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PhilosophesGottfried Wilhelm Leibniz

Gottfried Wilhelm Leibniz

Nous vivons dans le meilleur des mondes possibles.

Rationalisme1646 – 1716 AllemagneRationalisteCroyantMathématicienOptimiste métaphysique
Monadologie, 32-38 ; Principes de la nature et de la grâce, 7-8

La raison suffisante : pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Ce qu'il soutient

Il existe un être nécessaire, raison dernière de toutes choses : Dieu.

Pourquoi

Tout a une raison, et la série entière des choses qui auraient pu ne pas être n'a pas sa raison en elle-même : elle est hors de la série.

Valide avec une prémisse implicite

Si rien n'arrive sans raison, alors le monde entier doit avoir une raison d'exister. Leibniz soutient qu'on ne la trouvera jamais dans le monde lui-même, même en remontant à l'infini. À la différence de la troisième voie de Thomas d'Aquin, qui part de choses qui naissent et meurent, il part d'un principe général, la raison suffisante, et l'applique au monde entier : même un monde éternel, dit-il, aurait besoin d'une raison. C'est l'argument « de la contingence », souvent jugé la version la plus forte de la preuve cosmologique.

P1Principe de raison suffisante : rien n'existe et rien n'est vrai sans une raison suffisante pour laquelle il en est ainsi et non autrement.
P2Le monde, c'est-à-dire l'ensemble de toutes les choses contingentes, est contingent : rien en lui ne rend son existence nécessaire, il aurait pu ne pas exister ou être autrement.
P3 · prémisse impliciteLe principe vaut aussi pour la série entière des choses contingentes, prise comme un tout, et pas seulement pour chacune de ses parties.
P4Une série de choses contingentes ne contient pas sa propre raison : chaque état s'explique par le précédent, mais même en remontant à l'infini, on n'en est pas plus avancé.
P5Si la série entière a une raison et qu'elle n'est pas dans la série, elle est hors d'elle, dans une substance nécessaire qui porte la raison de son existence en elle-même : c'est ce que nous appelons Dieu.
Donc il existe un être nécessaire, raison dernière de toutes choses : Dieu.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où le principe vaut pour chaque chose, où chaque état s'explique par le précédent, mais où la série entière n'a pas de raison : elle est simplement là. Aucun être nécessaire n'est alors requis.
Valide avec P3. Leibniz l'affirme (il cherche « la raison de l'existence du monde, qui est l'assemblage entier des choses contingentes ») sans la défendre à part : il passe de « chaque chose a une raison » à « l'ensemble de toutes les choses a une raison ». Sans elle, rien n'oblige à chercher une raison au tout, et la conclusion ne suit plus. Le débat porte surtout sur P1 (le principe est-il vrai sans exception ?), P3 (le tout est-il une chose de plus ?) et P5 (l'être nécessaire est-il forcément Dieu ?).
Analogie. Un livre de géométrie a été recopié sur un autre, lui-même recopié sur un autre, et ainsi de suite depuis toujours. Chaque copie s'explique par la précédente. Mais pourquoi existe-t-il de tels livres, et pourquoi écrits ainsi ? Remonter la chaîne, même à l'infini, ne répond pas à la question. C'est l'exemple de Leibniz lui-même.

Objections

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Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection anticipée par Leibniz attaque la prémisse 4

Si le monde est éternel, chaque état est expliqué par l'état précédent, sans fin. Tout est donc expliqué, et l'on n'a pas besoin de sortir du monde.

Leibniz répond
Leibniz
Expliquer chaque copie par la précédente ne dit jamais pourquoi il existe des livres plutôt que rien, ni pourquoi ils sont écrits ainsi. Même un monde éternel ne contient pas la raison complète de son existence.
Où en est le débat (notre résumé)Leibniz répond que l'explication de chaque copie par la précédente ne dit pas pourquoi il existe des livres plutôt que rien. Ceux qui rejettent cette exigence (Hume, Russell, plus bas) nient que l'ensemble doive avoir une raison en plus de ses parties : le désaccord de fond porte sur la portée du principe de raison suffisante.
Spinoza 1677 · attaque la prémisse 2

Si tout a une raison suffisante, alors rien n'aurait pu être autrement : tout découle nécessairement de la nature de Dieu. Le principe de raison détruit la contingence dont l'argument a besoin. (On appelle aujourd'hui ce problème « l'effondrement modal ».)

