QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Le principe d'utilité : calculer les plaisirs et les peines
Qu'est-ce qui est bien ?Les conséquences

Le principe d'utilité : calculer les plaisirs et les peines

L'utilitarisme ; « le plus grand bonheur du plus grand nombre » ; le calcul des plaisirs

Jeremy Bentham 1748 · 1832Le bien, c'est le plus grand bonheur du plus grand nombre : on peut calculer plaisirs et peines.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Le critère du bien et du mal est le principe d'utilité : approuver chaque action, privée ou publique, selon qu'elle augmente ou diminue le bonheur de tous ceux qu'elle concerne.

Pourquoi

Seuls le plaisir et la douleur ont de la valeur, ils se mesurent et s'additionnent : le bon acte produit le plus grand bonheur total.

La même idée à travers l'histoire
Francis Hutcheson1725Recherche sur l'origine de nos idées de beauté et de vertu : notre sens moral juge que la meilleure action est celle qui apporte « le plus grand bonheur au plus grand nombre ». Pour Hutcheson, c'est un sentiment qui approuve la bienveillance, pas encore un calcul des plaisirs.
Cesare Beccaria1764Des délits et des peines : les lois devraient viser « le plus grand bonheur partagé par le plus grand nombre ». Le livre, traduit dans toute l'Europe, a fait connaître la formule à la génération de Bentham.
Jeremy Bentham1789Introduction aux principes de morale et de législation : le plaisir et la douleur sont nos « deux maîtres souverains » ; une action est bonne selon sa tendance à augmenter le bonheur de tous ceux qu'elle touche, et ce bonheur se calcule (intensité, durée, certitude, proximité, fécondité, pureté, étendue). En 1822, il préfère parler du principe du « plus grand bonheur ».
John Stuart Mill1861L'Utilitarisme : Mill garde le principe mais ajoute que les plaisirs diffèrent aussi en qualité, et tente une « preuve » du principe.
En bref

« Le principe d'utilité : calculer les plaisirs et les peines » est un argument de Jeremy Bentham (Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation (1789), chap. I et IV, 1789) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : les conséquences). Sa thèse : Le critère du bien et du mal est le principe d'utilité : approuver chaque action, privée ou publique, selon qu'elle augmente ou diminue le bonheur de tous ceux qu'elle concerne. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation (1789), chap. I et IV
Valide avec une prémisse implicite

Comment savoir si une action est bonne ? Jeremy Bentham, juriste anglais, propose une réponse simple, qu'il veut aussi rigoureuse qu'une science : regardez ce qu'elle produit. Tout être humain cherche le plaisir et fuit la douleur ; ce sont les seules choses qui comptent vraiment. Une bonne loi, ou une bonne action, est donc celle qui donne au total le plus de plaisir et le moins de douleur à tous ceux qu'elle touche, chacun comptant pour un. On peut même faire le calcul : combien de personnes, quel plaisir, combien de temps, avec quelle certitude. C'est le principe d'utilité, que Bentham voulait appliquer aux lois de son pays : la prison, l'impôt, les peines. Cette idée est à l'origine de l'utilitarisme, l'une des grandes théories morales d'aujourd'hui.

P1Le plaisir est la seule chose bonne en elle-même, et la douleur la seule chose mauvaise en elle-même : elles seules nous disent ce que nous devons faire.
P2Les plaisirs et les peines se mesurent (intensité, durée, certitude, nombre de personnes touchées…) et s'additionnent : le bien d'une communauté n'est rien d'autre que la somme du bien de ses membres.
P3 · prémisse impliciteUne action n'est bonne ou mauvaise que par ce qu'elle produit : l'intention, le respect d'une règle ou d'un droit ne comptent pas en eux-mêmes, seulement par leurs effets.
P4Si le plaisir est le seul bien, s'il s'additionne d'une personne à l'autre, et si seuls comptent les effets, alors la bonne action est celle qui produit la plus grande somme de plaisir, moins les peines, pour tous ceux qu'elle touche.
Donc le critère du bien et du mal est le principe d'utilité : approuver chaque action, privée ou publique, selon qu'elle augmente ou diminue le bonheur de tous ceux qu'elle concerne.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où le plaisir est le seul bien et où les bonheurs s'additionnent, mais où certaines choses restent interdites quel que soit le total : punir un innocent, trahir une promesse. Dans ce monde, faire le plus de bonheur est une bonne raison, mais pas la seule. C'est la position de Ross ou de Kant, qui comptent les conséquences sans en faire tout.
Valide avec P3. P4 relie les trois idées : si le plaisir est le seul bien (P1), s'il s'additionne (P2) et si seuls les effets comptent (P3), on obtient le principe d'utilité. Bentham ne défend pas P3 à part : pour lui, le principe d'utilité est le point de départ de toute preuve et ne peut pas lui-même être prouvé (chap. I, § 11) ; il réfute surtout les principes rivaux (chap. II). Les objections visent P1 (tous les plaisirs se valent-ils ?), P2 (peut-on additionner les bonheurs de personnes différentes ?) et P3 (les droits d'un innocent ne comptent-ils que par leurs effets ?).
Analogie. Un médecin doit répartir des médicaments rares entre plusieurs malades. Il ne se demande pas qui est le plus sympathique : il cherche la répartition qui soulagera le plus de souffrance au total, en comptant chaque malade pareil. Bentham veut que la morale et les lois raisonnent toujours comme ce médecin.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Les adversaires de l'utilitarisme (rapportés par Mill) 1861 · attaque la prémisse 1

Dire que la vie n'a pas de fin plus haute que le plaisir, c'est une doctrine « digne des pourceaux ». Si seule compte la quantité de plaisir, un cochon repu vaut autant qu'un savant, et un jeu stupide autant que la poésie. Un être humain attend autre chose de la vie que ce qui satisfait une bête.

