune preuve indépendante que son « sens du divin » est plus fiable que celui des musulmans. Une croyance qui se veut vraie doit donc être soutenue par des arguments, comme toute autre affirmation ; la voie la plus prometteuse est à ses yeux l'argumentation cumulative de Swinburne, qu'il juge ensuite insuffisante.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : la règle « pas de preuve, pas de raison de croire » s'applique-t-elle à la croyance en Dieu ? Plantinga soutient qu'elle peut être fondamentale à juste titre, sans argument ; Philipse soutient qu'une croyance qui se veut vraie doit, comme les autres, être soutenue par des raisons. Point ouvert : pas de consensus.