QuestionsL'Histoire a-t-elle un sens ?Le conflit entre les hommes fait avancer l'histoire : l'insociable sociabilité
L'Histoire a-t-elle un sens ?Le progrès

Le conflit entre les hommes fait avancer l'histoire : l'insociable sociabilité

L'insociable sociabilité

Kant 1724 · 1804Fixer les limites de la raison ; agir par devoir.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

On peut voir l'histoire de l'humanité, dans son ensemble, comme l'exécution d'un plan caché de la nature visant une constitution civile parfaite, seul état où toutes les dispositions humaines peuvent se développer.

Pourquoi

Les hommes veulent vivre ensemble mais se heurtent ; ce conflit les force à développer leurs talents et à se donner des lois.

En bref

« Le conflit entre les hommes fait avancer l'histoire : l'insociable sociabilité » est un argument de Kant (Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique (1784), 4e et 8e propositions, 1795) sur la question « L'Histoire a-t-elle un sens ? » (réponse : le progrès). Sa thèse : On peut voir l'histoire de l'humanité, dans son ensemble, comme l'exécution d'un plan caché de la nature visant une constitution civile parfaite, seul état où toutes les dispositions humaines peuvent se développer. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique (1784), 4e et 8e propositions
Valide avec une prémisse implicite

Kant publie ce court texte en 1784, la même année que sa réponse à la question « Qu'est-ce que les Lumières ? ». Il part d'un constat qui le déçoit : à regarder les actions humaines, on y voit surtout sottise, vanité et goût de détruire. Peut-on pourtant y trouver une direction ? Sa réponse tient en une « idée » : le conflit lui-même, parce qu'il pousse chacun à se dépasser et tous à s'imposer des lois, serait le moyen dont la nature se sert pour développer toutes les dispositions humaines. Attention : Kant présente cela comme un fil conducteur pour écrire l'histoire, non comme un fait prouvé.

P1Les actions humaines, même libres, suivent à grande échelle des lois régulières : l'histoire peut donc espérer découvrir un cours régulier du développement de l'espèce.
P2Le moyen dont la nature se sert pour développer toutes les dispositions humaines est leur antagonisme dans la société : l'insociable sociabilité, le penchant à entrer en société joint à une résistance constante qui menace de la défaire.
P3Toute la culture, les arts et le plus bel ordre social sont des fruits de cette insociabilité, qui doit se discipliner elle-même.
P4 · prémisse impliciteSi le conflit développe les talents et force les hommes à se donner des lois, alors la suite des conflits conduit, avec le temps, à une société fondée sur le droit, entre les citoyens puis entre les États.
Donc on peut voir l'histoire de l'humanité, dans son ensemble, comme l'exécution d'un plan caché de la nature visant une constitution civile parfaite, seul état où toutes les dispositions humaines peuvent se développer.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où le conflit stimule les talents et produit parfois des lois, mais où il peut aussi détruire les sociétés sans aucune tendance d'ensemble vers le droit.
Valide avec P4. P4 est la prémisse la plus lourde : elle suppose que l'effet moyen du conflit est de produire du droit plutôt que de la ruine. Sans elle, on peut admettre que le conflit stimule les talents sans en conclure qu'il mène au droit. Kant précise que ce plan est « caché », que l'expérience ne le confirme que « un peu », et qu'il propose seulement un fil conducteur (Leitfaden) pour écrire l'histoire.
Analogie. Kant compare les hommes à des arbres d'une forêt : serrés les uns contre les autres, ils se disputent l'air et la lumière et poussent droit et haut ; isolés, ils poussent tordus et rabougris. La concurrence qui semble un mal les fait grandir.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection anticipée par Kant 1784 · attaque la prémisse 4

Il reste étrange que les générations anciennes semblent peiner uniquement pour les suivantes, pour leur préparer une marche, alors que seules les dernières auront le bonheur d'habiter l'édifice auquel tant de leurs ancêtres ont travaillé, sans pouvoir partager le bonheur qu'ils préparaient.

