QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Mieux vaut être Socrate insatisfait : l'utilitarisme de Mill
Qu'est-ce qui est bien ?Les conséquences

Mieux vaut être Socrate insatisfait : l'utilitarisme de Mill

Les plaisirs supérieurs ; la « preuve » du principe d'utilité

John Stuart Mill 1806 · 1873Une action est bonne si elle augmente le bonheur, mais tous les plaisirs ne se valent pas.
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Ce qu'il soutient

Une action est bonne dans la mesure où elle augmente le bonheur de tous, en tenant compte de la qualité des plaisirs et pas seulement de leur quantité : mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait.

Pourquoi

Entre deux plaisirs, le meilleur est celui que préfèrent presque tous ceux qui ont connu les deux.

La même idée à travers l'histoire
Jeremy Bentham1789Bentham fonde le principe d'utilité : le plaisir est le seul bien, et les plaisirs ne diffèrent que par leur quantité (intensité, durée, etc.).
John Stuart Mill1861L'Utilitarisme (articles de 1861, livre en 1863) : Mill garde le plaisir comme seul bien mais ajoute que les plaisirs diffèrent aussi en qualité, jugée par ceux qui ont connu les deux ; au chapitre IV, il propose une « preuve » du principe : ce qui est désirable, c'est ce que les gens désirent.
En bref

« Mieux vaut être Socrate insatisfait : l'utilitarisme de Mill » est un argument de John Stuart Mill (Mill, L'Utilitarisme (1861), chap. II et IV, 1861) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : les conséquences). Sa thèse : Une action est bonne dans la mesure où elle augmente le bonheur de tous, en tenant compte de la qualité des plaisirs et pas seulement de leur quantité : mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Mill, L'Utilitarisme (1861), chap. II et IV
Valide avec une prémisse implicite

On reprochait à Bentham de mettre tous les plaisirs au même niveau : boire une bière ou lire un poème, si le plaisir est aussi grand, ce serait pareil. John Stuart Mill, élevé dans les idées de Bentham, garde le principe d'utilité mais le corrige. Tous les plaisirs ne se valent pas : ceux de l'intelligence, de l'imagination et des sentiments moraux sont supérieurs à ceux du corps. Comment le savoir ? En demandant à ceux qui ont connu les deux : presque personne n'accepterait de devenir un animal ou un imbécile, même heureux. D'où sa formule célèbre : « Mieux vaut être un être humain insatisfait qu'un porc satisfait ; mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait. » Mill tente aussi de prouver le principe : la seule preuve qu'une chose est désirable, c'est qu'on la désire ; or chacun désire son bonheur.

P1Chacun désire son propre bonheur, et le bonheur (le plaisir et l'absence de douleur) est la seule chose que l'on désire pour elle-même : le reste, on le désire comme moyen ou comme partie du bonheur.
P2La seule preuve qu'une chose est désirable, c'est que les gens la désirent vraiment, comme la seule preuve qu'une chose est visible, c'est qu'on la voit.
P3 · prémisse impliciteSi le bonheur de chacun est un bien pour lui, alors le bonheur de tous est un bien pour l'ensemble des personnes, chacun comptant autant, et c'est ce bien total que la morale doit viser.
P4Les plaisirs diffèrent aussi en qualité : de deux plaisirs, le plus désirable est celui que préfèrent nettement presque tous ceux qui ont connu les deux. Or ceux-là préfèrent les plaisirs de l'intelligence, des sentiments et de l'imagination.
Donc une action est bonne dans la mesure où elle augmente le bonheur de tous, en tenant compte de la qualité des plaisirs et pas seulement de leur quantité : mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où chacun désire son bonheur, où ce bonheur est désirable pour chacun, mais où rien n'oblige à viser le bonheur des autres : chacun aurait seulement raison de chercher le sien. C'est la difficulté que Henry Sidgwick (1874) appelait le conflit entre l'égoïsme et l'utilitarisme : on ne passe pas sans autre raison de « mon bonheur est bon pour moi » à « je dois viser le bonheur de tous ».
Valide avec P3. P1 et P2 donnent : le bonheur de chacun est désirable. P3 fait le passage du bonheur de chacun au bonheur de tous ; Mill l'écrit en un mot (« donc »), sans l'argumenter. P4 ajoute la qualité. Les grandes critiques visent P2 (Moore : « désirable » ne veut pas dire « désiré »), P4 (qui juge entre les plaisirs, et la qualité est-elle encore du plaisir ?) et la conclusion elle-même (Williams : une morale qui ne compte que le total oublie l'intégrité des personnes).
Analogie. Pour savoir quel plat est le meilleur entre deux, on ne demande pas à quelqu'un qui n'a goûté que l'un des deux : on demande à ceux qui ont goûté les deux. Mill fait pareil avec les manières de vivre. Ceux qui ont connu la lecture, l'amitié, la musique et les plaisirs simples ne veulent presque jamais renoncer aux premiers, même si les seconds sont plus faciles.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

G. E. Moore (le sophisme naturaliste) 1903 · attaque la prémisse 2

La « preuve » de Mill joue sur un mot. « Visible » veut dire « qui peut être vu », mais « désirable » ne veut pas dire « qui peut être désiré » : il veut dire « qui mérite d'être désiré », comme « détestable » veut dire « qui mérite d'être détesté ». Qu'une chose soit désirée ne montre pas qu'elle doit l'être : il existe de mauvais désirs. Mill confond un fait (ce que les gens désirent) avec une valeur (ce qui est bon).

