Démocrite d'Abdère
Il n'existe que des atomes et du vide.
Démocrite d'Abdère (Ve-IVe s. av. J.-C., Abdère, en Thrace (nord de la Grèce)) : atomisme. Pour Démocrite, il n'existe que des atomes, des grains de matière trop petits pour être vus et impossibles à couper, et du vide où ils bougent. Tout le reste en découle : les astres, les vivants, et même l'âme, faite elle aussi d'atomes. Sur AskPhilosophy : 3 arguments reconstruits, 4 citations vérifiées mot pour mot dans ses textes originaux et 5 idées reçues examinées ; chaque texte porte un badge d'authenticité (écrit par l'auteur, posthume, notes d'élèves, transmis, apocryphe).
Que lisons-nous vraiment de lui ?
Démocrite a beaucoup écrit : Diogène Laërce (vers 230 apr. J.-C.) donne un catalogue de plus de soixante titres, ceux d'un savant qui touche à la physique, à l'éthique, aux mathématiques, à la musique et à la médecine. Tout est perdu. Il reste des fragments, des phrases citées par des auteurs bien plus tardifs. Les fragments sur la connaissance (B 6 à B 11) viennent de Sextus Empiricus (vers 200 apr. J.-C.), un sceptique qui les cite pour ses propres besoins. Les maximes morales viennent surtout de Stobée, une anthologie du Ve siècle apr. J.-C., et d'un recueil transmis sous le nom de « Démocrate », dont l'auteur est discuté. Pour la physique, nous dépendons d'Aristote (IVe s. av. J.-C.), qui cite souvent « Leucippe et Démocrite » ensemble, sans les distinguer, et de Diogène Laërce. La fiche est donc un portrait par témoins, jamais une lecture directe, et chaque extrait dit qui le rapporte.
Pourquoi il compte
Démocrite et son maître ou compagnon Leucippe ont proposé la première théorie où tout s'explique par de la matière en mouvement : des atomes qui s'assemblent, se heurtent et se séparent, sans dessein ni dieu qui les guide. Aristote en parle sans cesse pour la combattre. Épicure, puis Lucrèce, la reprennent, et c'est par eux que l'atomisme arrive à Gassendi et aux savants du XVIIe siècle. Attention pourtant : les atomes de Démocrite ne sont pas ceux de la physique d'aujourd'hui. Ce sont des corps pleins, indivisibles, qui ne diffèrent que par la forme, l'ordre et la position. Il n'a pas fait d'expérience pour le montrer.
Les maximes morales : une prudence
Plus de deux cents maximes morales circulent sous son nom. Une partie (B 35 à B 115) vient d'un recueil transmis sous le nom de « Démocrate » : certains y voient un autre auteur, d'autres une déformation du nom de Démocrite. Les autres viennent surtout de l'anthologie de Stobée (Ve s. apr. J.-C.), près de neuf siècles après lui ; la plupart des spécialistes les acceptent, mais leur attribution n'est jamais tout à fait sûre. Dans notre corpus, ces maximes ne sont disponibles qu'en anglais (traduction de Bakewell, 1907) : nous ne pouvons pas montrer le grec. Quand nous en citons une, la traduction française est la nôtre, et nous préférons celles que d'autres témoins (Diogène Laërce, Sénèque) confirment.
Comment le lire ici
Chaque extrait porte un badge. « Transmis par d'autres » : un fragment de Démocrite ou un résumé de sa doctrine, rapporté par Sextus, Diogène Laërce ou Sénèque. « Texte d'un autre auteur » : ce qu'Aristote, Cicéron ou Voltaire disent de lui. Le grec des fragments est celui de l'auteur qui les cite, coupé à la phrase que donne l'édition de référence (Diels-Kranz, numéro DK 68). Les textes de Sextus ont des erreurs de copie que nous gardons telles quelles. Les axes du radar ne sont remplis que là où un témoin dit quelque chose ; les autres sont laissés vides, avec la raison.
Ses positions
clique sur une ligne pour voir la preuveLes témoignages vont dans des sens opposés. Cicéron (par la bouche du stoïcien Balbus) dit que Démocrite, comme Épicure, nie « en quelque sorte » les dieux par sa doctrine des images. Une maxime en anglais (B 175) dit pourtant que les dieux donnent aux hommes tous les biens : mais son origine est discutée et nous n'en avons pas le grec. Nous ne notons pas l'axe.
Selon Sextus, Démocrite sépare deux sortes de connaissance : l'« obscure » (vue, ouïe, odorat, goût, toucher) et l'« authentique », qui va plus loin avec un organe plus fin de la pensée. La vérité vient donc de la pensée, pas des sens. Mais Aristote lui prête aussi l'idée que le vrai, c'est ce qui paraît : les témoins se contredisent, d'où le « débattu ».
Il écrit : « en vérité nous ne savons rien ; la vérité est au fond d'un puits » (B 117), et que nous ne saisissons rien d'infaillible, seulement ce qui change avec l'état de notre corps (B 9). Mais il croit à une connaissance « authentique » (B 11) et à une théorie complète de la nature : c'est un scepticisme sur les sens, pas sur tout. Aristote résume : « ou bien rien n'est vrai, ou bien c'est caché pour nous ».
L'âme est faite d'atomes lisses et sphériques, les plus mobiles, comme le feu ; elle est la même chose que l'intelligence (Diogène Laërce et Aristote le disent). Il n'y a ni âme séparée ni esprit immatériel. Aristote l'attaque justement là-dessus.
Diogène Laërce écrit que « tout arrive par nécessité » : le tourbillon des atomes cause tout, et Démocrite l'appelle nécessité. Mais les maximes morales lui demandent de choisir et de se corriger (« par devoir, non par peur, éloigne-toi de tes fautes », B 41, en anglais) : il ne discute pas le conflit entre les deux. Les spécialistes le rangent plutôt chez les déterministes.
Pour Démocrite, ce sont les qualités des sens (doux, amer, couleur) qui existent « par convention ». Il ne dit pas, dans nos textes, que le bien et le mal sont aussi une convention, et ses maximes parlent du bien comme d'une chose qu'on cherche. Les témoins ne tranchent pas : nous ne notons pas l'axe.
Diogène Laërce note que l'âme sereine n'est troublée ni par la peur, ni par la superstition. C'est une critique de la superstition, pas un texte sur le rapport de la foi et de la raison. Nous ne notons pas l'axe.
Diogène Laërce dit que le but de la vie est l'euthymie, ce qui donne une direction à choisir. Mais rien ne dit si ce but est inscrit dans la nature (il n'y a ni dessein ni dieu qui guide les atomes) ou s'il se décide. Nous ne notons pas l'axe.
Les maximes disent que « les insensés s'instruisent par le malheur » (B 54) et que le mal vient de l'aveuglement (B 175), sans théorie de la nature humaine. Nous ne notons pas l'axe.
Une maxime (B 252, en anglais) dit qu'il faut mettre l'intérêt de la cité au-dessus de tout et ne pas chercher un pouvoir contraire au bien commun. D'autres conseillent de s'éloigner des affaires pour rester serein. Les deux ne sont pas faciles à tenir ensemble, et B 252 n'est confirmée par aucun autre témoin : prudence.
Les maximes parlent de caractère plus que de règles ou de résultats : le bien n'est pas seulement de ne pas faire le mal, mais de ne pas désirer le faire (B 62) ; on reconnaît un homme à ses désirs autant qu'à ses actes (B 68). Mais ces maximes sont en anglais, de provenance discutée. Le rangement reste une interprétation.