PhilosophesMontesquieu

Montesquieu

Pour éviter l'abus, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir.

Lumières · Libéralisme1689 – 1755 FrancePhilosophe des LumièresPenseur politiqueJuristeRomancier
De l'esprit des lois, XI, 4 et 6

Le pouvoir arrête le pouvoir

Ce qu'il soutient

Pour que les citoyens soient libres, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir : faire les lois, les exécuter et juger ne doivent pas être réunis dans les mêmes mains.

Pourquoi

Quiconque a du pouvoir est porté à en abuser jusqu'à trouver des limites, et seul un pouvoir en pose.

Valide avec une prémisse implicite

Un bon roi, une assemblée vertueuse, un peuple qui vote : cela suffit-il pour être libre ? Non, répond Montesquieu. Même le meilleur des hommes, s'il a tout le pouvoir, finira par en abuser. La liberté ne dépend pas des bonnes intentions de ceux qui gouvernent, mais de la façon dont le pouvoir est réparti : faire les lois, les exécuter, juger. Il ne parle jamais de « séparation des pouvoirs » : sa formule est « le pouvoir arrête le pouvoir ».

P1Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. C'est une expérience éternelle.
P2Il n'y a de liberté politique que là où l'on n'abuse pas du pouvoir. Être libre, c'est être en sûreté : ne pas avoir à craindre un autre citoyen.
P3 · prémisse impliciteRien d'autre qu'un pouvoir ne limite durablement un pouvoir : ni la vertu de celui qui gouverne, ni ses promesses. « La vertu même a besoin de limites. »
P4Si le même homme ou le même corps fait les lois, les exécute et juge, aucun autre pouvoir ne peut l'arrêter : « Tout seroit perdu ».
Donc, pour que les citoyens soient libres, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir : faire les lois, les exécuter et juger ne doivent pas être réunis dans les mêmes mains.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où le pouvoir est limité, et les citoyens libres, sans qu'aucun autre pouvoir ne l'arrête : par exemple un roi si vertueux qu'il se limite lui-même. C'est exactement ce que P3 refuse de croire possible durablement.
Avec P3, l'argument est valide. P1 et P2 disent : pas de liberté sans limites au pouvoir. P3 dit : ces limites ne peuvent venir que d'un autre pouvoir. P4 dit : quand tout est dans les mêmes mains, il n'y a plus d'autre pouvoir. P3 est implicite, mais c'est le cœur de l'idée : Montesquieu ne compte pas sur la sagesse des gouvernants, il compte sur la « disposition des choses ». Les critiques visent surtout la conclusion : un pouvoir divisé peut-il encore agir ? Et qui a le dernier mot ?
Analogie. Dans un match, si le même joueur marque les buts, tient le chronomètre et siffle les fautes, on se doute de qui va gagner. Même s'il est honnête, personne ne peut le vérifier. On ne demande pas aux joueurs d'être des saints : on donne le sifflet à quelqu'un d'autre.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Hobbes 1651 · attaque la conclusion

Diviser le pouvoir, c'est le dissoudre : des pouvoirs divisés se détruisent l'un l'autre. L'Angleterre l'a appris à ses dépens : c'est parce qu'on croyait le pouvoir partagé entre le roi, les Lords et les Communes que le peuple s'est divisé et qu'est venue la guerre civile.

Montesquieu répond
Montesquieu Réponse de Montesquieu (De l'esprit des lois, 1748 ; il ne nomme pas Hobbes ici)
Le corps législatif étant composé de deux parties, l'une enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la législative. Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais, comme le mouvement nécessaire des choses les oblige à aller, elles seront forcées d'aller de concert.
Le débat continue (notre résumé) Montesquieu ne nomme pas Hobbes : il décrit un mécanisme, il ne réfute pas un texte. Un hobbesien dirait que « forcées d'aller de concert » est un espoir plus qu'une preuve, et Montesquieu reconnaît lui-même qu'un tel État « périra » le jour où le pouvoir législatif sera plus corrompu que l'exécutif. Il ajouterait qu'en Angleterre, après 1688, il reste un souverain qui a le dernier mot : le roi et les deux chambres réunis en Parlement. Les défenseurs de Montesquieu répondent que beaucoup de constitutions à pouvoirs partagés durent depuis plus de deux siècles. Les blocages entre pouvoirs restent pourtant un problème réel.
Rousseau 1762 · attaque la conclusion

La souveraineté est indivisible : la volonté est générale ou elle ne l'est pas. Nos politiques font du souverain « un être fantastique et formé de pièces rapportées », comme des charlatans qui découpent un enfant et le font retomber vivant. Faire la loi revient au peuple seul ; le reste n'est que l'exécution de cette loi.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1762, après sa mort (1755).
Le débat continue (notre résumé) Montesquieu est mort en 1755, sept ans avant le Contrat social. Le désaccord est plus étroit qu'il n'y paraît : Rousseau aussi veut que le gouvernement (l'exécutif) soit distinct du souverain qui fait les lois. Ce qu'il refuse, c'est que le pouvoir de faire la loi soit partagé, par exemple avec une chambre de nobles ou un roi qui peut dire non. Pour Montesquieu, c'est justement ce partage qui protège le citoyen ; pour Rousseau, il trahit la volonté générale.
L
Louis Althusser 1959 · attaque la conclusion

Derrière l'équilibre des pouvoirs, il y a un équilibre entre classes sociales. Dans la constitution que décrit Montesquieu, une chambre de nobles héréditaires sert de « puissance réglante » : sa liberté protège d'abord les privilèges de ceux qui en ont déjà (Montesquieu, la politique et l'histoire).

Montesquieu répond
Montesquieu Ce que Montesquieu prévoit lui-même (De l'esprit des lois, XI, 6)
Comme une puissance héréditaire pourrait être portée à suivre ses intérêts particuliers et à oublier ceux du peuple, il faut que, là où elle aurait un grand intérêt à se laisser corrompre, comme dans les lois sur les impôts, elle n'ait que la faculté d'empêcher, et non celle de décider.
Le débat continue (notre résumé) Althusser répondrait que la faculté d'empêcher est justement un veto : les nobles peuvent bloquer toute réforme qui toucherait leurs privilèges. Montesquieu le dit d'ailleurs lui-même quelques lignes plus haut : les nobles doivent former un corps qui ait « droit d'arrêter les entreprises du peuple », pour défendre des prérogatives qui sont, dit-il, « odieuses par elles-mêmes » et toujours en danger dans un État libre (XI, 6). Le mécanisme « le pouvoir arrête le pouvoir » peut survivre sans la noblesse (les constitutions modernes l'ont gardé en la supprimant), mais la question reste : qui sont, aujourd'hui, les pouvoirs qui s'équilibrent ?