QuestionsL'Histoire a-t-elle un sens ?L'ange de l'histoire : le progrès vu comme une tempête
L'Histoire a-t-elle un sens ?Pas de sens

L'ange de l'histoire : le progrès vu comme une tempête

L'ange de l'histoire

Walter Benjamin 1892 · 1940Critique et philosophe : le progrès vu depuis les vaincus, comme une catastrophe unique qui s'accumule.
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Ce qu'il soutient

Il n'y a pas de sens de l'histoire comme progrès vers le mieux ; il faut brosser l'histoire à rebrousse-poil, depuis les vaincus, et saisir la chance d'interrompre le cours des choses.

Pourquoi

L'ange de l'histoire voit une seule catastrophe qui entasse les ruines ; ce que nous appelons progrès est la tempête qui le pousse.

En bref

« L'ange de l'histoire : le progrès vu comme une tempête » est un argument de Walter Benjamin (Sur le concept d'histoire (Thèses), IX, VII, XIII (1940)) sur la question « L'Histoire a-t-elle un sens ? » (réponse : pas de sens). Sa thèse : Il n'y a pas de sens de l'histoire comme progrès vers le mieux ; il faut brosser l'histoire à rebrousse-poil, depuis les vaincus, et saisir la chance d'interrompre le cours des choses. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Sur le concept d'histoire (Thèses), IX, VII, XIII (1940)
Valide avec une prémisse implicite

Walter Benjamin écrit ces dix-huit thèses au printemps 1940, en France, alors que l'armée allemande avance ; quelques mois plus tôt, le pacte entre Hitler et Staline a trompé ses espoirs. Il meurt à la frontière espagnole en septembre, avant de les publier. Dans la thèse IX, il décrit un tableau de Paul Klee, « Angelus Novus », et en fait une image de l'histoire : un ange qui regarde le passé comme une accumulation de ruines tandis qu'une tempête le pousse vers l'avenir. Cette tempête, dit-il, c'est ce que nous appelons le progrès. Attention : le texte est elliptique, mêle le vocabulaire marxiste et le vocabulaire théologique, et n'a pas été préparé pour la publication ; il a été interprété de manières très différentes.

P1Là où une chaîne d'événements nous apparaît, l'ange de l'histoire voit une seule catastrophe, qui entasse sans cesse ruines sur ruines et les jette à ses pieds.
P2Une tempête venue du Paradis le pousse irrésistiblement vers l'avenir, auquel il tourne le dos, pendant que le tas de ruines monte vers le ciel : ce que nous appelons le progrès, c'est cette tempête.
P3Il n'y a jamais de document de la culture qui ne soit en même temps un document de la barbarie. Les vainqueurs d'aujourd'hui sont les héritiers de tous ceux qui ont vaincu, et l'historien qui s'identifie au vainqueur travaille pour les dominants.
P4L'idée d'un progrès du genre humain dans l'histoire ne se sépare pas de l'idée d'une marche à travers un temps homogène et vide ; la critique de cette marche doit fonder la critique du progrès en général.
P5 · prémisse impliciteSi l'histoire vue depuis les vaincus est une catastrophe continue, que le progrès est la tempête qui l'alimente et qu'il suppose un temps vide et homogène, alors l'histoire n'a pas de direction vers le mieux.
Donc il n'y a pas de sens de l'histoire comme progrès vers le mieux ; il faut brosser l'histoire à rebrousse-poil, depuis les vaincus, et saisir la chance d'interrompre le cours des choses.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un monde où l'histoire laisse des ruines et des victimes, où la culture est aussi barbarie, et où pourtant l'ensemble avance vers un mieux réel, mesuré à l'espérance de vie ou à la liberté.
Valide avec P5. P5 passe d'une vision (l'ange) et de deux thèses (barbarie de la culture, temps vide) à la négation du progrès. Sans elle, on peut admettre l'image de l'ange sans en conclure que le progrès est faux : on pourrait dire que les ruines sont le prix d'un mieux réel. Il s'agit d'une conclusion plus morale que logique : elle refuse de compter le gain des uns contre la ruine des autres. Les thèses laissent en outre ouverte une chance messianique d'interrompre le cours des choses, ce qui n'est pas du hasard pur.
Analogie. Un cortège triomphal vu de deux endroits. Du côté des vainqueurs, on voit les chars, les bannières, le butin. Du côté de la route, on voit les prisonniers traînés derrière. Benjamin dit que l'histoire racontée d'habitude est celle du trottoir des vainqueurs, et qu'il faut regarder depuis les captifs.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Hegel 1837 · attaque la prémisse 5

Même si l'on regarde l'histoire comme un abattoir où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des États et la vertu des individus, la pensée doit se demander à quel but final ces sacrifices immenses ont été offerts. Voir seulement les ruines, c'est s'arrêter au stade de la plainte et refuser de comprendre.

