QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?L'égalité de quoi ? Égaliser ce que chacun peut faire et être
Qu'est-ce qu'une société juste ?L'égalité

L'égalité de quoi ? Égaliser ce que chacun peut faire et être

L'approche par les capabilités

Amartya Sen né en 1933Économiste et philosophe, il demande d'égaliser ce que chacun peut réellement faire et être, plus que son revenu.
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Ce qu'il soutient

Il faut compléter, par l'égalité des capabilités de base, la façon dont on pense l'égalité : ce que chacun est réellement en mesure de faire et d'être, et non seulement ses biens ou son bonheur.

Pourquoi

Ni les biens ni le bonheur ne mesurent ce que chacun peut vraiment faire et être : c'est cela qu'une théorie de l'égalité doit viser.

En bref

« L'égalité de quoi ? Égaliser ce que chacun peut faire et être » est un argument d'Amartya Sen (« Equality of What? », conférence Tanner, 1979) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : l'égalité). Sa thèse : Il faut compléter, par l'égalité des capabilités de base, la façon dont on pense l'égalité : ce que chacun est réellement en mesure de faire et d'être, et non seulement ses biens ou son bonheur. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Equality of What? », conférence Tanner, 1979
Valide avec une prémisse implicite

Presque tout le monde veut l'égalité, mais égalité de quoi ? Du bonheur ? Des revenus et des biens ? En 1979, Amartya Sen pose la question dans une conférence à Stanford (publiée en 1980). Sa réponse : aucune des deux ne marche. Des personnes différentes (une personne handicapée, une personne malade, une personne âgée) ne tirent pas la même vie du même revenu. Et le bonheur ne convient pas non plus : une personne qui s'est résignée à son sort peut se dire contente, alors qu'elle ne peut pas se déplacer. Sen propose de regarder ce que chacun peut réellement faire et être : se déplacer, se nourrir, se vêtir, participer à la vie de la communauté. Il appelle cela les « capabilités de base ». Sen précise que ce n'est pas un guide complet de la morale et que l'idée soulève des difficultés (comment compter et comparer ces capabilités ?).

P1Les personnes sont très différentes (santé, âge, climat, taille, conditions de travail). La même quantité de biens ne leur permet donc pas de faire les mêmes choses : la conversion des biens en capabilités varie beaucoup d'une personne à l'autre.
P2Un indice de biens (revenu, richesse, droits, bases sociales du respect de soi) s'intéresse aux biens, pas à ce que ces biens font aux personnes. Comme les personnes diffèrent, égaliser les biens peut laisser de grandes inégalités de ce que chacun peut faire.
P3L'utilité (le bonheur, le désir satisfait) s'intéresse à ce que les biens font aux personnes, mais elle mesure leur réaction mentale, non ce qu'elles peuvent faire. Une personne handicapée mais contente de son sort, par caractère ou par résignation, n'aurait aucune créance.
P4Pourtant, si l'on pense qu'il faut aider la personne handicapée, même sans utilité plus basse ni manque de biens, c'est que ses besoins relèvent de ce qu'elle peut faire : se déplacer, se nourrir, se vêtir, participer à la vie sociale.
P5 · prémisse impliciteUne théorie de l'égalité doit retenir la mesure qui rend compte de ces besoins quand ni les biens ni l'utilité n'y arrivent, et ces deux mesures ne le font pas non plus ensemble.
Donc il faut compléter, par l'égalité des capabilités de base, la façon dont on pense l'égalité : ce que chacun est réellement en mesure de faire et d'être, et non seulement ses biens ou son bonheur.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un monde où les biens et l'utilité échouent à rendre compte de ces besoins, où ces besoins relèvent de ce qu'on peut faire, et où pourtant on n'a pas à égaliser les capabilités (par exemple parce qu'on juge que ces besoins n'ont pas à être traités par l'égalité). Rien ne dit qu'une théorie de l'égalité doive couvrir ces besoins.
Avec P1 à P5, la conclusion suit. P1 et P2 écartent les biens, P3 écarte l'utilité, P4 dit ce qui reste. P5 est la prémisse cachée : elle dit qu'on doit choisir la mesure qui rend compte du cas, et que biens et utilité ensemble n'y arrivent pas non plus. Sen dit lui-même que sa thèse centrale ne dépend pas de cette partie constructive : il montre surtout que ni les biens, ni l'utilité, ni leur combinaison ne suffisent. Le texte ne dit pas que les capabilités soient la seule mesure.
Analogie. Une classe part en randonnée. Le professeur donne à chacun les mêmes chaussures et la même gourde : l'égalité des biens. Mais un élève a une cheville fragile : avec les mêmes chaussures, il n'ira pas aussi loin. Et si l'on interroge les élèves sur leur humeur, il peut dire qu'il est content de rester au refuge. Sen dit : ce qui compte, c'est que chacun puisse réellement faire la randonnée, s'il le veut. Il faut regarder ce que chacun peut faire, pas seulement ce qu'il a reçu ni ce qu'il ressent.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

John Rawls 1982 · attaque la prémisse 2

Rawls répond que les biens premiers ne mesurent pas le bien-être : ils indiquent ce dont des citoyens libres et égaux ont besoin, quelle que soit leur conception d'une vie réussie. Pour lui, c'est une base de comparaison que tous peuvent accepter. Notre résumé de l'article (source non lue).

Sen répond
voir l'argument
A
Amartya Sen 1990
Sen maintient que la liberté réelle ne se lit pas dans les moyens : selon qu'on est handicapé, malade ou en bonne santé, les mêmes moyens donnent des libertés très différentes. Notre résumé de l'article (source non lue).
Où en est le débat (notre résumé)Les deux admettent que les personnes diffèrent. Rawls veut une mesure publique, simple et acceptable par tous ; Sen veut qu'on regarde ce que les biens permettent vraiment. Chacun reproche à l'autre un coût : l'imprécision de la comparaison pour Sen, l'aveuglement aux différences pour Rawls.
A
Amartya Sen (difficulté qu'il reconnaît lui-même) 1979 · attaque la conclusion

Sen note lui-même que le problème de la mesure des capabilités est sérieux : il faut les ranger par importance relative, et cet ordre dépend de la culture.

un défenseur répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Sen dans ses textes.
Martha Nussbaum défenseur de l'argument · 2000
Nussbaum propose une liste de dix capabilités centrales (vie, santé, intégrité du corps, raison pratique, etc.) qu'une constitution devrait garantir à chacun au moins à un seuil minimal. Notre résumé du livre (source non lue).
A
Amartya Sen 2004
Sen refuse de fixer une liste définitive : le choix des capabilités et de leur poids doit rester ouvert au débat public. Notre résumé de l'article (source non lue).
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord porte sur la méthode : une liste fixe donne un contenu précis et une garantie, mais risque d'imposer une vision de la vie bonne ; la discussion publique respecte la diversité, mais laisse la mesure vague.
T
Thomas Pogge 2002 · attaque la conclusion

Pogge examine si l'approche par les capabilités peut être justifiée comme critère de justice sociale. Notre résumé de sa thèse (source non lue) : il juge que ses défenseurs ne l'ont pas montré, et préfère une approche fondée sur les ressources dont les institutions disposent.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Sen dans ses textes.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert : les partisans de l'approche par les capabilités et leurs critiques discutent toujours de ce qui doit être égalisé et de ce que la société doit à chacun.