Ibn Khaldoun
Les civilisations naissent et meurent selon la force de leur solidarité.
Idées reçues
Ibn Khaldoun a inventé la courbe de Laffer.
L'idée est bien chez lui : au début d'une dynastie, des impôts légers rapportent beaucoup ; à la fin, des impôts lourds rapportent peu, car les gens cessent d'entreprendre. Mais il ne trace aucune courbe et ne cherche pas de taux idéal : il décrit le vieillissement d'un État qui taxe de plus en plus pour payer son luxe. Le nom de « courbe de Laffer » date des années 1970 ; Ronald Reagan (en 1981), puis Arthur Laffer lui-même, ont cité Ibn Khaldoun pour défendre des baisses d'impôts.
Ibn Khaldoun est le père de la sociologie.
Il a conscience de fonder une « science nouvelle », qui a son propre objet : la civilisation, c'est-à-dire la société humaine. Et il y explique les faits sociaux par des causes, comme le fera la sociologie. Mais l'étiquette est moderne (le mot « sociologie » date du XIXe siècle), son but premier est de critiquer les récits des historiens, et ses explications mêlent l'observation, le climat, la médecine de son temps et la religion. Un précurseur remarquable, plutôt qu'un père direct : les fondateurs européens de la sociologie ne l'avaient pas lu.
Ibn Khaldoun méprisait les Arabes.
Ses jugements sont durs : là où « les Arabes » dominent, écrit-il, la ruine arrive vite, car ils pillent et ne gouvernent pas. Mais il définit ces « Arabes » par un genre de vie : ce sont les nomades chameliers du désert, au même titre que les Berbères nomades, les Kurdes ou les Turkmènes. Il a sous les yeux les tribus bédouines qui ont ravagé le Maghreb depuis le XIe siècle. Lui-même se dit d'ascendance arabe, et il écrit ailleurs qu'aucun peuple n'a été aussi prompt à accepter la vérité religieuse, ni n'a fondé d'aussi grands empires. Des lecteurs arabes du XXe siècle l'ont pourtant accusé de mépris : le débat porte sur le sens exact du mot.
En expliquant les peuples par le climat, Ibn Khaldoun échappait aux préjugés de son temps.
En partie seulement. Il rejette l'explication de son époque selon laquelle les Noirs descendraient de Cham, maudit par Noé : la Torah, note-t-il, ne parle pas de couleur, et la couleur de peau vient du climat, au point de changer en quelques générations quand un peuple émigre. Mais le même raisonnement par le climat le conduit à des jugements dégradants : il écrit que les peuples noirs des pays les plus chauds ont des mœurs « proches de celles des animaux » (il en dit autant des Slaves du grand Nord), et qu'ils se soumettent à l'esclavage « par manque d'humanité ». Ces pages reprennent les préjugés d'un monde où la traite des esclaves africains était courante. Elles sont fausses et doivent être lues comme telles, sans être cachées. Les vieilles traductions citées ici emploient les mots de leur époque.