Thalès de Milet
Le principe de toute chose est l'eau.
Idées reçues
Thalès a prédit l'éclipse de soleil de 585 av. J.-C.
Hérodote (vers 440 av. J.-C., environ un siècle et demi plus tard) écrit seulement que Thalès avait annoncé aux Ioniens le changement du jour en nuit, « en fixant l'année » où il aurait lieu : pas le jour, et il ne dit pas comment. Diogène Laërce (huit siècles plus tard) cite Eudème, un élève d'Aristote, pour dire que Thalès aurait été le premier à prédire des éclipses de soleil. Les astronomes modernes identifient l'éclipse de la bataille à celle du 28 mai 585, mais certains historiens des sciences doutent qu'on ait pu la prévoir avec les connaissances de l'époque. L'éclipse est bien rapportée. La prédiction repose sur Hérodote, qui ne donne aucun détail, et sur une tradition reprise par Eudème, plus de deux siècles après.
Le théorème de Thalès est de Thalès.
Le « théorème de Thalès » appris en France (des droites parallèles coupent deux droites en segments proportionnels) ne figure dans aucun de nos textes anciens. Diogène Laërce (vers 230 apr. J.-C.) rapporte seulement deux choses : selon Pamphila, Thalès aurait le premier inscrit un triangle rectangle dans un cercle, et selon Hiéronymos (vers 300 av. J.-C.), il aurait mesuré la hauteur des pyramides par leur ombre, quand l'ombre d'un homme est égale à sa taille. Pour le triangle, Diogène ajoute que d'autres, dont Apollodore le calculateur, racontent la même histoire à propos de Pythagore. La proposition proportionnelle est écrite chez Euclide (Éléments VI, 2), vers 300 av. J.-C. Le nom vient d'une attribution tardive. Dans les pays anglophones, le « théorème de Thalès » désigne autre chose : l'angle droit inscrit dans un demi-cercle, c'est-à-dire justement ce que Pamphila lui attribue, sept siècles après lui.
Thalès pensait que tout est fait d'eau.
Aristote écrit que Thalès dit que l'eau est le « principe » (arkhè), c'est-à-dire ce d'où les choses viennent et ce qui subsiste en elles, pas que les arbres et les pierres sont de l'eau. Et les raisons qu'il donne (la nourriture, la chaleur et les graines sont humides) sont introduites par « probablement » : ce sont les suppositions d'Aristote, environ deux siècles après Thalès. Un peu plus loin, Aristote se demande si cette opinion est plus ancienne que Thalès (chez les poètes qui faisaient de l'Océan le père de toutes choses), et conclut seulement que Thalès, « dit-on », l'a soutenue : même pour Aristote, c'est un « dit-on ».
Thalès est tombé dans un puits en regardant les étoiles.
Platon (Théétète, vers 369 av. J.-C., environ 175 ans après) fait raconter l'histoire par Socrate avec « on raconte », et la servante qui se moque de lui est une Thrace « dit-on ». Platon s'en sert pour décrire les philosophes, pas pour raconter la vie de Thalès. Diogène Laërce (huit siècles plus tard) a une autre version : une vieille femme, et un fossé.
Thalès s'est enrichi grâce aux olives pour prouver que les philosophes peuvent être riches.
C'est bien ce que dit l'histoire, mais c'est une histoire. Aristote (Politique I 11, environ deux siècles plus tard) écrit « on raconte » : moqué pour sa pauvreté, Thalès aurait loué d'avance tous les pressoirs à huile et montré que les philosophes s'enrichissent aisément s'ils le veulent, mais que ce n'est pas ce qui les occupe. Aristote ajoute aussitôt que ce procédé (un monopole) est à la portée de tous, et qu'on en a fait honneur à Thalès à cause de sa réputation de sagesse. Diogène Laërce cite une autre source, Hiéronymos de Rhodes (IIIe s. av. J.-C.), qui raconte la même chose. Aucun des deux ne dit avoir eu plus qu'un récit qui circulait.