QuestionsLa science peut-elle tout expliquer ?La science désenchante le monde, mais elle ne dit pas comment il faut vivre
La science peut-elle tout expliquer ?Vraie, mais pas tout

La science désenchante le monde, mais elle ne dit pas comment il faut vivre

Le désenchantement du monde ; la neutralité axiologique ; le polythéisme des valeurs

Max Weber 1864 · 1920La science élargit le savoir mais ne dit pas comment il faut vivre : le monde s'est « désenchanté ».
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

La science est un savoir véritable et précieux, mais elle ne peut pas tout expliquer : elle ne tranche ni la valeur de la connaissance, ni le sens de la vie, ni le choix entre les valeurs.

Pourquoi

La science maîtrise les faits, mais elle ne peut pas prouver que le savoir vaut la peine ni dire comment il faut vivre.

En bref

« La science désenchante le monde, mais elle ne dit pas comment il faut vivre » est un argument de Max Weber (La science comme vocation, conférence de 1917 (publiée en 1919)) sur la question « La science peut-elle tout expliquer ? » (réponse : vraie, mais pas tout). Sa thèse : La science est un savoir véritable et précieux, mais elle ne peut pas tout expliquer : elle ne tranche ni la valeur de la connaissance, ni le sens de la vie, ni le choix entre les valeurs. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 0 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

La science comme vocation, conférence de 1917 (publiée en 1919)
Valide avec une prémisse implicite

En 1917, à Munich, Max Weber parle devant des étudiants de ce que signifie faire de la science son métier. Il décrit d'abord un fait : la science et la technique ont enlevé au monde ses forces mystérieuses. Puis il pose la question que Tolstoï avait posée : à quoi sert tout cela, si la science ne répond pas à « que devons-nous faire, comment devons-nous vivre ? ». Sa réponse est double : la science est un savoir véritable et précieux, mais il y a des questions, sur la valeur et le sens, qu'elle ne peut pas trancher.

P1Le progrès de la science et de la technique signifie que, en principe, il n'y a plus de forces mystérieuses et imprévisibles : on peut tout maîtriser en calculant. C'est ce que Weber appelle le désenchantement du monde.
P2La science ne répond pas à la question qui compte le plus pour nous : que devons-nous faire, comment devons-nous vivre ? C'est un fait, dit Weber, que personne ne peut contester.
P3La science suppose elle-même que ce qu'elle trouve vaut la peine d'être su. Cette supposition ne peut pas être prouvée par les moyens de la science.
P4Les grandes valeurs de la vie sont en conflit sans fin, comme les dieux d'autrefois. Aucune science ne peut décider entre elles : on ne peut pas démontrer scientifiquement quelle valeur est la bonne.
P5La science n'est pas pour autant inutile : elle donne des techniques pour maîtriser la vie, des méthodes de pensée, et la clarté, c'est-à-dire la possibilité de voir ce que coûte chaque choix et de se rendre compte du sens de ses actes.
P6 · prémisse impliciteUn savoir qui est vrai et utile pour les faits, mais qui ne peut ni fonder ses propres valeurs ni dire comment vivre, est un savoir vrai mais limité.
Donc la science est un savoir véritable et précieux, mais elle ne peut pas tout expliquer : elle ne tranche ni la valeur de la connaissance, ni le sens de la vie, ni le choix entre les valeurs.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, l'ordinateur trouve un monde où la science ne répond pas à « comment vivre », et où pourtant cette question n'a pas de sens, de sorte que la science explique tout ce qui peut s'expliquer.
Avec P6, l'argument est valide. Sans P6, Weber décrit ce que la science fait et ne fait pas. Il faut ajouter que ces questions de valeur et de sens sont des questions qui ont une réponse ou qui comptent vraiment, ce que ses critiques contestent : certains pensent que ce sont de fausses questions, d'autres que la science peut s'en occuper.
Analogie. Un excellent cartographe peut vous dire où mènent toutes les routes, combien de temps elles prennent et ce qu'elles coûtent. Il ne peut pas vous dire où vous voulez aller.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Alex Rosenberg 2011 · attaque la prémisse 6

Si la science ne trouve ni sens de la vie ni valeurs objectives dans le monde, ce n'est pas qu'elle échoue : c'est qu'il n'y en a pas. Les questions que Weber croit hors de portée sont des questions sans objet, et la science en donne la réponse : rien de tel n'existe.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 2011, après sa mort (1920).
Le débat continue (notre résumé) Weber est mort en 1920 et Rosenberg écrit presque un siècle plus tard. Weber est d'accord que la science ne trouve pas de valeurs dans les faits ; il en tire que chacun doit choisir ses valeurs, et qu'il faut les choisir en connaissance de cause. Rosenberg en tire que les valeurs sont des illusions. Le désaccord de fond : l'absence de valeurs dans les faits montre-t-elle qu'elles n'existent pas, ou qu'elles sont d'un autre ordre ?
Hilary Putnam 2002 · attaque la prémisse 2

Putnam conteste la séparation nette entre faits et valeurs, que Weber partage avec beaucoup de penseurs de son temps. La science elle-même repose sur des valeurs (cohérence, simplicité, précision), et beaucoup de nos mots sont à la fois descriptifs et évaluatifs (« cruel », « courageux »). On peut donc raisonner sur les valeurs avec les mêmes soins que sur les faits.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2002, après sa mort (1920).
Le débat continue (notre résumé) Putnam écrit plus de quatre-vingts ans après Weber. Weber reconnaît que la science suppose des valeurs (P3) ; il dit seulement qu'elle ne peut pas les prouver. Les partisans de Putnam répondent que la raison peut tout de même les évaluer, sans être « la science » au sens strict. Le désaccord de fond : y a-t-il une raison pratique, distincte de la science, qui peut trancher entre les valeurs ?
L
Leo Strauss 1953 · attaque la prémisse 4

Si la science ne peut pas distinguer le bon du mauvais, elle ne peut pas condamner un régime monstrueux autrement qu'en disant « je ne l'aime pas ». Le polythéisme des valeurs conduit au relativisme. Il faut retrouver l'idée d'un droit naturel, que la raison peut connaître.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1953, après sa mort (1920).
Le débat continue (notre résumé) Weber est mort en 1920, trente ans avant Strauss. Il écrit que le conflit des valeurs oblige chacun à choisir et à répondre de son choix, et que le professeur doit aider ses étudiants à voir clairement ce que leur choix implique (P5). Ses défenseurs soutiennent que ce n'est pas du relativisme mais de la responsabilité ; Strauss soutient que cela y conduit.