QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?Les sensations sont des processus du cerveau, comme l'éclair est une décharge électrique
L'esprit est-il le cerveau ?L'esprit vient de la matière

Les sensations sont des processus du cerveau, comme l'éclair est une décharge électrique

La théorie de l'identité esprit-cerveau

J. J. C. Smart 1920 · 2012Les sensations sont des processus du cerveau : rien dans le monde n'échappe à la physique.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Les sensations ne sont rien « en plus » des processus du cerveau : ce que l'on rapporte quand on dit « j'ai mal » est en fait un processus du cerveau, comme l'éclair est une décharge électrique.

Pourquoi

Dire qu'on a une image rémanente orange, c'est dire qu'un processus du cerveau a lieu ; l'expliquer ainsi évite d'ajouter autre chose.

La même idée à travers l'histoire
Ullin T. Place1956Ullin Place propose que « la conscience est un processus du cerveau » soit traité comme une hypothèse scientifique raisonnable, du même genre que « l'éclair est un mouvement de charges électriques », et non comme une absurdité logique.
J. J. C. Smart1959J. J. C. Smart reprend la thèse de Place, la défend contre huit objections et précise que « est » veut dire ici une identité stricte. Il en tire sa version la plus connue.
En bref

« Les sensations sont des processus du cerveau, comme l'éclair est une décharge électrique » est un argument de J. J. C. Smart (Place, « Is Consciousness a Brain Process? », 1956 ; Smart, « Sensations and Brain Processes », 1959, 1959) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : l'esprit vient de la matière). Sa thèse : Les sensations ne sont rien « en plus » des processus du cerveau : ce que l'on rapporte quand on dit « j'ai mal » est en fait un processus du cerveau, comme l'éclair est une décharge électrique. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 4 prémisses. AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Place, « Is Consciousness a Brain Process? », 1956 ; Smart, « Sensations and Brain Processes », 1959
Valide

Quand vous avez mal, il se passe quelque chose dans votre cerveau. Mais la douleur est-elle autre chose, qui accompagne ce processus, ou est-elle ce processus ? En 1956, Ullin Place répond : la douleur est un processus du cerveau, de la même façon que l'éclair est une décharge électrique. Ce n'est pas vrai par définition, c'est une découverte possible de la science. En 1959, J. J. C. Smart défend l'idée en détail. Cette théorie, dite « de l'identité », est devenue la première forme moderne du matérialisme sur l'esprit.

P1On peut identifier la conscience à un type de processus du cerveau si l'on peut expliquer ce que les gens disent de leurs sensations (leurs observations « de l'intérieur ») par les processus cérébraux auxquels elles sont liées.
P2On peut l'expliquer ainsi : quand quelqu'un dit « j'ai une image rémanente orange », il dit seulement qu'il se passe en lui quelque chose de semblable à ce qui se passe quand il voit vraiment une orange. Ces mots sont neutres : ils ne disent pas de quelle nature est ce qui se passe, ni si c'est un processus du cerveau. Le rapport de sensation n'exige donc aucune propriété spéciale, « mentale », en plus de celles du cerveau.
P3Deux expressions peuvent ne pas avoir le même sens, et même être apprises sans rien savoir l'une de l'autre, tout en nommant la même chose : « l'étoile du soir » et « l'étoile du matin », « l'éclair » et « la décharge électrique ». Que « sensation » et « processus cérébral » aient des sens différents ne prouve donc pas que ce soient deux choses.
P4Selon la science, il n'y a dans le monde que des arrangements de plus en plus complexes de constituants physiques. Si l'on peut éviter d'ajouter, pour les sensations seules, des choses ou des propriétés d'une autre nature qui n'obéiraient à aucune loi physique, on doit l'éviter (le rasoir d'Occam).
P5 · prémisse impliciteSi l'on peut identifier la sensation à un processus du cerveau, si la différence de sens ne l'empêche pas, et si la simplicité de l'explication plaide pour cette identification, alors il faut admettre que la sensation est un processus du cerveau.
Donc les sensations ne sont rien « en plus » des processus du cerveau : ce que l'on rapporte quand on dit « j'ai mal » est en fait un processus du cerveau, comme l'éclair est une décharge électrique.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, on pourrait accepter P1 à P4 et rester dualiste : on dirait que l'identification est possible mais que la simplicité ne suffit pas à trancher, et qu'une expérience vécue (le rouge, la douleur) a un aspect que la physique ne décrit pas. C'est ce que contestent les objections de Kripke et des partisans des qualia.
L'argument est valide. P1 et P2 donnent la possibilité d'identifier la sensation à un processus cérébral. Avec P3 (la différence de sens ne fait pas obstacle) et P4 (la simplicité), la prémisse cachée P5 conclut. Le débat porte surtout sur P2 (les rapports de sensation sont-ils vraiment « neutres » ?) et sur P3 (une identité entre deux choses si différentes peut-elle être seulement contingente, comme l'éclair et la décharge ?).
Analogie. Au XIXe siècle, on a découvert que l'eau est H2O et que la chaleur est le mouvement des molécules. Personne n'a dit : « Il y a l'eau et, en plus, H2O qui l'accompagne. » Place et Smart proposent que la science fasse un jour la même découverte pour la douleur.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