Kant répond
Kant Réponse de Kant dans le même texte
Kant avoue que c'est énigmatique, mais il y voit une nécessité : si l'on admet qu'une espèce animale doit avoir de la raison, que les individus, tous mortels, forment une espèce immortelle, alors cette espèce ne peut arriver au développement complet de ses dispositions qu'ainsi.
Le débat continue (notre résumé) La réponse de Kant ne dit pas si ce sacrifice des individus est juste, mais qu'il est la condition du développement de l'espèce. C'est le point où ses lecteurs divergent : Hegel parlera de « ruse de la raison » et acceptera ce prix (voir son argument), Adorno et Benjamin refuseront de le justifier. Kant lui-même parle d'un « fil conducteur » et non d'un fait établi. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : le progrès de l'espèce peut-il justifier la peine des générations qui n'en profitent pas ? Kant le tient pour « énigmatique » et nécessaire ; ses critiques y voient le point faible de toute philosophie du progrès. Point ouvert.
J
Johann Gottfried Herder 1774 · attaque la conclusion

Il n'y a pas d'échelle unique sur laquelle toutes les époques et les peuples monteraient : chaque culture a son centre de bonheur en elle-même. Juger les anciens ou les autres peuples comme des marches vers la nôtre, c'est ne pas les comprendre.

un défenseur répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Kant dans ses textes.
Emmanuel Kant défenseur de l'argument · 1785
Résumé : dans ses comptes rendus des Idées de Herder (janvier et novembre 1785), Kant reproche à Herder sa méthode, qui procède par analogies et par une imagination hardie, là où il faudrait une raison prudente, et demande qu'on compare d'abord avec soin les récits de voyage qui se contredisent. Il lui objecte aussi que la destination de l'humanité n'est pas le bonheur de chaque individu (il prend l'exemple des heureux habitants de Tahiti), mais l'activité et la culture toujours croissantes de l'espèce.
Le débat continue (notre résumé) Herder, ancien élève de Kant, a vu ses Idées pour la philosophie de l'histoire de l'humanité critiquées par lui en 1785. Les deux auteurs divergent sur le critère : développement de l'espèce entière (Kant) ou valeur propre de chaque culture (Herder). Les comptes rendus portent surtout sur la méthode et sur la destination de l'espèce, et le texte de 1784 ne répond pas à Herder en particulier. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : peut-on comparer les cultures sur une même échelle de progrès, ou chacune doit-elle être jugée par ses propres valeurs ? Question ouverte, reprise par l'histoire comparée et l'anthropologie. Kant a critiqué Herder en 1785, sur la méthode surtout ; la question de l'échelle commune reste discutée.
T
Theodor W. Adorno 1966 · attaque la conclusion

Il n'existe pas d'histoire universelle qui conduise du sauvage à l'humanité ; il en existe une qui va de la fronde à la bombe mégatonne. Ce qui relie les époques, c'est la domination de la nature, qui devient domination des hommes, et non le progrès de la liberté.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1966, après sa mort (1804).
Jürgen Habermas défenseur de l'argument · 1985
Résumé : Habermas défend le projet des Lumières contre la critique d'Adorno et Horkheimer. Selon lui, leur critique totale de la raison se contredit puisqu'elle se sert de la raison, et elle néglige le potentiel de la raison communicative. La modernité est à ses yeux un projet inachevé, non un échec.
A
Amy Allen 2016
Résumé : Allen soutient que la défense du progrès chez Habermas et ses héritiers suppose un récit de développement où l'Occident moderne sert d'étalon, héritage de la pensée coloniale. Elle propose de fonder la critique sur une généalogie des pratiques actuelles plutôt que sur une histoire du progrès.
Le débat continue (notre résumé) Adorno ne rejette pas toute continuité : il dit qu'il y a une histoire, mais celle de la domination. Le désaccord porte sur ce qui compte comme direction : maîtrise technique des conflits ou réduction de la violence. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : les institutions de droit sont-elles un vrai progrès ou le masque d'une violence qui se perfectionne ? Habermas défend le projet des Lumières ; Allen juge que même sa version contient un récit de progrès à abandonner. Les deux camps citent le XXe siècle. Point ouvert.