QuestionsLa beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Le jeu de push-pin vaut autant que la poésie
La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Tout est relatif

Le jeu de push-pin vaut autant que la poésie

Push-pin ou poésie ; le plaisir comme seule mesure des arts

Jeremy Bentham 1748 · 1832Le bien, c'est le plus grand bonheur du plus grand nombre : on peut calculer plaisirs et peines.
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Ce qu'il soutient

Les préjugés mis à part, le jeu de push-pin vaut autant que la musique et la poésie ; s'il donne plus de plaisir, il vaut davantage. Si la poésie mérite la préférence, c'est parce qu'elle plaît à ceux qui sont les plus difficiles à contenter.

Pourquoi

La valeur d'un art se mesure au plaisir qu'il donne ; tout autre classement entre les arts est imaginaire.

En bref

« Le jeu de push-pin vaut autant que la poésie » est un argument de Jeremy Bentham (Bentham, The Rationale of Reward, 1825, livre III, chap. 1, 1789) sur la question « La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ? » (réponse : tout est relatif). Sa thèse : Les préjugés mis à part, le jeu de push-pin vaut autant que la musique et la poésie ; s'il donne plus de plaisir, il vaut davantage. Si la poésie mérite la préférence, c'est parce qu'elle plaît à ceux qui sont les plus difficiles à contenter. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Bentham, The Rationale of Reward, 1825, livre III, chap. 1
Valide avec une prémisse implicite

Le push-pin est un jeu d'enfants anglais, où l'on pousse des épingles. Bentham écrit que, les préjugés mis à part, il vaut autant que la musique et la poésie. Son idée vient de son principe d'utilité : tout ce qui est utile l'est parce qu'il donne du plaisir, et la valeur des arts se mesure donc à la quantité de plaisir qu'ils procurent. Tout classement qui ajouterait une autre supériorité (la noblesse de la poésie, la profondeur de la musique) est pour lui imaginaire. Il remarque même que tout le monde peut jouer au push-pin, alors que la poésie n'est goûtée que d'un petit nombre. Si la poésie mérite d'être préférée, c'est seulement parce qu'elle plaît à ceux qui sont les plus difficiles à contenter. Bentham ne parle pas ici du « beau » mais de la valeur des arts ; sa thèse le range pourtant parmi ceux pour qui il n'y a pas de beau en soi : seul compte le plaisir de chacun.

P1L'utilité de ces arts, d'amusement et de curiosité, leur valeur, est exactement proportionnelle au plaisir qu'ils procurent. Ce qui est utile l'est parce qu'il est source de plaisir.
P2Toute autre sorte de supériorité qu'on voudrait établir entre eux est entièrement imaginaire.
P3 · prémisse impliciteSi deux activités procurent le même plaisir, elles ont la même valeur ; si l'une en procure plus, elle a plus de valeur (c'est le principe d'utilité appliqué aux arts).
P4Tout le monde peut jouer au push-pin ; la poésie et la musique ne sont goûtées que par un petit nombre. Le jeu est toujours innocent.
Donc, les préjugés mis à part, le jeu de push-pin vaut autant que la musique et la poésie ; s'il donne plus de plaisir, il vaut davantage. Si la poésie mérite la préférence, c'est parce qu'elle plaît à ceux qui sont les plus difficiles à contenter.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où deux activités donnent le même plaisir et n'ont pourtant pas la même valeur : par exemple si l'on juge aussi la qualité du plaisir, ou la qualité de l'œuvre.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P3. P1 et P2 disent que seule compte la quantité de plaisir. P3 la transforme en règle de comparaison. P4 ajoute que le push-pin est accessible à tous. Les objections visent P1 (le plaisir est-il la seule mesure ?) et P2 (n'y a-t-il pas une autre supériorité ?).
Analogie. Tu passes une excellente soirée sur un jeu vidéo ; ton amie prend autant de plaisir à lire des poèmes. Qui a passé la meilleure soirée ? Pour Bentham, personne : à plaisir égal, valeur égale. Dire que la poésie « vaut mieux » serait un préjugé.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

David Hume (le critique et le goût) 1757 · attaque la prémisse 2

Hume écrit que celui qui prétendrait établir une égalité de génie et d'élégance entre Ogilby et Milton, ou entre Bunyan et Addison (un auteur médiocre et un grand, chaque fois), passerait pour soutenir une extravagance, comme s'il affirmait qu'une taupinière est aussi haute que le Ténériffe, ou qu'une mare est aussi étendue que l'océan. Il y a donc des différences de valeur en matière de goût.

un défenseur répond
Jeremy Bentham défenseur de l'argument · 1825
Bentham écrit, dans le même passage, que si la poésie et la musique méritent la préférence sur le jeu de push-pin, c'est parce qu'elles sont faites pour contenter ceux qui sont les plus difficiles à contenter. Le critère reste le plaisir, mais celui des plus exigeants.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : cette réponse est écrite sans viser Hume, et le texte de Hume est plus ancien que celui de Bentham. Hume cherche un juge compétent ; Bentham accepte que les plus exigeants comptent, mais n'en fait pas un étalon : tous les plaisirs restent à égalité de principe. Le débat est toujours ouvert.
Emmanuel Kant (l'agréable et le beau) 1790 · attaque la prémisse 1

Kant distingue l'agréable, où chacun peut dire « cela me plaît », et le beau, où il serait ridicule de dire « beau pour moi » : celui qui déclare une chose belle exige le même sentiment des autres. Une chose belle ne se mesure donc pas au simple plaisir de chacun.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Bentham dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Bentham, dont le texte parut en 1811 (en français) et 1825, n'a pas répondu à ce passage de la Critique de la faculté de juger. Pour lui, il n'y a que du plaisir, et la prétention du beau à valoir pour tous est un préjugé. Kant lui répondrait que cette prétention est justement ce qui distingue le jugement de goût.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord sur ce qu'est un jugement de goût. Pour Kant, il prétend à l'universel ; pour Bentham, il traduit un plaisir. Débat ouvert.
John Stuart Mill (les plaisirs supérieurs) 1861 · attaque la prémisse 3

Mill, élevé dans les idées de Bentham, corrige : il vaut mieux être un homme malheureux qu'un porc satisfait, être Socrate mécontent plutôt qu'un imbécile heureux. Les plaisirs ne diffèrent pas seulement par la quantité, mais par la qualité, jugée par ceux qui connaissent les deux.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1861, après sa mort (1832).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Bentham est mort en 1832 et n'a pas répondu. Moore a soutenu en 1903 que Mill, en admettant la qualité, abandonnait son hédonisme (voir mill-plaisirs-superieurs). Le désaccord porte sur la possibilité de classer les plaisirs sans en sortir.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : le débat entre Bentham et Mill est un des plus célèbres de l'utilitarisme. Il reste ouvert.