Mill répond
John Stuart Mill 1861 · Réponse anticipée de Mill (chapitre I)
Mill avait prévenu que ce ne serait pas une preuve au sens ordinaire : les questions de fins dernières ne se démontrent pas directement. On peut seulement présenter à l'intelligence des considérations capables de la décider à accepter ou à refuser la doctrine, et cela équivaut à une preuve.
Le débat continue (notre résumé) Beaucoup de lecteurs de Mill pensent que Moore l'a mal lu : Mill ne définit pas « désirable » par « désiré », il dit que le désir est le seul indice dont nous disposons, comme la vue pour le visible. Les critiques répondent que l'indice reste faible : les gens désirent aussi l'argent, la gloire ou la vengeance. Et le passage du bonheur de chacun au bonheur de tous (P3) reste, pour beaucoup, le point le plus fragile de la « preuve ».
G. E. Moore (qui juge entre les plaisirs ?) 1903 · attaque la prémisse 4

Qui décide qu'un plaisir est « supérieur » ? Si les juges compétents préfèrent un plaisir parce qu'il est plus agréable, la qualité se ramène à la quantité, et Mill n'a rien ajouté à Bentham. S'ils le préfèrent pour une autre raison, alors quelque chose d'autre que le plaisir a de la valeur, et le principe « seul le plaisir est bon » tombe. Dans les deux cas, la position de Mill ne tient pas.

Mill répond
John Stuart Mill 1861 · Réponse anticipée de Mill (sur les juges)
Il n'y a pas d'autre tribunal, même pour la quantité : pour savoir laquelle de deux douleurs est la plus vive, ou si un plaisir vaut une peine, on ne peut que s'en remettre à ceux qui connaissent les deux. Le jugement des personnes expérimentées sur la qualité mérite donc la même confiance.
Le débat continue (notre résumé) La réponse de Mill dit qui juge, pas ce que le juge mesure, et c'est ce second point que vise Moore. D'autres ajoutent que les « juges compétents » de Mill ressemblent beaucoup aux gens instruits de son milieu. Les défenseurs de Mill répondent que son utilitarisme n'est pas un simple calcul de sensations : le bonheur inclut l'usage de nos facultés les plus hautes, et c'est justement ce qui le rapproche du bon sens.
Bernard Williams (l'intégrité) 1973 · attaque la conclusion

George, jeune chimiste sans emploi, peut accepter un poste dans les armes chimiques ; s'il refuse, un autre, plus zélé, le prendra. Jim, en voyage, tombe sur un officier prêt à fusiller vingt villageois ; si Jim en tue un lui-même, les dix-neuf autres seront libérés. L'utilitarisme dit tout de suite : George doit accepter, Jim doit tirer. Même si la réponse est peut-être la bonne pour Jim, la manière d'y arriver est fausse : elle fait de chacun un simple instrument du meilleur total, et ignore que nous sommes surtout responsables de ce que nous faisons nous-mêmes, à partir de nos engagements les plus profonds.

Mill répond
J. J. C. Smart 1973 · Réponse anticipée de Smart (dans le même livre)
Quand l'utilitarisme heurte nos sentiments moraux ordinaires, ce n'est pas forcément la théorie qui a tort : ces sentiments viennent de l'éducation et de l'habitude, et ils ne sont pas une preuve. S'il faut choisir, mieux vaut corriger nos sentiments que le principe.
Bernard Williams 1973
Traiter ces sentiments comme une simple « délicatesse » irrationnelle, c'est ne pas voir qu'ils expriment qui nous sommes. On ne peut pas demander à quelqu'un de mettre de côté ses engagements les plus profonds dès que le calcul l'exige : ce serait l'éloigner de ses propres actions et de ce qui donne sens à sa vie.
Voir la suite du débat (1)
P
Peter Railton 1984
Un conséquentialiste « réfléchi » n'a pas à calculer à chaque instant. Il peut vivre ses amitiés et ses engagements pour eux-mêmes, sans penser au total ; la théorie dit seulement quelle vie est la meilleure, pas qu'il faut y penser sans cesse. Et souvent, la vie qui produit le plus de bien est justement une vie d'attachements sincères.
Le débat continue (notre résumé) