QuestionsLa vie a-t-elle un sens ?Quand tout paraît vain : le sens retrouvé dans la foi
La vie a-t-elle un sens ?Un sens donné

Quand tout paraît vain : le sens retrouvé dans la foi

La crise de Tolstoï ; le voyageur dans le puits ; le fini et l'infini

Léon Tolstoï 1828 · 1910À cinquante ans, il ne voit plus de sens à rien ; il le retrouve dans la foi des gens simples.
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Ce qu'il soutient

Si la vie a un sens, il se trouve dans la foi, qui relie le fini à l'infini. « La foi est la force de la vie. »

Pourquoi

La raison compare le fini au fini, seule la foi relie le fini à l'infini, ce qu'il faut pour donner un sens à la vie.

La même idée à travers l'histoire
Qohélet (l'Ecclésiaste)250 av. J.-C.L'Ecclésiaste (« Salomon » pour Tolstoï) conclut que tout est vanité. Dans la Confession (chap. VI), Tolstoï le range avec Socrate, Schopenhauer et le Bouddha parmi ceux qui ont vu que la vie, regardée sans l'infini, n'a pas de sens.
Léon Tolstoï1882Tolstoï reprend une fable orientale : un voyageur, poursuivi par une bête, s'accroche dans un puits à une branche que rongent deux souris, une noire et une blanche (la nuit et le jour), tandis qu'un dragon l'attend au fond. Il lèche quelques gouttes de miel sur les feuilles. Pour Tolstoï, c'est sa propre vie, quand le miel (sa famille, son art) ne console plus.
En bref

« Quand tout paraît vain : le sens retrouvé dans la foi » est un argument de Léon Tolstoï (Confession, 1882 (écrite de 1879 à 1882), 1882) sur la question « La vie a-t-elle un sens ? » (réponse : un sens donné). Sa thèse : Si la vie a un sens, il se trouve dans la foi, qui relie le fini à l'infini. « La foi est la force de la vie. ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Confession, 1882 (écrite de 1879 à 1882)
Valide avec une prémisse implicite

À cinquante ans, Tolstoï est célèbre, riche, bien portant et aimé. Pourtant tout lui paraît vain : il cache une corde pour ne pas se pendre et n'ose plus chasser avec son fusil. Il cherche une réponse dans les sciences et la philosophie, et n'en trouve aucune. Puis il remarque que des milliards de gens vivent sans désespérer, et qu'ils vivent par la foi. Selon lui, la raison n'a pas tort quand elle dit que la vie est un non-sens : elle se trompe de question, car elle ne compare que du fini avec du fini. La foi, elle, relie la vie finie à l'infini. Elle donne un sens qui ne vient pas de nous. Tolstoï l'a reçu, et il ne l'a pas inventé.

P1La vraie question est « quel sens a mon existence limitée dans cet univers infini ? » Elle demande d'expliquer le fini par l'infini : une réponse n'a de sens que si elle relie la vie finie à l'infini.
P2La raison et la science comparent toujours le fini au fini et l'infini à l'infini. Elles n'arrivent qu'à des identités comme 0 = 0 : elles ne relient pas le fini à l'infini.
P3Les réponses de la foi, si déraisonnables qu'elles paraissent, introduisent dans chaque réponse la relation du fini à l'infini, sans laquelle il n'y a pas de solution.
P4 · prémisse impliciteLa vie humaine peut avoir un sens : si tant d'hommes vivent en affirmant qu'ils connaissent le sens de la vie, ils ne se trompent pas tous. Le désespoir de Tolstoï n'est pas le dernier mot.
P5Il n'y a que deux savoirs : la connaissance de la raison, et la foi, savoir « irraisonné » qui donne à l'humanité les réponses aux questions de la vie et rend la vie possible.
Donc, si la vie a un sens, il se trouve dans la foi, qui relie le fini à l'infini. « La foi est la force de la vie. »

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où un sens exige l'infini, où la raison ne peut pas l'atteindre, où seule la foi le pourrait, mais où la vie n'a justement aucun sens : la foi serait alors une consolation sans objet.
Valide avec P4. P1 : un sens exige un lien avec l'infini. P2 : la raison ne fait pas ce lien. Donc le sens, s'il existe, ne vient pas de la raison seule. P5 : il n'y a que la raison et la foi, donc la foi. P3 explique comment la foi s'y prend, sans qu'il soit nécessaire pour la déduction. Sans P4, on peut tout accorder et conclure que la vie n'a pas de sens du tout : c'est la position de Schopenhauer, de Camus ou de Nagel, et c'est celle que Tolstoï a longtemps tenue. P4 est donc l'endroit exact où Tolstoï se sépare de ses propres années de désespoir.
Analogie. Un homme mesure une pièce au mètre et cherche pourquoi la Lune brille. Il peut mesurer parfaitement, et ne jamais répondre, parce que son outil ne convient pas à la question. Tolstoï dit : la raison est un mètre, très bon pour mesurer ce qui a des bords, mais la question du sens de ma vie dans l'infini n'a pas de bords.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe 1942 · attaque la conclusion

Camus nomme « suicide philosophique » le mouvement d'une pensée qui se nie elle-même pour se sauver. Il écrit : « Pour les existentiels, la négation c'est leur Dieu. Exactement, ce dieu ne se soutient que par la négation de la raison humaine. » Ainsi, le « saut » vers la foi résout l'absurde au lieu de le maintenir : c'est une démission. Il faudrait au contraire garder, lucidement, la raison qui demande un sens et le monde qui n'en donne pas.

