QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Le trilemme d'Agrippa : toute justification s'effondre
Peut-on être certain de quelque chose ?Il faut douter

Le trilemme d'Agrippa : toute justification s'effondre

Les cinq modes d'Agrippa ; le trilemme de Münchhausen ; le problème de la régression des raisons

Sextus Empiricus v. 160 · v. 210Face à toute affirmation, on peut en opposer une autre de même force : il faut suspendre son jugement.
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Ce qu'il soutient

Sur toute question discutée, il faut suspendre son jugement : aucune thèse ne peut être justifiée de façon sûre.

Pourquoi

Toute preuve en demande une autre, et la chaîne ne finit que par régression, cercle ou hypothèse, qui ne prouvent rien.

La même idée à travers l'histoire
Sextus Empiricus190Sextus Empiricus (vers 160-210) transmet les cinq modes comme ceux « des sceptiques plus récents » : le désaccord, la régression à l'infini, la relativité, l'hypothèse et le cercle. D'autres sources les attribuent à un sceptique nommé Agrippa. Les trois derniers modes forment le trilemme présenté ici.
Michel de Montaigne1580Montaigne, lecteur de Sextus, reprend la figure dans l'Apologie de Raymond Sebond : pour juger, il faut un instrument vérifié, et pour le vérifier un autre, « jusques à l'infiny ».
En bref

« Le trilemme d'Agrippa : toute justification s'effondre » est un argument de Sextus Empiricus (Esquisses pyrrhoniennes I, 164-177 (vers 190), 190) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : il faut douter). Sa thèse : Sur toute question discutée, il faut suspendre son jugement : aucune thèse ne peut être justifiée de façon sûre. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Esquisses pyrrhoniennes I, 164-177 (vers 190)
Valide avec une prémisse implicite

Tu affirmes quelque chose, et on te demande : « Comment le sais-tu ? » Tu donnes une raison. On demande alors : « Et cette raison, comment la sais-tu ? » Et ainsi de suite. Les sceptiques grecs ont remarqué que cette suite de questions ne peut finir que de trois façons, et qu'aucune ne convainc. C'est le trilemme d'Agrippa, un des arguments les plus durables de toute la philosophie. Sextus Empiricus ne le présente pas comme une liste de prémisses : la forme P1 à P5 ci-dessous est notre reconstruction à partir de ses cinq modes (Esquisses pyrrhoniennes I, 164-177).

P1Quand on avance une raison pour prouver une thèse discutée, cette raison a elle-même besoin d'une preuve, et celle-ci d'une autre, et ainsi de suite.
P2Cette chaîne de preuves ne peut finir que de trois façons : elle continue sans fin (la régression), elle revient à son point de départ (le cercle), ou elle s'arrête sur une affirmation que l'on pose sans la prouver (l'hypothèse).
P3Une régression sans fin ne prouve rien, faute de point de départ ; un cercle ne prouve rien, car la preuve dépend de ce qu'elle devait prouver.
P4Une hypothèse ne prouve rien non plus : si celui qui la pose mérite d'être cru, son adversaire qui pose l'hypothèse contraire mérite autant de l'être.
P5 · prémisse impliciteQuand on ne peut justifier une thèse discutée que de ces trois façons, et qu'aucune ne la prouve, la seule position raisonnable est de ne rien affirmer, c'est-à-dire de suspendre son jugement.
Donc, sur toute question discutée, il faut suspendre son jugement : aucune thèse ne peut être justifiée de façon sûre.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, on pourrait accepter P1 à P4 et continuer pourtant à croire ce que l'on croit, par habitude ou par confiance, en reconnaissant simplement qu'on ne peut pas le prouver. C'est ce que font beaucoup de philosophes : ne pas pouvoir prouver n'oblige pas à suspendre.
L'argument est valide : P1 dit qu'une preuve en appelle toujours une autre, P2 que la chaîne a trois issues, P3 et P4 que chacune échoue, et P5 en tire la suspension du jugement. Le point faible est P2 (y a-t-il vraiment seulement trois issues ?), puis P4 (toute hypothèse est-elle arbitraire ?) et P1 (une preuve en demande-t-elle toujours une autre ?). Sextus ajoute une précaution : le sceptique parle de ce qui est discuté, pas de ce qui apparaît à tous.
Analogie. Imagine un enfant qui répond à chaque explication par « pourquoi ? ». Un parent peut répondre sans fin, tourner en rond (« parce que c'est comme ça ») ou dire « parce que c'est ainsi, point final ». Dans les trois cas, l'enfant n'a rien reçu qui prouve. Le sceptique dit que c'est la situation de toute notre connaissance.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

René Descartes 1637 · attaque la prémisse 4

Il existe un point de départ qui n'est pas une hypothèse arbitraire : « je pense, donc je suis ». Quand j'essaie de tout croire faux, il faut bien que moi qui le pense, je sois quelque chose. Cette vérité est si ferme que les suppositions les plus extravagantes des sceptiques ne peuvent l'ébranler. La chaîne s'arrête donc sur un fondement sûr, évident par lui-même.

