La chance morale : on nous juge aussi pour ce qui ne dépend pas de nous
La chance morale
Le principe de contrôle ne peut pas être vrai tel quel : la chance entre dans nos jugements moraux. La morale ne peut pas être cet abri contre la chance que Kant voulait qu'elle soit.
Nous jugeons sans cesse les gens selon des résultats qui ne dépendent pas d'eux, et la chance touche aussi leur caractère.
« La chance morale : on nous juge aussi pour ce qui ne dépend pas de nous » est un argument de Bernard Williams (Williams, « Moral Luck » (1976) ; Nagel, « Moral Luck » (1976, 1979), 1976) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la morale en question). Sa thèse : Le principe de contrôle ne peut pas être vrai tel quel : la chance entre dans nos jugements moraux. La morale ne peut pas être cet abri contre la chance que Kant voulait qu'elle soit. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.
Deux conducteurs ont trop bu et rentrent chez eux en voiture, aussi imprudents l'un que l'autre. Le premier arrive sans problème. Devant le second, un enfant traverse : il le tue. Le second ira en prison et on le jugera bien plus sévèrement. Pourtant, la seule différence entre eux, la présence d'un enfant, ne dépendait pas d'eux. Or on pense d'habitude, avec Kant, qu'on ne peut juger quelqu'un que pour ce qui dépend de lui. Williams et Nagel montrent que nos jugements moraux contredisent sans cesse cette idée, et qu'on ne peut pas la suivre jusqu'au bout sans ne plus pouvoir juger personne.
clique sur une prémisse pour la rejeter
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où le principe de contrôle est vrai et où, du coup, personne n'est jamais vraiment responsable de rien. C'est la piste sceptique, que Nagel prend au sérieux : à la fin, dit-il, il ne reste qu'une suite d'événements « qu'on peut déplorer ou célébrer, mais pas blâmer ni louer ».
Objections
3Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.
Kant (la réponse kantienne) 1785 · attaque la prémisse 3Seule la bonne volonté compte. Même si la malchance l'empêche d'arriver à quoi que ce soit, elle brille comme un joyau, par elle-même ; le succès ou l'échec n'ajoutent ni n'enlèvent rien à sa valeur. Il suffit donc de juger la volonté : les deux conducteurs ont voulu la même chose et méritent le même jugement. La différence de résultat ne change rien.
Williams répond
Seule la bonne volonté compte. Même si la malchance l'empêche d'arriver à quoi que ce soit, elle brille comme un joyau, par elle-même ; le succès ou l'échec n'ajoutent ni n'enlèvent rien à sa valeur. Il suffit donc de juger la volonté : les deux conducteurs ont voulu la même chose et méritent le même jugement. La différence de résultat ne change rien.
MMichael Zimmerman (les degrés de responsabilité) 2002 · attaque la prémisse 3Il faut distinguer de quoi on est responsable et à quel degré on l'est. Le conducteur qui tue l'enfant est responsable d'une chose de plus, une mort. Mais les deux conducteurs sont responsables au même degré, et c'est ce degré que la morale juge. Même celui qui n'a jamais eu l'occasion de mal faire peut être aussi coupable, s'il est vrai qu'il aurait fait le mal à la place de l'autre. Ainsi, la chance ne touche jamais le degré, et il reste toujours quelque chose à juger.
Williams répond
Il faut distinguer de quoi on est responsable et à quel degré on l'est. Le conducteur qui tue l'enfant est responsable d'une chose de plus, une mort. Mais les deux conducteurs sont responsables au même degré, et c'est ce degré que la morale juge. Même celui qui n'a jamais eu l'occasion de mal faire peut être aussi coupable, s'il est vrai qu'il aurait fait le mal à la place de l'autre. Ainsi, la chance ne touche jamais le degré, et il reste toujours quelque chose à juger.
JJudith Andre 1983 · attaque la conclusionL'exemple de Gauguin ne montre rien sur la morale. Que le succès justifie après coup le choix du peintre, c'est vrai au sens de la raison (était-ce un bon pari pour sa vie ?), pas au sens moral : abandonner sa famille reste mal, quel que soit le résultat. Cela montre seulement que la morale n'est pas la seule source de valeur.
Williams répond
L'exemple de Gauguin ne montre rien sur la morale. Que le succès justifie après coup le choix du peintre, c'est vrai au sens de la raison (était-ce un bon pari pour sa vie ?), pas au sens moral : abandonner sa famille reste mal, quel que soit le résultat. Cela montre seulement que la morale n'est pas la seule source de valeur.