QuestionsQu'est-ce qui est bien ?La chance morale : on nous juge aussi pour ce qui ne dépend pas de nous
Qu'est-ce qui est bien ?La morale en question

La chance morale : on nous juge aussi pour ce qui ne dépend pas de nous

La chance morale

Bernard Williams 1929 · 2003La chance joue dans ce dont on nous tient responsables : la morale ne peut pas l'ignorer.
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Ce qu'il soutient

Le principe de contrôle ne peut pas être vrai tel quel : la chance entre dans nos jugements moraux. La morale ne peut pas être cet abri contre la chance que Kant voulait qu'elle soit.

Pourquoi

Nous jugeons sans cesse les gens selon des résultats qui ne dépendent pas d'eux, et la chance touche aussi leur caractère.

La même idée à travers l'histoire
Bernard Williams1976Williams invente l'expression, qu'il voulait comme un paradoxe. Son exemple : un peintre (inspiré de Gauguin) abandonne sa famille pour son art ; seul le succès dira s'il avait raison, et ce succès dépend en partie de la chance. Il décrit aussi le chauffeur qui renverse un enfant sans faute de sa part.
Thomas Nagel1979Nagel répond à Williams (1976) puis reprend son texte dans Questions mortelles (1979). Il distingue quatre chances : dans les résultats de nos actes, dans les circonstances, dans le caractère qu'on a reçu, et dans les causes de nos choix.
En bref

« La chance morale : on nous juge aussi pour ce qui ne dépend pas de nous » est un argument de Bernard Williams (Williams, « Moral Luck » (1976) ; Nagel, « Moral Luck » (1976, 1979), 1976) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la morale en question). Sa thèse : Le principe de contrôle ne peut pas être vrai tel quel : la chance entre dans nos jugements moraux. La morale ne peut pas être cet abri contre la chance que Kant voulait qu'elle soit. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Williams, « Moral Luck » (1976) ; Nagel, « Moral Luck » (1976, 1979)
Valide avec une prémisse implicite

Deux conducteurs ont trop bu et rentrent chez eux en voiture, aussi imprudents l'un que l'autre. Le premier arrive sans problème. Devant le second, un enfant traverse : il le tue. Le second ira en prison et on le jugera bien plus sévèrement. Pourtant, la seule différence entre eux, la présence d'un enfant, ne dépendait pas d'eux. Or on pense d'habitude, avec Kant, qu'on ne peut juger quelqu'un que pour ce qui dépend de lui. Williams et Nagel montrent que nos jugements moraux contredisent sans cesse cette idée, et qu'on ne peut pas la suivre jusqu'au bout sans ne plus pouvoir juger personne.

P1Le principe de contrôle : on ne peut juger moralement quelqu'un que pour ce qui dépend de lui. Si ce principe est vrai, un jugement moral qui dépend de la chance n'est jamais légitime.
P2Or nous jugeons sans cesse les gens selon ce qui ne dépend pas d'eux : le conducteur imprudent qui tue un enfant est blâmé bien plus que celui qui, aussi imprudent, n'a croisé personne, alors que l'imprudence est la même.
P3On ne peut pas corriger ces jugements en ne jugeant que la volonté : la chance touche aussi nos circonstances, notre caractère et les causes de nos choix. Si l'on retire tout ce qui dépend de la chance, il ne reste plus rien à juger.
P4 · prémisse impliciteIl reste pourtant des personnes qu'on peut légitimement juger : la morale n'est pas vide.
Donc le principe de contrôle ne peut pas être vrai tel quel : la chance entre dans nos jugements moraux. La morale ne peut pas être cet abri contre la chance que Kant voulait qu'elle soit.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où le principe de contrôle est vrai et où, du coup, personne n'est jamais vraiment responsable de rien. C'est la piste sceptique, que Nagel prend au sérieux : à la fin, dit-il, il ne reste qu'une suite d'événements « qu'on peut déplorer ou célébrer, mais pas blâmer ni louer ».
Si le principe de contrôle était vrai (P1), tous nos jugements qui dépendent de la chance (P2) seraient illégitimes ; mais en les retirant, il ne resterait rien à juger (P3) ; or il reste quelque chose à juger (P4). Le principe tombe donc. Le débat porte sur P3 : peut-on garder un jugement à l'abri de la chance, par exemple sur la volonté (Kant) ou sur ce qu'on aurait fait (Zimmerman) ?
Analogie. Deux élèves trichent de la même façon à un contrôle. Le professeur passe dans le rang de l'un, pas de l'autre. Le premier a un zéro et une convocation, le second une bonne note. Personne ne dira que le second est plus honnête. Pourtant, toute notre vie morale ressemble à ce contrôle : ce qu'on finit par avoir fait dépend aussi de qui passe dans le rang.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Kant (la réponse kantienne) 1785 · attaque la prémisse 3