Empiricus répond
A
Antoine Arnauld 1641 · Objection d'Arnauld (Quatrièmes objections)
Arnauld se demande comment Descartes évite le cercle. Descartes dit que nous sommes sûrs de ce que nous concevons clairement parce que Dieu existe. Mais nous ne sommes sûrs que Dieu existe que parce que nous le concevons clairement. Il faudrait donc déjà être sûr que tout ce qui est clair est vrai avant de prouver Dieu : on retombe sur le cercle de Sextus.
René Descartes 1641 · Réponse de Descartes (Réponses aux quatrièmes objections)
Descartes nie le cercle. Sur le moment, nous sommes sûrs que Dieu existe parce que nous prêtons attention aux raisons qui le prouvent. Ensuite, il suffit de se souvenir d'avoir conçu une chose clairement pour être sûr qu'elle est vraie, ce qui ne suffirait pas si nous ne savions pas que Dieu existe et qu'il ne peut pas être trompeur.
Le débat continue (notre résumé) Le « cercle cartésien » est un des problèmes les plus discutés sur Descartes, et beaucoup de lecteurs trouvent la réponse de Descartes habile mais pas toujours convaincante. Le cogito, lui, résiste mieux : même ses critiques admettent qu'il est difficile à nier. Mais il ne donne qu'un point de départ très étroit, et le sceptique peut demander s'il suffit à rebâtir le reste du savoir.
L
Laurence BonJour 1985 · attaque la prémisse 1

Le cohérentisme refuse l'image de la chaîne. Une croyance n'est pas justifiée par une seule suite de raisons qui s'appuient l'une sur l'autre en ligne droite, mais par sa place dans un ensemble de croyances qui se soutiennent mutuellement et forment un tout cohérent. Un cercle étroit est vicieux, un grand système cohérent ne l'est pas : la régression ne commence même pas.

sans réponse
Empiricus n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Les critiques posent deux questions. Un roman très cohérent est-il pour autant vrai ? Et d'où vient le contact avec le monde, si tout se justifie à l'intérieur du système ? Les cohérentistes répondent en intégrant l'observation dans le système, ce qui fait débat. Notre résumé se fonde sur la présentation de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, pas sur le texte de BonJour.
Aristote 350 av. J.-C. · attaque la prémisse 1

Dans les Seconds Analytiques (I, 3), Aristote examine d'avance cette difficulté. Certains disent : si toute science vient d'une preuve, on tombe dans la régression, donc il n'y a pas de science. D'autres acceptent le cercle. Aristote refuse les deux : toute connaissance n'est pas démontrée, car les principes premiers sont connus sans preuve, et c'est ce qui permet à la démonstration de commencer.

sans réponse
Empiricus n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) La réponse d'Aristote est la racine de tout le fondationnalisme. Le sceptique n'est pas désarmé : il demande comment on sait que ces principes sont vrais, et pourquoi un autre philosophe ne poserait pas d'autres principes avec la même assurance. C'est l'objection de P4. Le désaccord entre philosophes sur ce qui est évident nourrit le sceptique.
David Hume 1748 · attaque la conclusion

Personne ne peut vivre en sceptique complet, c'est l'objection dite de l'apraxie (l'impossibilité d'agir). Hume écrit que le grand destructeur du pyrrhonisme est l'action et les occupations de la vie commune : ces principes triomphent dans les écoles, mais disparaissent comme une fumée dès qu'ils rencontrent les réalités de la vie.

Empiricus répond
Sextus Empiricus 190 · Réponse anticipée de Sextus (vers 190)
Sextus a prévu l'objection. Le sceptique ne supprime pas les apparences : il s'y tient. Il vit selon les règles ordinaires de la vie, sans dogmatiser, puisqu'on ne peut pas rester complètement inactif. Il doute de ce que les choses sont en réalité, pas de ce qu'elles paraissent être.
Le débat continue (notre résumé) Sextus et Hume ne visent pas tout à fait la même chose. Hume attaque un scepticisme total qui voudrait aussi gouverner la vie. Sextus dit ne suspendre son jugement que sur les questions théoriques discutées, et suivre les apparences pour le reste. Le débat porte sur la possibilité de tenir cette ligne : peut-on vraiment suspendre son jugement sur tout ce qui est discuté, et rester tranquille ?