Leibniz répond
Leibniz
Il faut distinguer deux nécessités. Ce monde est choisi parce qu'il est le meilleur : c'est une nécessité morale, celle du sage. Mais son contraire n'implique aucune contradiction : il n'est pas nécessaire au sens métaphysique, donc il reste contingent.
Peter van Inwagen 1983
Résumé : van Inwagen soutient que le principe de raison suffisante, appliqué à la conjonction de toutes les vérités contingentes, mène à une impasse : la proposition qui expliquerait cette conjonction ne pourrait être ni contingente (elle ferait alors partie de la conjonction et devrait s'expliquer elle-même) ni nécessaire (ce qu'elle entraîne serait alors nécessaire, y compris la conjonction). Il en conclut qu'il faut rejeter le principe.
Voir la suite du débat (1)
Alexander Pruss 2006
Résumé : Pruss répond qu'une explication « suffisante » n'a pas à entraîner logiquement ce qu'elle explique, et que l'action libre d'un agent peut expliquer sans nécessiter. Le principe n'implique donc pas que tout soit nécessaire.
Où en est le débat (notre résumé)Leibniz distingue nécessité morale et nécessité métaphysique. Van Inwagen (1983) juge que le principe, pris sans exception, laisse malgré tout un dilemme ; Pruss (2006) répond en s'appuyant sur l'action libre d'un agent, ce qui suppose une certaine conception de la liberté. Le désaccord de fond porte sur le sens de « suffisante » et sur la nature de la liberté.
Hume (Cléanthe, dans les Dialogues) 1779 · attaque la prémisse 3

Si l'on a expliqué la cause de chaque partie, on a tout expliqué. Réunir les parties en un « tout » est un acte arbitraire de l'esprit, comme on réunit des provinces en un royaume : ce tout n'a pas besoin d'une cause en plus.

Leibniz répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1779, après sa mort (1716).
William Rowe 1975
Résumé : Rowe, lui-même non croyant, juge pourtant que l'objection ne porte pas. Il soutient que, lorsque chaque membre d'une collection est expliqué par un autre membre de la même collection, il ne s'ensuit pas que la collection elle-même soit expliquée. Expliquer chaque être dépendant n'explique pas pourquoi il existe des êtres dépendants plutôt que rien. Le principe de Hume et d'Edwards (expliquer les parties, c'est expliquer le tout) ne vaut donc pas contre cet argument. Rowe conclut néanmoins que l'argument n'est pas une preuve, faute de savoir si le principe de raison suffisante est vrai.
Où en est le débat (notre résumé)Hume et Russell jugent qu'une fois les parties expliquées, le tout l'est ; Rowe répond que ce n'est pas le cas quand les parties s'expliquent les unes par les autres. Le désaccord de fond est le principe de raison suffisante : évident pour Pruss, simple postulat pour Russell (voir l'argument de Russell).
Kant 1781 · attaque la prémisse 5

Même en accordant qu'un être nécessaire existe, rien ne prouve par l'expérience qu'il s'agit de Dieu, l'être parfait. Pour franchir ce pas, la preuve cosmologique doit supposer que la perfection suprême implique l'existence nécessaire : c'est une preuve ontologique déguisée, et celle-ci échoue. (Leibniz, lui, acceptait la preuve ontologique, à condition de montrer d'abord que Dieu est possible : Monadologie, 45.)

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1781, après sa mort (1716).
Où en est le débat (notre résumé)Leibniz admettait lui-même la preuve ontologique, à condition de montrer d'abord que Dieu est possible (Monadologie, 45) : l'objection de Kant le touche donc sous un autre angle que Thomas. La réponse par une nécessité seulement « factuelle » (Reichenbach, 1972), discutée dans l'argument de Thomas, convient mal ici : l'être nécessaire de Leibniz porte la raison de son existence en lui-même. Point ouvert.
Bertrand Russell 1948 · attaque la prémisse 1

Rien ne garantit que tout ait une raison. L'univers peut être un fait brut : il est là, et c'est tout. Exiger une explication de l'ensemble est un postulat, pas une évidence (débat radiophonique avec le père Copleston, BBC).

un défenseur répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1948, après sa mort (1716).
Alexander Pruss défenseur de l'argument · 2006
Résumé : Pruss juge le principe de raison suffisante évident, et ajoute un argument pratique : déclarer un fait « brut » ne devrait être qu'un dernier recours.
Où en est le débat (notre résumé)Russell traite le principe comme un postulat, Pruss comme une évidence. Aucun camp ne dispose d'une preuve acceptée par l'autre : point de désaccord de fond, ouvert.