QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Que sais-je ? Les sens et la raison ne peuvent se juger eux-mêmes
Peut-on être certain de quelque chose ?Il faut douter

Que sais-je ? Les sens et la raison ne peuvent se juger eux-mêmes

Que sais-je ? ; la devise de Montaigne ; le scepticisme de Montaigne

Michel de Montaigne 1533 · 1592« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » : nos mœurs ne sont pas la mesure de tout.
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Ce qu'il soutient

Nous ne pouvons rien affirmer avec certitude : la seule attitude honnête est de peser les raisons sans pencher, en se demandant « Que sais-je ? ».

Pourquoi

Les sens ne donnent que des apparences, et la raison ne se vérifie que par une autre raison, sans fin.

La même idée à travers l'histoire
Sextus Empiricus190Montaigne puise une grande partie de l'Apologie dans Sextus Empiricus, qu'il lisait : le « rouet » (le cercle) et le recul à l'infini viennent des modes du sceptique grec.
Michel de Montaigne1580Dans l'Apologie de Raymond Sebond (Essais II, 12), Montaigne fait de « Que sais-je ? », placé sous une balance, sa devise. La balance pèse les raisons contraires sans pencher.
En bref

« Que sais-je ? Les sens et la raison ne peuvent se juger eux-mêmes » est un argument de Michel de Montaigne (Essais II, 12, Apologie de Raymond Sebond (1580), 1580) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : il faut douter). Sa thèse : Nous ne pouvons rien affirmer avec certitude : la seule attitude honnête est de peser les raisons sans pencher, en se demandant « Que sais-je ? ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 0 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Essais II, 12, Apologie de Raymond Sebond (1580)
Valide avec une prémisse implicite

Montaigne a fait graver sur une médaille une balance en équilibre et la question « Que sçay-je ? ». Ce n'est pas « Je ne sais rien », qui serait déjà une affirmation. C'est une question laissée ouverte. Dans la plus longue partie de ses Essais, l'Apologie de Raymond Sebond, il s'en prend à l'orgueil de la raison. Le raisonnement ci-dessous est une reconstruction : Montaigne ne l'écrit pas en prémisses numérotées, mais on le suit dans le passage célèbre sur le « rouet ».

P1Pour juger d'une chose, il faut un instrument de jugement dont on soit sûr : nos sens, ou notre raison.
P2Nos sens ne nous donnent pas les choses mêmes mais leurs apparences, qui changent avec notre état (santé, âge, maladie, sommeil) : ils ne peuvent donc trancher.
P3Quant à la raison, aucune raison ne s'établit sans une autre raison : pour la vérifier, il faut un autre instrument, puis un autre, sans fin.
P4 · prémisse impliciteNous n'avons pas d'autre instrument de jugement que les sens et la raison.
Donc nous ne pouvons rien affirmer avec certitude : la seule attitude honnête est de peser les raisons sans pencher, en se demandant « Que sais-je ? ».

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on peut accepter P1 à P3 et trouver un autre appui : par exemple une évidence immédiate (comme « je pense ») ou l'accord entre des instruments indépendants. Beaucoup de philosophes disent que c'est justement ce que fait la science.
L'argument est valide : P1 pose qu'il faut un instrument sûr, P2 et P3 que les deux instruments disponibles ne le sont pas, P4 qu'il n'y en a pas d'autre. Les points faibles sont P4 (l'intuition, la science, l'expérience partagée sont-elles des instruments de plus ?) et P1 (faut-il vraiment un instrument déjà vérifié pour juger ?). Montaigne ajoute que sa conclusion doit se dire en question et non en affirmation, car « Je doute » affirme au moins qu'on doute.
Analogie. Un thermomètre qui donne des chiffres bizarres : pour vérifier qu'il marche, on le compare à un autre thermomètre, qu'il faudrait vérifier à son tour avec un troisième. Montaigne dit que tout notre savoir est dans cette situation.

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Blaise Pascal 1655 · attaque la conclusion

Pascal admire Montaigne pour une seule chose : il rabaisse l'orgueil de la raison. Mais il refuse de s'arrêter là. Le doute et la certitude se détruisent l'un l'autre : celui qui établit la certitude et celui qui établit le doute ruinent chacun la vérité de l'autre, de sorte que ni l'un ni l'autre ne peut subsister seul. Pour Pascal, seule la foi de l'Évangile fait tenir ensemble la grandeur et la faiblesse de l'homme.

sans réponse
Montaigne n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Cette objection ne réfute pas le doute de Montaigne : elle l'utilise pour conduire à la foi. Un sceptique répondrait que la foi est alors une hypothèse de plus, au sens du trilemme d'Agrippa. Notre source est l'Entretien avec M. de Sacy, rapporté par Nicolas Fontaine : ce n'est pas un texte écrit de la main de Pascal.
René Descartes 1637 · attaque la conclusion

Descartes pose lui aussi le doute, mais pour en sortir. Il ne veut pas imiter les sceptiques, qui ne doutent que pour douter et restent toujours indécis. Son but est de rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l'argile : chercher un point ferme. Ce point, ce sera le « je pense, donc je suis ». Le doute devient ainsi un moyen, non une fin.

sans réponse
Montaigne n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Descartes décrit ici le doute des sceptiques en général, sans citer Montaigne. Le sceptique lui répond que le roc n'est pas si solide : Arnauld lui a objecté le cercle cartésien (voir la discussion dans le trilemme d'Agrippa), et beaucoup de lecteurs ne sont pas convaincus par la sortie de Descartes. Montaigne pourrait aussi dire que l'ardeur de trouver à tout prix un point ferme est justement l'orgueil qu'il combat.