Seule la bonne volonté compte. Même si la malchance l'empêche d'arriver à quoi que ce soit, elle brille comme un joyau, par elle-même ; le succès ou l'échec n'ajoutent ni n'enlèvent rien à sa valeur. Il suffit donc de juger la volonté : les deux conducteurs ont voulu la même chose et méritent le même jugement. La différence de résultat ne change rien.

Williams répond
Thomas Nagel 1979
Nagel cite justement ce passage de Kant, puis montre que la volonté elle-même n'est pas à l'abri. Le caractère qu'on a reçu, les circonstances où l'on se trouve et les causes qui ont produit nos choix ne dépendent pas de nous non plus. Comment être responsable même de ses actes de volonté, s'ils sont le produit de circonstances que la volonté ne contrôle pas ?
N
Norvin Richards ; Nicholas Rescher 1986 · L'argument de la connaissance
La chance ne change pas ce que les gens méritent, seulement ce que nous en savons. Celui qui tue l'enfant montre clairement son imprudence ; l'autre a la chance que la sienne passe inaperçue. Comme le dit Richards, un coupable peut avoir la chance ou la malchance que ce qu'il mérite soit plus ou moins visible. Rescher : la chance touche notre image, pas ce que nous sommes.
Le débat continue (notre résumé) L'argument de la connaissance marche bien pour les résultats (les deux conducteurs), un peu pour les circonstances, mais on voit mal comment l'étendre au caractère qu'on a reçu ou aux causes de nos choix. Pour ces deux chances-là, la question de Nagel reste entière.
M
Michael Zimmerman (les degrés de responsabilité) 2002 · attaque la prémisse 3

Il faut distinguer de quoi on est responsable et à quel degré on l'est. Le conducteur qui tue l'enfant est responsable d'une chose de plus, une mort. Mais les deux conducteurs sont responsables au même degré, et c'est ce degré que la morale juge. Même celui qui n'a jamais eu l'occasion de mal faire peut être aussi coupable, s'il est vrai qu'il aurait fait le mal à la place de l'autre. Ainsi, la chance ne touche jamais le degré, et il reste toujours quelque chose à juger.

Williams répond
N
Nathan Hanna 2014
Prenons Jenny, qui vit dans une société paisible et n'a jamais développé de quoi résister à la tyrannie. Placée dans une Allemagne nazie, elle collaborerait. Selon Zimmerman, elle est aussi coupable qu'un vrai collaborateur. Or cela semble faux : Jenny n'a rien fait de mal. Juger les gens pour ce qu'ils auraient fait heurte nos intuitions autant que la chance morale elle-même.
Le débat continue (notre résumé) Zimmerman accepte le prix : nous serions tous coupables, ou dignes d'éloges, de bien des façons que nous ignorons. Ses critiques ajoutent que beaucoup de phrases du type « il aurait fait ceci » n'ont peut-être pas de vérité fixée, ce qui fragilise la solution.
J
Judith Andre 1983 · attaque la conclusion

L'exemple de Gauguin ne montre rien sur la morale. Que le succès justifie après coup le choix du peintre, c'est vrai au sens de la raison (était-ce un bon pari pour sa vie ?), pas au sens moral : abandonner sa famille reste mal, quel que soit le résultat. Cela montre seulement que la morale n'est pas la seule source de valeur.

Williams répond
Bernard Williams 1993 · Post-scriptum de Williams
Williams admet que son article a pu être mal compris. On peut garder une morale à l'abri de la chance, au sens de Kant. Mais si nous sommes heureux que Gauguin ait fait ce qu'il a fait, alors cette morale n'est plus la valeur suprême. Elle perd ce qui faisait son attrait : offrir un domaine de valeur, et même de valeur suprême, protégé contre le hasard.
Le débat continue (notre résumé) Les critiques répondent que notre gratitude envers Gauguin peut simplement être déplacée, et qu'un choix se juge d'après ce que l'on savait au moment de décider, pas d'après le résultat. Ce volet du débat porte autant sur la place de la morale dans la vie que sur la chance.