J. J. C. Smart (objection qu'il traite lui-même, d'après Max Black) 1959 · attaque la prémisse 2

Même si une sensation n'est pas une chose « en plus » du processus cérébral, ses qualités le sont peut-être : une image rémanente est jaune-orangé, et aucun processus du cerveau n'est jaune-orangé. Comme pour l'étoile du matin et l'étoile du soir, il faut bien deux ensembles de propriétés pour reconnaître la même chose de deux façons ; les propriétés « mentales » resteraient donc irréductibles.

Smart répond
J. J. C. Smart 1959 · Réponse de Smart (la réponse « neutre quant au sujet »)
Smart répond que celui qui dit « je vois une image rémanente jaune-orangé » dit seulement : il se passe en moi quelque chose de semblable à ce qui se passe quand je vois vraiment une orange. Les mots « il se passe quelque chose de semblable à ce qui se passe quand » sont neutres, ni dualistes ni matérialistes. Cela explique qu'un paysan grec ancien puisse parler de ses sensations sans rien savoir du cerveau.
J. J. C. Smart 1959 · Ce que Smart reconnaît lui-même
Smart écrit que la force de sa réponse dépend de la possibilité de dire qu'une chose ressemble à une autre sans pouvoir dire en quoi elle lui ressemble. Il n'est pas sûr que ce soit possible : c'est pourquoi il tient cette objection pour la plus forte de toutes celles qu'il examine.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Les partisans des qualia (Nagel, Jackson, Chalmers) soutiennent que l'aspect « effet que cela fait » d'une sensation n'est pas neutre du tout, et que Smart l'écarte au lieu de l'expliquer. Les défenseurs de l'identité répondent que c'est précisément ce qu'il faut démontrer, et pas supposer.
J. J. C. Smart (objection qu'il traite lui-même) 1959 · attaque la conclusion

Que nous ayons telle sensation quand tel processus a lieu dans le cerveau n'est qu'un fait contingent : nos théories sur le cerveau pourraient un jour se révéler fausses, comme l'ancienne théorie qui plaçait les pensées dans le coeur. Donc, quand on rapporte une sensation, on ne rapporte pas un processus cérébral.

Smart répond
J. J. C. Smart 1959
Smart accorde que « j'ai une image rémanente » ne veut pas dire « j'ai tel processus cérébral », mais il répond que cela ne montre pas que ce que l'on rapporte n'est pas un processus cérébral. « Je vois l'étoile du soir » ne veut pas dire « je vois l'étoile du matin », et pourtant « l'étoile du soir et l'étoile du matin sont une seule et même chose » est une proposition contingente. Il peut donc y avoir des identités contingentes.
Saul Kripke 1980 · Contre-réponse : l'identité ne peut pas être contingente
Kripke écrit que, si « douleur » et « stimulation des fibres C » sont des désignateurs rigides, l'identité de la douleur avec cet état du cerveau, si elle est vraie, est nécessaire. Il ajoute que cela renverse l'opinion habituelle, pour laquelle l'identification de la douleur et de la stimulation des fibres C serait contingente.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Les défenseurs de l'identité répondent à Kripke en disant que l'illusion de contingence peut s'expliquer autrement (Hill 1997, Loar, les physicalistes a posteriori). Voir l'argument « Kripke, l'argument modal ».
Hilary Putnam 1967 · attaque la conclusion

Si la douleur était identique à un état du cerveau d'un certain type, il faudrait trouver un état physico-chimique unique qui soit un état possible du cerveau d'un mammifère, d'un reptile et d'un mollusque (les pieuvres sont des mollusques et sentent certainement la douleur). Putnam juge « extrêmement probable » que des cerveaux aussi différents soient dans des états physiques différents pour un même état psychologique (par exemple avoir faim) : la douleur ne serait donc pas identique à un type d'état du cerveau. Voir l'argument de la réalisabilité multiple.

Smart répond
J
Jaegwon Kim 1992 · Réplique de Kim (la réduction locale)
Kim ne conteste pas la réalisabilité multiple, mais il nie qu'elle réfute toute réduction. Si chaque espèce a sa base physique pour la douleur, la psychologie de chaque espèce peut être « localement » réduite à sa physique : des lois de passage propres à une espèce ou à un type de structure permettent cette réduction locale, comme des lois non restreintes permettraient une réduction « globale ».
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Place et Smart pensaient à la douleur humaine : leur thèse peut rester vraie pour l'humain, l'espèce ou le type de structure. Mais Kim lui-même reconnaît que, dans ce cas, la douleur comme genre commun ne survit pas, et la plupart des philosophes de l'esprit ont suivi Putnam et abandonné l'identité entre types.