Démocrite d'Abdère
Il n'existe que des atomes et du vide.
Idées reçues
Démocrite riait de tout, c'était « le philosophe qui rit ».
L'image est tardive : on la trouve chez des auteurs romains, plus de trois siècles après sa mort (le poète Horace, hors de notre corpus, puis Sénèque vers 50-60 apr. J.-C.). Dans De la colère, il écrit que Démocrite « dit-on, ne se trouvait jamais en public sans rire » : c'est une rumeur qu'il rapporte. Dans De la tranquillité de l'âme, il en fait un modèle, face à Héraclite qui pleure : il vaut mieux rire des vices des hommes que s'en désoler. Aucun des fragments que nous avons et aucun passage de Diogène Laërce ne parle de rire. Ce que Diogène Laërce rapporte, c'est une doctrine : le but est l'euthymie, une âme calme et solide, qu'il faut se garder de confondre avec le plaisir. Des textes encore plus tardifs développent l'image, comme de fausses lettres attribuées au médecin Hippocrate, ou Lucien (IIe s. apr. J.-C.), qui met en scène Démocrite qui rit face à Héraclite qui pleure : nous ne les avons pas collectés.
Démocrite a inventé l'atome tout seul.
Aristote parle souvent de « Leucippe et son compagnon Démocrite » ensemble, et Diogène Laërce note que l'école de Théophraste attribuait à Leucippe son livre principal, le Grand Diacosme. Nous savons très peu de Leucippe, si bien que son rôle exact est impossible à fixer. Il est plus sûr de dire que l'atomisme est une théorie née dans le cercle d'Abdère, développée par Démocrite.
Les atomes de Démocrite sont déjà ceux de la physique moderne.
Seul le mot est le même (atomos, « qu'on ne peut couper »). Pour Démocrite et Leucippe, d'après Aristote, les éléments sont le plein et le vide, c'est-à-dire l'être et le non-être, et les atomes ne diffèrent que par la forme, l'ordre et la position, comme les lettres A et N, ou AN et NA. Ils sont éternels et solides. Les atomes d'aujourd'hui ont des parties, des charges, des énergies, et se découpent. Surtout, Démocrite n'a pas prouvé son idée par l'expérience : c'est un raisonnement, qu'Aristote juge négligent sur l'origine du mouvement.
Platon détestait Démocrite et voulait brûler ses livres.
Le fait vient de Diogène Laërce (vers 230 apr. J.-C.), qui cite Aristoxène (IVe s. av. J.-C.) : Platon aurait voulu brûler tous les écrits de Démocrite qu'il pouvait réunir, mais des pythagoriciens l'en auraient dissuadé car ils circulaient déjà partout. Diogène ajoute un indice : Platon, qui parle de presque tous les anciens, ne cite jamais Démocrite. Mais c'est une anecdote rapportée de loin. Un silence peut s'expliquer autrement, et nous n'avons aucun texte de Platon sur lui.
Démocrite s'est crevé les yeux pour mieux penser.
Cicéron (Tusculanes V, vers 45 av. J.-C.) écrit seulement que Démocrite, ayant perdu la vue, ne distinguait plus le blanc du noir mais distinguait le bien du mal, et qu'il pensait que la vue gêne l'esprit. Il ne dit pas, dans ce passage, qu'il s'est aveuglé lui-même. Ailleurs (Des fins des biens et des maux V, hors de notre corpus), Cicéron rapporte bien le bruit qu'il se serait privé de la vue, mais en ajoutant qu'il ne sait pas si c'est vrai. D'autres auteurs, plus tardifs, répètent l'histoire. C'est une anecdote, pas un fait établi.