QuestionsPeut-on être certain de quelque chose ?Ce dont on ne peut parler, il faut le taire
Peut-on être certain de quelque chose ?Ce qui échappe aux mots

Ce dont on ne peut parler, il faut le taire

Ludwig Wittgenstein 1889 · 1951Les limites de mon langage sont les limites de mon monde.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Sur la valeur, l'éthique et le sens du monde, il faut garder le silence : cela ne se dit pas, cela se montre.

Pourquoi

Une phrase n'a de sens que si elle dit un fait possible, or la valeur et le sens du monde ne sont pas des faits.

En bref

« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » est un argument de Ludwig Wittgenstein (Tractatus, 4.01, 6.41, 6.54, 7) sur la question « Peut-on être certain de quelque chose ? » (réponse : ce qui échappe aux mots). Sa thèse : Sur la valeur, l'éthique et le sens du monde, il faut garder le silence : cela ne se dit pas, cela se montre. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Tractatus, 4.01, 6.41, 6.54, 7
Valide avec une prémisse implicite

La dernière phrase du Tractatus est l'une des plus célèbres de la philosophie. Elle ne dit pas « tais-toi quand tu ne sais pas ». Elle trace une frontière : d'un côté, ce qui peut se dire, les faits ; de l'autre, ce qui ne peut que se montrer, la valeur, l'éthique, le sens de la vie. On la rapproche souvent de la première phrase du Tao te king (« le Dao qu'on peut dire n'est pas le Dao constant ») : l'écho est frappant, mais on ne connaît pas d'influence, et la thèse diffère. Lao-tseu parle d'une origine du monde que les noms découpent ; Wittgenstein parle de la limite de tout langage doué de sens, et ne décrit rien au-delà. C'est la thèse du premier Wittgenstein : le second la remettra en cause.

P1Une phrase n'a de sens que si elle est une image d'un fait possible : elle dit comment les choses sont dans le monde.
P2Or le sens du monde, la valeur, l'éthique ne sont pas des faits dans le monde : dans le monde, « il n'y a aucune valeur » ; le sens du monde « doit être en dehors de lui ».
P3 · prémisse impliciteCe qui ne peut pas être dit avec sens, il ne faut pas prétendre l'affirmer : on ne produirait que des phrases dépourvues de sens. La bonne méthode en philosophie est de dire seulement ce qui peut se dire, et de montrer à celui qui veut dire autre chose qu'il n'a pas donné de signification à certains de ses mots.
Donc sur la valeur, l'éthique et le sens du monde, il faut garder le silence : cela ne se dit pas, cela se montre.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où l'éthique est hors du monde et ne peut pas être dite avec sens, mais où rien n'oblige à se taire : on pourrait continuer à avancer des thèses sur l'éthique, tout en sachant qu'elles n'ont pas de sens.
Valide avec P3. P1 et P2 suffisent pour conclure que ces sujets ne peuvent pas être dits ; il faut P3 pour passer de « on ne peut pas » à « il faut se taire ». Wittgenstein ne l'écrit pas en une phrase, mais elle découle de sa conception de la philosophie comme clarification (4.112) et de la « seule méthode strictement correcte » (6.53). Ce « il faut » n'est pas une interdiction morale : se taire, c'est ne pas avancer de thèse là où aucune n'a de sens. Le vrai point de difficulté est ailleurs : P1 n'est pas elle-même une image d'un fait. Appliquée au livre, elle le rend dépourvu de sens. Wittgenstein le sait et l'assume (6.54). Deux lectures s'opposent ici. Lecture traditionnelle (Anscombe, Hacker) : il existe un indicible réel (la valeur, la forme logique) qui se montre. Lecture « résolue » (Cora Diamond, James Conant, vers 1990-2000) : il n'y a rien derrière ces phrases, et le livre veut nous en guérir. Nous présentons l'argument dans la première, la plus répandue ; la seconde est rappelée sous l'objection de Ramsey.
Analogie. Un appareil photo peut photographier tout ce qui est devant lui, sauf le point de vue d'où il photographie. Ce point de vue ne figure sur aucune photo, et pourtant il se voit dans toutes. Pour le Tractatus, le langage est l'appareil, les faits sont ce qu'il photographie, et la valeur est comme le point de vue : pas une chose de plus dans l'image.

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Bertrand Russell, introduction au Tractatus 1922 · attaque la prémisse 1

Wittgenstein « réussit à dire beaucoup de choses sur ce qui ne peut pas se dire ». C'est le signe qu'il existe peut-être une issue : ce qu'un langage ne peut pas dire de lui-même, un autre langage, qui parle du premier, pourrait le dire, et ainsi de suite, sans limite.

Wittgenstein répond
Wittgenstein Réponse anticipée de Wittgenstein (Tractatus, 6.54, écrit avant Russell)
Ses propres phrases sont des éclaircissements : celui qui le comprend finit par les reconnaître comme dépourvues de sens, après être monté sur elles pour aller au-delà. Il doit pour ainsi dire jeter l'échelle après y être monté.
Le débat continue (notre résumé) L'échelle répond au premier reproche (dire ce qui ne peut pas se dire) : Wittgenstein l'admet et l'assume. Elle ne répond pas à la seconde idée, la hiérarchie des langages. Russell prévoit lui-même la réplique (la théorie vaudrait pour la totalité des langages) et reconnaît que son hypothèse est « très difficile ». Mais la hiérarchie des langages deviendra un outil standard de la logique (Tarski, 1933), où l'on parle sans contradiction d'un langage dans un autre. Sur la défense par le « montrer », Russell dit qu'elle est peut-être suffisante, mais avoue un « certain malaise intellectuel ».
F
Frank Ramsey 1931 · attaque la conclusion

« Ce qu'on ne peut pas dire, on ne peut pas le dire, et on ne peut pas non plus le siffler. » Si les phrases sur l'éthique ou le Mystique sont vraiment dépourvues de sens, il n'y a rien derrière qui « se montre » : l'indicible n'est pas un contenu caché, c'est une absence de contenu. (Remarque écrite vers 1929, publiée en 1931 après la mort de Ramsey ; son texte n'est pas encore dans notre corpus.)

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Wittgenstein dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Nous n'avons pas relevé de réponse directe à cette phrase. Dans la préface des Recherches (1945), il écrit seulement que la critique de Ramsey l'a aidé, « dans une mesure que je peux à peine évaluer moi-même », à reconnaître de graves erreurs dans le Tractatus. On ne s'accorde pas sur ce que visent ces « graves erreurs » : sûrement l'idée d'une forme générale de toutes les phrases (Recherches, §114), moins sûrement la frontière entre dire et montrer. Pour la lecture dite « résolue » (Cora Diamond, James Conant), Wittgenstein pensait déjà comme Ramsey : dès le Tractatus, il n'y aurait rien d'indicible qui se montre, et l'image de l'échelle invite à le comprendre. Pour la lecture traditionnelle (Peter Hacker), le livre parle trop souvent de ce qui « se montre » pour que ce soit une ruse : Ramsey vise juste, et Wittgenstein l'a reconnu plus tard. Le débat reste ouvert.