Bentham répond
John Stuart Mill 1861 · Réponse de Mill, disciple de Bentham
C'est l'accusation qui rabaisse l'être humain : elle suppose qu'il n'est capable que des plaisirs d'un porc. Les êtres humains ont des facultés plus élevées que les appétits animaux, et une fois qu'ils en ont conscience, ils n'appellent pas bonheur ce qui ne les satisfait pas.
G. E. Moore 1903
La réponse de Mill sauve la dignité humaine mais abandonne la thèse de départ. Si un plaisir peut être meilleur qu'un autre sans être plus grand, c'est que quelque chose d'autre que le plaisir a de la valeur. Le jugement de préférence de Mill, loin d'établir que seul le plaisir est bon, le contredit.
Le débat continue (notre résumé) Bentham, lui, ne distinguait les plaisirs que par leur quantité (chap. IV) : il aurait sans doute accepté la conclusion que l'objection juge choquante, en disant qu'un plaisir n'est pas « bas » par nature mais seulement s'il est court, incertain ou suivi de peines. Le débat entre la quantité (Bentham) et la qualité (Mill) continue dans l'argument « Mieux vaut être Socrate insatisfait ».
Robert Nozick (le monstre d'utilité) 1974 · attaque la prémisse 2

Imaginez un être, le « monstre d'utilité », qui tire de chaque chose qu'on lui donne un plaisir immensément plus grand que ce que les autres perdent. Si le bien n'est que la somme des plaisirs, il faudrait tout lui sacrifier, et nous avec. Additionner les bonheurs oublie que chaque personne est séparée des autres : son malheur n'est pas effacé par le bonheur d'un autre.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1974, après sa mort (1832).
Le débat continue (notre résumé) Bentham est mort bien avant cette objection. Les utilitaristes répondent souvent qu'un tel être est impossible ou que nos intuitions ne valent rien pour des cas aussi étranges ; d'autres acceptent de donner un poids spécial aux plus malheureux (le « prioritarisme »), ce qui s'éloigne de la simple somme de Bentham.
Derek Parfit (la conclusion répugnante) 1984 · attaque la prémisse 2

Si le bien est la somme totale du bonheur, alors un monde immense de gens dont la vie vaut à peine d'être vécue serait meilleur qu'un monde de dix milliards de personnes très heureuses, pourvu que le total soit plus grand. Parfit trouve cette conclusion très difficile à accepter : additionner les bonheurs mène trop loin.

Bentham répond
T
Torbjörn Tännsjö 2002
Il faut accepter la conclusion répugnante. Elle ne choque que parce que nous imaginons mal une vie « qui vaut à peine d'être vécue » : bien des vies ordinaires sont déjà proches de ce niveau. Une fois cela vu, le monde le plus peuplé n'est pas absurde.
Le débat continue (notre résumé) Parfit a cherché toute sa vie une théorie qui éviterait cette conclusion sans tomber dans d'autres absurdités, et il reconnaît ne pas l'avoir trouvée. La question des populations futures reste l'un des problèmes les plus ouverts de la morale ; elle touche l'utilitarisme mais aussi d'autres théories.
H
H. J. McCloskey (le shérif et l'innocent) 1957 · attaque la prémisse 3

Dans une petite ville, un crime a été commis et une émeute menace : plusieurs personnes vont mourir. Le shérif peut l'empêcher en faisant condamner un innocent que la foule croit coupable. Si seuls comptent les effets, il doit le faire. Or c'est une injustice grave. Une morale qui l'exige oublie que chacun a des droits qu'on ne peut pas sacrifier pour le total.

Bentham répond
John Stuart Mill 1861 · Réponse anticipée de Mill (sur la justice)
La justice n'est pas étrangère à l'utilité : c'est le nom de certaines utilités sociales beaucoup plus importantes que les autres, donc plus absolues et plus impératives. C'est pourquoi elle est protégée par un sentiment plus fort et des règles plus strictes.
J. J. C. Smart 1973
L'utilitariste doit l'admettre : dans un cas aussi extrême, sa doctrine peut demander un acte que la conscience commune juge injuste. Mais ces cas sont très rares, et ce n'est pas à nos sentiments de juger le principe : si les deux s'opposent, tant pis pour nos sentiments.
Voir la suite du débat (1)
R
R. M. Hare 1981
Il y a deux niveaux de pensée morale. Au quotidien, il faut suivre des règles simples et fortes (« ne jamais condamner un innocent ») : elles produisent le plus de bien à long terme, et un shérif qui calcule au cas par cas se tromperait souvent. Le calcul ne sert qu'au niveau « critique », pour choisir ces règles. Les cas inventés pour piéger l'utilitarisme ne ressemblent pas à la vie réelle.
Le débat continue (notre résumé) Les critiques répondent que ces réponses ne vont pas jusqu'au bout : chez Mill et Hare, la règle « ne pas punir un innocent » ne vaut que parce qu'elle est utile ; dans le cas précis où la violer serait vraiment meilleur et resterait secret, la théorie dit encore de la violer. Smart l'accepte franchement. Pour McCloskey et ses successeurs, c'est justement le signe que les droits ne se réduisent pas aux conséquences.