QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?L'homme volant : l'âme se connaît sans le corps
L'esprit est-il le cerveau ?L'esprit n'est pas matière

L'homme volant : l'âme se connaît sans le corps

L'homme volant

Avicenne v. 980 · v. 1037L'âme se sait exister avant tout corps : l'homme volant.
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Ce qu'il soutient

Son être, son « moi », est autre chose que son corps et ses organes : l'âme n'est pas le corps, et même n'est pas un corps.

Pourquoi

Privé de tout sens, l'homme volant sait quand même qu'il existe, sans affirmer l'existence de son corps : le moi n'est donc pas le corps.

La même idée à travers l'histoire
Avicenne1027Trois versions : au début et à la fin du De l'âme du Shifa', puis dans les Directives et remarques, où il répond aussi à l'objection « je me connais par mes actes ».
Descartes1641Je peux douter d'avoir un corps, pas d'exister en tant que je pense : donc je suis une chose qui pense, distincte du corps. Le rapprochement avec l'homme volant est fait depuis longtemps ; une influence directe n'est pas prouvée.
En bref

« L'homme volant : l'âme se connaît sans le corps » est un argument d'Avicenne (Le Livre de la guérison, De l'âme, I, 1 et V, 7 ; Directives et remarques, namat 3, 1027) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : l'esprit n'est pas matière). Sa thèse : Son être, son « moi », est autre chose que son corps et ses organes : l'âme n'est pas le corps, et même n'est pas un corps. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 3 prémisses. AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Le Livre de la guérison, De l'âme, I, 1 et V, 7 ; Directives et remarques, namat 3
Valide

Imagine un homme créé d'un coup, adulte, les yeux voilés, flottant dans l'air sans rien toucher, les membres écartés. Il ne voit rien, ne sent rien, pas même son propre corps. Sait-il qu'il existe ? Oui, répond Avicenne, et sans aucun doute. Pourtant il ne sait rien de ses mains, de son cœur ou de son cerveau. Six siècles plus tard, Descartes fera un raisonnement très proche ; on ne sait pas s'il connaissait le texte d'Avicenne, qui circulait en latin depuis le XIIe siècle. Avicenne lui-même présente l'homme volant comme un « éveil » pour qui sait voir, pas comme une démonstration en règle.

P1L'homme volant, privé de toute sensation, est pourtant certain d'exister : il affirme son propre être sans le moindre doute.
P2En même temps, il n'affirme l'existence d'aucune partie de son corps : ni ses membres, ni ses entrailles, ni son cœur, ni son cerveau, ni rien d'extérieur.
P3Ce qui est affirmé est autre chose que ce qui n'est pas affirmé : une même chose ne peut pas être à la fois connue et ignorée.
Donc son être, son « moi », est autre chose que son corps et ses organes : l'âme n'est pas le corps, et même n'est pas un corps.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
La forme est valide, sans prémisse cachée. L'ordinateur montre même que P3 n'est pas nécessaire : en logique, si une chose a une propriété et qu'une autre ne l'a pas, elles sont forcément différentes (c'est la « loi de Leibniz » : deux choses identiques ont toutes leurs propriétés en commun). Tout le débat est donc ailleurs : « être affirmé par l'homme volant » est-il une vraie propriété de la chose, ou seulement une façon dont il la connaît ? Je peux connaître quelqu'un sous un nom et l'ignorer sous un autre, sans qu'il y ait deux personnes. Si « être affirmé » dépend seulement de ce que je sais, P1 et P2 ne permettent pas de conclure. Avicenne en avait conscience : il présente l'homme volant comme un « éveil » destiné à qui sait voir, et donne ailleurs (De l'âme, V, 2) une démonstration plus technique de l'immatérialité de l'âme.
Analogie. Les yeux fermés, dans un caisson d'isolation sensorielle, tu ne sens plus tes bras ni tes jambes. Tu sais pourtant très bien que tu es là. Avicenne en conclut que ce « tu » n'est pas fait de bras et de jambes. Ses critiques répondent : peut-être que si, et que tu ne le sens simplement plus.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection anticipée par Avicenne (Directives et remarques) 1032 · attaque la prémisse 1

Je ne me connais pas directement : je me connais par mes actes. Je sais que j'existe parce que je pense, que je bouge, que je fais quelque chose.

