QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?Le langage privé et le scarabée dans la boîte
L'esprit est-il le cerveau ?La question est mal posée

Le langage privé et le scarabée dans la boîte

Ludwig Wittgenstein 1889 · 1951Les limites de mon langage sont les limites de mon monde.
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Ce qu'il soutient

Un langage strictement privé est impossible. Le mot « douleur » ne tire pas son sens d'un objet caché dans une boîte : il remplace le cri, il s'apprend et s'emploie en public.

Pourquoi

Un mot a besoin d'un critère d'emploi correct indépendant de l'impression de celui qui parle, ce qui manque à un langage privé.

En bref

« Le langage privé et le scarabée dans la boîte » est un argument de Ludwig Wittgenstein (Recherches philosophiques, §243-315) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : la question est mal posée). Sa thèse : Un langage strictement privé est impossible. Le mot « douleur » ne tire pas son sens d'un objet caché dans une boîte : il remplace le cri, il s'apprend et s'emploie en public. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P1). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Recherches philosophiques, §243-315
Valide avec une prémisse implicite

Une idée très répandue, chez Descartes, Locke et bien d'autres : ce que je ressens, moi seul le connais vraiment, et mes mots pour le dire tirent leur sens de ce que je vois en moi. Wittgenstein imagine un langage dont les mots ne désigneraient que mes sensations privées, et montre qu'un tel langage ne peut pas fonctionner. Ces paragraphes sont parmi les plus commentés du XXe siècle, et on ne s'accorde pas sur leur structure exacte : ce qui suit est une reconstruction.

P1 · prémisse impliciteUn signe n'a de sens que s'il existe un critère pour distinguer son emploi correct de son emploi incorrect.
P2Ce critère doit être indépendant de l'impression de celui qui parle. Sinon, « est correct tout ce qui me paraîtra correct », et cela veut seulement dire qu'on ne peut plus parler de « correct ».
P3Dans un langage strictement privé, dont les mots désignent ce que seul celui qui parle peut connaître, le seul contrôle est son impression : sa mémoire vérifiée par sa mémoire, comme si l'on achetait plusieurs exemplaires du même journal pour vérifier qu'il dit vrai.
Donc un langage strictement privé est impossible. Le mot « douleur » ne tire pas son sens d'un objet caché dans une boîte : il remplace le cri, il s'apprend et s'emploie en public.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P1, l'ordinateur trouve un signe privé qui a un sens sans aucun critère de correction : un mot qu'on ne pourrait jamais mal employer, mais qui voudrait quand même dire quelque chose.
Valide avec P1. Wittgenstein ne l'écrit pas en une phrase : elle est supposée quand il dit qu'une définition sert à fixer la signification d'un signe (§258) et qu'on ne peut pas suivre une règle « en privé » (§202). La plupart des commentateurs la lui attribuent, mais c'est un point d'attaque : peut-on avoir un mot qui veut dire quelque chose sans qu'on puisse jamais se tromper en l'employant ?
Analogie. Chacun a une boîte avec quelque chose dedans, qu'on appelle « scarabée ». Personne ne peut regarder dans la boîte des autres. Le mot « scarabée » peut pourtant très bien servir entre nous. Mais alors ce qu'il y a dans les boîtes ne joue aucun rôle : chacun pourrait avoir autre chose, ou une boîte vide. L'image est de Wittgenstein (§293).

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Descartes (Méditations, II) 1641 · attaque la prémisse 3

Ce que je ressens, je le connais avec une certitude que rien n'égale. Même si je rêve, « il me semble que je vois de la lumière, que j'entends du bruit, et que je sens de la chaleur ; cela ne peut être faux ». L'accès à mes propres sensations n'est pas une simple impression : c'est le contrôle le plus sûr qui soit.

Wittgenstein répond
Wittgenstein Réponse de Wittgenstein (sans nommer Descartes)
« Seul je peux savoir si j'ai vraiment mal » est faux dans un sens, et dépourvu de sens dans un autre. Faux, car les autres savent très souvent quand j'ai mal. Dépourvu de sens, car de moi on ne peut pas dire, sauf par plaisanterie, que je « sais » que j'ai mal : qu'est-ce que cela voudrait dire, sinon que j'ai mal ?
Le débat continue (notre résumé) Pour ses défenseurs, cela veut dire que ma certitude sur ma douleur n'est pas un savoir vérifié, donc pas un critère qui pourrait contrôler un mot privé. Un cartésien répondra que Wittgenstein déplace la question : il ne s'agit pas de savoir si l'on dit « je sais » à propos de sa douleur, mais si la douleur elle-même est saisie directement, sans intermédiaire. Le débat sur la connaissance de soi reste très vif.
A. J. Ayer (« Un langage privé est-il possible ? ») 1954 · attaque la prémisse 2

Toute vérification finit par reposer sur la mémoire ou les impressions de quelqu'un, même en public : pour consulter un horaire, je dois me fier à ce que je vois et à ce dont je me souviens. Si la mémoire ne suffit jamais, aucun langage n'est possible ; si elle suffit, un Robinson isolé depuis sa naissance pourrait nommer ses propres sensations.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1954, après sa mort (1951).
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs de Wittgenstein répondent qu'il ne met pas en doute la mémoire en général : dans le cas public, on peut confronter un souvenir à quelque chose d'indépendant (l'horaire imprimé, les autres), alors que dans le cas privé il n'y a rien d'autre à consulter (§265). Saul Kripke (1982) relit l'argument à partir du paradoxe de la règle : ce qui manque au locuteur privé, c'est une communauté qui puisse le corriger. Cette lecture est elle-même très contestée.
Objection anticipée par Wittgenstein attaque la conclusion

Si le mot « douleur » ne désigne pas un objet intérieur, alors la sensation elle-même n'est rien. Tu es un béhavioriste déguisé : pour toi, tout est fiction sauf le comportement.

Wittgenstein répond
Wittgenstein
Il refuse. Entre un comportement de douleur accompagné de douleur et le même comportement sans douleur, « quelle différence pourrait être plus grande ? ». La sensation n'est pas un objet dont on parlerait comme d'une chose dans une boîte, mais ce n'est pas non plus un rien. S'il parle de fiction, c'est d'une fiction « grammaticale » : il rejette une façon de se représenter le langage, pas la douleur.
Le débat continue (notre résumé) Certains critiques, et même certains admirateurs, trouvent pourtant que l'argument pousse vers une forme de béhaviorisme logique : si un « processus intérieur a besoin de critères extérieurs » (§580), que reste-t-il de l'intérieur ? D'autres n'y voient qu'une critique de l'image de l'« objet intérieur ». Le débat continue.