Mieux vaut être Socrate insatisfait : l'utilitarisme de Mill
Les plaisirs supérieurs ; la « preuve » du principe d'utilité
Une action est bonne dans la mesure où elle augmente le bonheur de tous, en tenant compte de la qualité des plaisirs et pas seulement de leur quantité : mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait.
Entre deux plaisirs, le meilleur est celui que préfèrent presque tous ceux qui ont connu les deux.
« Mieux vaut être Socrate insatisfait : l'utilitarisme de Mill » est un argument de John Stuart Mill (Mill, L'Utilitarisme (1861), chap. II et IV, 1861) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : les conséquences). Sa thèse : Une action est bonne dans la mesure où elle augmente le bonheur de tous, en tenant compte de la qualité des plaisirs et pas seulement de leur quantité : mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.
On reprochait à Bentham de mettre tous les plaisirs au même niveau : boire une bière ou lire un poème, si le plaisir est aussi grand, ce serait pareil. John Stuart Mill, élevé dans les idées de Bentham, garde le principe d'utilité mais le corrige. Tous les plaisirs ne se valent pas : ceux de l'intelligence, de l'imagination et des sentiments moraux sont supérieurs à ceux du corps. Comment le savoir ? En demandant à ceux qui ont connu les deux : presque personne n'accepterait de devenir un animal ou un imbécile, même heureux. D'où sa formule célèbre : « Mieux vaut être un être humain insatisfait qu'un porc satisfait ; mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait. » Mill tente aussi de prouver le principe : la seule preuve qu'une chose est désirable, c'est qu'on la désire ; or chacun désire son bonheur.
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Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où chacun désire son bonheur, où ce bonheur est désirable pour chacun, mais où rien n'oblige à viser le bonheur des autres : chacun aurait seulement raison de chercher le sien. C'est la difficulté que Henry Sidgwick (1874) appelait le conflit entre l'égoïsme et l'utilitarisme : on ne passe pas sans autre raison de « mon bonheur est bon pour moi » à « je dois viser le bonheur de tous ».
Objections
3Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.
G. E. Moore (le sophisme naturaliste) 1903 · attaque la prémisse 2La « preuve » de Mill joue sur un mot. « Visible » veut dire « qui peut être vu », mais « désirable » ne veut pas dire « qui peut être désiré » : il veut dire « qui mérite d'être désiré », comme « détestable » veut dire « qui mérite d'être détesté ». Qu'une chose soit désirée ne montre pas qu'elle doit l'être : il existe de mauvais désirs. Mill confond un fait (ce que les gens désirent) avec une valeur (ce qui est bon).
Mill répond
La « preuve » de Mill joue sur un mot. « Visible » veut dire « qui peut être vu », mais « désirable » ne veut pas dire « qui peut être désiré » : il veut dire « qui mérite d'être désiré », comme « détestable » veut dire « qui mérite d'être détesté ». Qu'une chose soit désirée ne montre pas qu'elle doit l'être : il existe de mauvais désirs. Mill confond un fait (ce que les gens désirent) avec une valeur (ce qui est bon).
G. E. Moore (qui juge entre les plaisirs ?) 1903 · attaque la prémisse 4Qui décide qu'un plaisir est « supérieur » ? Si les juges compétents préfèrent un plaisir parce qu'il est plus agréable, la qualité se ramène à la quantité, et Mill n'a rien ajouté à Bentham. S'ils le préfèrent pour une autre raison, alors quelque chose d'autre que le plaisir a de la valeur, et le principe « seul le plaisir est bon » tombe. Dans les deux cas, la position de Mill ne tient pas.
Mill répond
Qui décide qu'un plaisir est « supérieur » ? Si les juges compétents préfèrent un plaisir parce qu'il est plus agréable, la qualité se ramène à la quantité, et Mill n'a rien ajouté à Bentham. S'ils le préfèrent pour une autre raison, alors quelque chose d'autre que le plaisir a de la valeur, et le principe « seul le plaisir est bon » tombe. Dans les deux cas, la position de Mill ne tient pas.
Bernard Williams (l'intégrité) 1973 · attaque la conclusionGeorge, jeune chimiste sans emploi, peut accepter un poste dans les armes chimiques ; s'il refuse, un autre, plus zélé, le prendra. Jim, en voyage, tombe sur un officier prêt à fusiller vingt villageois ; si Jim en tue un lui-même, les dix-neuf autres seront libérés. L'utilitarisme dit tout de suite : George doit accepter, Jim doit tirer. Même si la réponse est peut-être la bonne pour Jim, la manière d'y arriver est fausse : elle fait de chacun un simple instrument du meilleur total, et ignore que nous sommes surtout responsables de ce que nous faisons nous-mêmes, à partir de nos engagements les plus profonds.
Mill répond
George, jeune chimiste sans emploi, peut accepter un poste dans les armes chimiques ; s'il refuse, un autre, plus zélé, le prendra. Jim, en voyage, tombe sur un officier prêt à fusiller vingt villageois ; si Jim en tue un lui-même, les dix-neuf autres seront libérés. L'utilitarisme dit tout de suite : George doit accepter, Jim doit tirer. Même si la réponse est peut-être la bonne pour Jim, la manière d'y arriver est fausse : elle fait de chacun un simple instrument du meilleur total, et ignore que nous sommes surtout responsables de ce que nous faisons nous-mêmes, à partir de nos engagements les plus profonds.