Benjamin répond
voir l'argument
Benjamin Position de Benjamin, thèse VII
Benjamin répond que tout bien de culture hérité des vainqueurs a une origine qu'on ne peut considérer sans horreur : il doit son existence à la peine des grands génies, mais aussi à la corvée anonyme de leurs contemporains. Il en conclut que l'historien matérialiste doit s'écarter de cette tradition, et brosser l'histoire à rebrousse-poil.
Le débat continue (notre résumé) Les deux auteurs regardent le même tableau, celui des ruines, et en tirent des conclusions opposées : pour Hegel les sacrifices ont un but que la raison peut reconnaître, pour Benjamin aucun but ne les rachète. Hegel ne dit pas que chaque crime était bon : il veut le comprendre. Benjamin ne nie pas toute espérance : il parle d'une chance messianique, mais refuse qu'elle se réalise par un cours continu. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : peut-on donner un sens aux souffrances passées par leur résultat final ? Hegel dit oui, Benjamin refuse tout rachat par l'avenir. Point ouvert, qui traverse la pensée du XXe siècle.
S
Steven Pinker 2018 · attaque la prémisse 5

Les chiffres sur les deux derniers siècles montrent un progrès réel et mesurable : l'espérance de vie, l'alphabétisation, la richesse, la santé et, selon Pinker, la baisse de la violence ont progressé presque partout. Réduire l'histoire à une catastrophe, c'est ignorer ces gains, qui ont sauvé un très grand nombre de vies.

Benjamin répond
Benjamin Position de Benjamin, thèse XIII
Benjamin décrit l'idée de progrès des sociaux-démocrates comme celle d'un progrès de l'humanité elle-même, et pas seulement de ses savoir-faire et de ses connaissances. Il note que chacun de ses traits (progrès de l'humanité, infini, inéluctable) est controversé, et il fonde sa critique sur l'idée d'un cours à travers un temps vide et homogène.
Le débat continue (notre résumé) Pinker et Benjamin ne parlent pas de la même chose. Pinker compte des gains mesurables. Benjamin distingue le progrès des savoir-faire de celui de l'humanité elle-même, et refuse que le premier prouve le second. Chacun peut dire que l'autre répond à une autre question. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : les gains mesurables suffisent-ils à parler d'un progrès de l'histoire, ou faut-il y inclure ce qu'ils ont coûté et ce qu'ils laissent de côté ? Point ouvert.
Kant 1798 · attaque la conclusion

L'expérience peut montrer un signe de progrès moral : l'enthousiasme désintéressé des spectateurs de la Révolution française révèle, selon Kant, une disposition du genre humain au bien. On ne peut donc pas conclure qu'il n'y a que catastrophe : l'histoire contient des signes qui permettent d'espérer.

un défenseur répond
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Benjamin dans ses textes.
T
Theodor W. Adorno défenseur de l'argument · 1962
Résumé : dans sa conférence « Progrès » (1962), Adorno refuse d'affirmer que l'humanité a déjà progressé, mais il ne renonce pas à l'idée de progrès : elle reste à réaliser, comme résistance au danger toujours présent de rechute. Sa formule : « le progrès a lieu là où il prend fin ».
A
Axel Honneth 2004
Résumé : dans « L'irréductibilité du progrès », Honneth, partant de la conception kantienne du rapport entre morale et histoire, soutient que l'idée d'un progrès historique est ineliminable pour la théorie critique : sans récit des processus d'apprentissage qui nous ont menés jusqu'ici, elle ne peut fonder sa norme.
Voir la suite du débat (1)
A
Amy Allen 2016
Résumé : Allen soutient qu'un récit du progrès comme fait, qui fait de la modernité européenne l'aboutissement d'un apprentissage, est eurocentrique et pèse sur la théorie critique à l'époque postcoloniale. Elle tire d'Adorno une distinction entre le progrès comme tâche et le progrès comme fait, pour garder la première idée sans la seconde.
Le débat continue (notre résumé) Benjamin ne cite pas ce passage dans les Thèses. Kant y voit un « signe historique » (Geschichtszeichen) : ce n'est pas la Révolution elle-même, mais la sympathie qu'elle suscite chez ceux qui la regardent sans y avoir intérêt. Il reconnaît ailleurs le coût de la marche de l'espèce sur les générations (voir son argument sur l'insociable sociabilité). Benjamin accepterait peut-être de garder l'espoir, mais pas celui d'un progrès qui s'accomplit dans la durée. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : l'espoir se fonde-t-il sur des signes de progrès dans la durée, ou sur la possibilité d'interrompre le cours des choses ? Adorno (1962) doute d'un progrès déjà accompli mais garde l'idée comme tâche ; Honneth (2004) tient l'idée de progrès historique pour irréductible, Allen (2016) la juge eurocentrique. Point ouvert.