QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Le spectateur impartial : se juger avec les yeux d'un tiers
Qu'est-ce qui est bien ?La nature ou la conscience

Le spectateur impartial : se juger avec les yeux d'un tiers

Le spectateur impartial ; l'homme intérieur ; le petit doigt et le tremblement de terre en Chine

Adam Smith 1723 · 1790Nous jugeons le bien en nous mettant à la place des autres, sous le regard d'un « spectateur impartial ».
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Ce qu'il soutient

Notre jugement moral sur nous-mêmes, et notre capacité de préférer la justice à notre intérêt, viennent du regard du spectateur impartial que nous portons en nous.

Pourquoi

Notre petit doigt nous touche plus que cent millions d'inconnus ; ce qui nous rend justes, c'est le regard d'un juge intérieur impartial.

En bref

« Le spectateur impartial : se juger avec les yeux d'un tiers » est un argument d'Adam Smith (Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759 (éd. de 1777), III, chap. 2) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la nature ou la conscience). Sa thèse : Notre jugement moral sur nous-mêmes, et notre capacité de préférer la justice à notre intérêt, viennent du regard du spectateur impartial que nous portons en nous. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759 (éd. de 1777), III, chap. 2
Valide avec une prémisse implicite

Un homme de bonne volonté, en Europe, apprend qu'un tremblement de terre vient d'engloutir la Chine avec ses millions d'habitants. Il dira sa tristesse, puis il dînera et dormira tranquillement. Mais s'il devait perdre son petit doigt demain, il ne fermerait pas l'œil de la nuit. Pourtant, personne n'accepterait de sacrifier cent millions d'inconnus pour son petit doigt. Qu'est-ce qui nous retient ? Pour Adam Smith, ce n'est pas la bienveillance, trop faible. C'est le regard d'un « spectateur impartial » que nous portons en nous : nous nous voyons comme le ferait un tiers sans lien avec nous. Ce juge intérieur, formé par la vie en société, corrige l'amour de soi et nous fait préférer la justice à notre intérêt.

P1Nous sommes naturellement bien plus touchés par ce qui nous arrive que par ce qui arrive à d'autres : la perte de notre petit doigt nous trouble plus que la ruine de cent millions d'inconnus que nous ne voyons pas.
P2Pourtant, personne ne sacrifierait cent millions de personnes pour éviter ce malheur : la nature humaine frémit d'horreur à cette idée, et les plus corrompus n'ont jamais produit un homme capable de l'envisager. Nos principes d'action sont souvent généreux et nobles.
P3Ce n'est pas la douce puissance de l'humanité, cette faible étincelle de bienveillance, qui peut contrarier les plus fortes impulsions de l'amour de soi : c'est une puissance plus forte, la raison, le principe, la conscience, l'homme intérieur, grand juge de notre conduite.
P4Cet homme intérieur juge en se plaçant au point de vue d'un tiers sans lien ni avec nous ni avec ceux que notre conduite touche, qui nous regarde avec la même indifférence que nous regardons les autres. Nous apprenons cela dans la société, qui est le miroir où nous voyons nos propres passions.
P5 · prémisse impliciteIl n'y a pas d'autre source possible à ces principes d'action généreux que la bienveillance ou le jugement de ce spectateur (ni règle a priori, ni commandement extérieur, ni opinion réelle des autres).
Donc notre jugement moral sur nous-mêmes, et notre capacité de préférer la justice à notre intérêt, viennent du regard du spectateur impartial que nous portons en nous.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'on agit avec générosité sans que ce soit à cause de la bienveillance ni d'un spectateur : par exemple par respect d'une loi morale que la raison pure donne.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P5. P1 et P2 posent un fait : nous sommes égoïstes dans nos sentiments mais généreux dans nos actes. P3 écarte la bienveillance comme explication, trop faible. P5 dit qu'il ne reste que le spectateur. Les objections visent P5 : elles proposent d'autres sources (la raison pure) ou disent que le spectateur n'est que l'opinion de la société.
Analogie. Avant de poster un message écrit dans la colère, tu l'imagines lu par un inconnu qui ne connaît ni toi ni ton adversaire. D'un coup, tu vois ce qui est excessif. Smith dit que ce regard d'un tiers, que tu emportes avec toi, est ta conscience.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

David Hume (la difficulté qu'il pose à toute morale de la sympathie) 1739 · attaque la prémisse 4

Hume, qui fonde lui aussi la morale sur la sympathie, se pose la difficulté : nous sympathisons plus avec nos proches qu'avec des inconnus, plus avec nos compatriotes qu'avec des étrangers. Pourtant nous donnons la même approbation aux mêmes qualités morales en Chine et en Angleterre. Si l'estime venait de la sympathie, elle devrait varier comme elle. (Hume répond lui-même par les « points de vue généraux ».)

un défenseur répond
Adam Smith défenseur de l'argument · 1759
La solution de Smith : pour comparer des intérêts opposés, il faut changer de place et se mettre dans celle d'un tiers sans lien avec les deux. Habitude et expérience nous l'enseignent. Sans ce sens de la convenance et de la justice, la sympathie resterait inégale selon la distance.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Smith garde la sympathie mais la corrige par un point de vue impartial, ce qui ressemble au « point de vue général » de Hume. Reste à savoir si ce point de vue est encore de la sympathie ou une règle de raison. Débat ouvert.
Emmanuel Kant (les sentiments ne fondent pas la loi) 1785 · attaque la prémisse 5

Kant refuse de fonder la morale sur un sentiment moral ou sur la sympathie. Les sentiments diffèrent à l'infini par leur degré et ne fournissent pas une mesure uniforme du bien et du mal ; et personne n'a le droit de juger les autres d'après ses propres sentiments. La loi morale doit venir de la raison pure.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Smith dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Smith, qui vivait encore en 1785, n'a pas répondu à Kant (le texte de Kant ne le nomme pas). Mais il a déjà distingué le spectateur impartial de l'opinion des autres : l'homme intérieur juge « non ce que le monde approuve ou désapprouve, mais ce qui paraît à ce spectateur impartial le digne d'approbation ». Il ne s'agit donc pas d'un sentiment personnel, mais d'un point de vue que chacun peut prendre.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Kant demande une règle valable pour tout être raisonnable, Smith se contente d'un point de vue humain mais impartial. Les deux admettent que l'intérêt personnel doit être surmonté. Débat ouvert.
Adam Smith lui-même (la coutume corrompt le jugement) 1759 · attaque la prémisse 4

Smith reconnaît que la coutume peut établir comme permises et sans reproche des actions qui choquent les principes les plus clairs du bien et du mal. Il cite l'exposition des nouveau-nés, admise dans presque toutes les cités grecques, même à Athènes. Le spectateur que nous portons en nous peut donc être faussé par les habitudes de notre société.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Smith dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Smith ne tire pas de là que le spectateur est inutile : il estime que la coutume influe moins sur le jugement du caractère en général que sur certains usages particuliers. Mais il n'explique pas dans ce passage comment le spectateur peut corriger la coutume, ce qui fait la force de l'objection.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : question ouverte. Le spectateur est-il un critère indépendant de la société, ou son reflet idéalisé ? Smith penche pour le premier, tout en admettant des limites.