Avicenne répond
Avicenne
Dans la situation imaginée, tu n'as aucun acte ni aucun mouvement à constater. Et si tu reconnais un acte comme « ton » acte, c'est que tu te connaissais déjà : ton être fait partie du sens de « ton acte ». Il est connu avant l'acte, ou au moins avec lui, mais pas par lui.
Arnauld, contre Descartes 1641 · attaque la prémisse 3

Je peux concevoir clairement un triangle rectangle sans savoir que le carré de l'hypoténuse égale la somme des carrés des côtés ; cette propriété lui appartient pourtant. Connaître une chose sans en connaître une autre ne prouve pas qu'elles sont séparées : ma connaissance est peut-être seulement incomplète. L'objection vise Descartes, mais elle touche l'homme volant de la même façon : ignorer son cerveau ne prouve pas que le moi n'est pas le cerveau.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1641, après sa mort (1037).
Le débat continue (notre résumé) Avicenne n'a pas pu répondre à Arnauld, venu six siècles après lui. Mais il donne lui-même deux éléments. D'abord, il présente l'homme volant comme un « éveil », pas comme une preuve complète. Ensuite, à la fin du De l'âme, il insiste sur le fait que ce qui est ignoré ne peut pas être la même chose que ce qui est connu, et que nos membres sont pour nous comme des vêtements. Ses défenseurs ajoutent que le moi n'est pas connu par une description incomplète, mais tout entier et directement. Ses critiques répondent que c'est justement ce qu'il faudrait prouver. (Notre résumé.)
Hume 1739 · attaque la prémisse 1

Quand je rentre en moi-même, je tombe toujours sur une perception particulière : chaud, froid, plaisir, douleur. Je ne me saisis jamais sans une perception. L'homme volant, privé de toute perception, ne trouverait donc rien en lui, et dans un sommeil profond, nous n'avons même plus conscience de nous-mêmes.

Avicenne répond
Avicenne
Celui qui voit clair n'oublie jamais qu'il existe. Même le dormeur dans son sommeil et l'homme ivre dans son ivresse ne perdent pas leur être de vue, même si la représentation qu'ils en ont ne reste pas dans leur mémoire.
Le débat continue (notre résumé) Ce passage a été écrit sept siècles avant Hume : il répond à son argument du sommeil, mais pas à son observation centrale, à savoir qu'en s'observant soi-même on ne trouve jamais un « moi » nu, seulement des perceptions. Les deux affirment le contraire l'un de l'autre sur ce que révèle l'introspection, et aucun ne peut prouver son témoignage à l'autre. (Notre résumé.)
N
Neurosciences (XXe-XXIe siècles) 1990 · attaque la conclusion

La conscience de soi dépend du cerveau : une anesthésie la suspend, certaines lésions la modifient profondément (perte du sentiment d'habiter son corps, de reconnaître ses membres comme siens). Que l'homme volant ne sente pas son cerveau ne montre pas que son moi existe sans lui : nous ne sentons jamais notre cerveau, même quand il fonctionne.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1990, après sa mort (1037).
Le débat continue (notre résumé) Avicenne savait déjà que l'imagination, la mémoire et l'estimation ont leur siège dans le cerveau (De l'âme, I, 5). Il tenait les organes pour des instruments de l'âme : abîmer l'instrument gêne l'action, sans montrer que l'instrument est celui qui agit. Ses critiques répondent que plus on explique la pensée par le cerveau, moins cette hypothèse d'un utilisateur caché est utile. Le débat reste ouvert. (Notre résumé.)