Tolstoï répond
voir l'argument
Tolstoï Tolstoï, Confession (sans citer Camus)
Tolstoï écrit que sa position, avec celle de Schopenhauer et de Salomon, était stupide : ils comprennent que la vie est un mal et ils vivent quand même. Cela lui paraît évidemment absurde (la traduction française dit « absurde » là où l'anglais dit « stupid »).
Le débat continue (notre résumé) Camus écrit en 1942 sur Kierkegaard, Chestov et Jaspers, pas sur Tolstoï : l'objection est donc reconstruite par nous. Le passage de Tolstoï n'y répond que d'un côté : il refuse de vivre en disant que la vie est mauvaise. Il ne répond pas à la troisième voie de Camus (vivre lucide et en révolte). Tolstoï dit lui-même qu'en pratiquant l'Église il « humilie sa raison » (chap. XIII, §6) : c'est le point exact que Camus appelle sacrifice de l'intelligence. Le désaccord est net : cet acte est-il une trahison de la vérité (Camus) ou la reconnaissance que la raison ne répond pas à cette question (Tolstoï) ?
Thomas Nagel, « The Absurd » 1971 · attaque la prémisse 1

Nagel examine ceux qui veulent donner du sens à leur vie en la rattachant à quelque chose de plus grand : la société, l'histoire, ou Dieu. Il répond qu'un rôle dans une entreprise plus grande ne confère de signification que si cette entreprise est elle-même significative. Et il ajoute : « any such larger purpose can be put in doubt in the same way that the aims of an individual life can be, and for the same reasons. » Relier le fini à l'infini ne ferait donc que déplacer la question.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1971, après sa mort (1910).
Le débat continue (notre résumé) Tolstoï est mort en 1910 : il ne peut pas répondre à Nagel (dont un argument spécifique est prévu sur le site). Notre résumé : Tolstoï ne prétend pas justifier la foi par des raisons. Il dit que la raison ne peut pas répondre et qu'on n'a « pas le droit de nier » les réponses de la foi « en se basant sur la raison » (chap. IX, §23). Nagel soutient que le doute sur le but ultime reste légitime ; Tolstoï soutient que le doute est un fruit de la raison qui sort de son domaine. Qui a raison de ne pas s'arrêter ?
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, II, chap. 17 1844 · attaque la prémisse 5

Schopenhauer distingue deux sortes de métaphysiques. Les unes se prouvent par elles-mêmes, et sont réservées à un très petit nombre. Les autres sont faites « pour des gens incapables de penser », qui ne peuvent que croire et s'incliner devant une autorité : ce sont les religions, qu'il nomme « métaphysiques populaires ». La foi des simples que Tolstoï admire serait donc une réponse adaptée à ceux qui ne pensent pas, non une connaissance que le philosophe devrait envier.

Tolstoï répond
Tolstoï Tolstoï, Confession (sans citer ce passage)
Tolstoï écrit qu'il a commencé à comprendre que dans les réponses données par la foi gît une profonde sagesse humaine, qu'il n'avait pas le droit de nier ces réponses en se basant sur la raison, et qu'elles sont les seules qui répondent à la question de la vie.
Le débat continue (notre résumé) Tolstoï connaît Schopenhauer : il le cite comme l'un de ceux qui voient que la vie est un mal, et leur reproche de rester en vie malgré cela (chap. IX, §23). Mais son texte ne répond pas à la thèse de Schopenhauer sur les religions, qui date d'avant la crise de Tolstoï. Le point disputé est clair : la foi du peuple est-elle une vérité que les savants ont perdue (Tolstoï, chap. X, §10) ou une allégorie utile pour ceux qui ne philosophent pas (Schopenhauer) ?
Susan Wolf, « The Meanings of Lives » 2007 · attaque la prémisse 1

Wolf nomme Tolstoï et son idée que que, si Dieu n'existe pas, « rien n'a d'importance », puis juge ce raisonnement « ridicule » : si une activité vaut la peine et une autre est une perte de temps, on a des raisons de préférer la première, même s'il n'y a pas de Dieu pour nous regarder et approuver. Il n'est donc pas nécessaire de relier la vie à l'infini : il suffit qu'elle soit engagée dans des activités qui ont de la valeur.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 2007, après sa mort (1910).
Le débat continue (notre résumé) Tolstoï est mort en 1910, Wolf écrit en 2007. Wolf annonce Tolstoï comme « un cas intéressant » parmi les exemples de vies pleines de sens, et écrit que, sur ce critère (la valeur de ce à quoi on se consacre, non la quantité de bien fait), il « s'en sort exceptionnellement bien ». Son désaccord est donc partiel : elle ne conteste pas que sa vie ait eu du sens, seulement qu'il faille l'infini ou Dieu pour cela. Voir l'argument « wolf-sens ». Le désaccord porte sur la nature de la valeur : vient-elle de notre relation avec l'infini (Tolstoï) ou existe-t-elle déjà dans les choses qui valent la peine (Wolf) ?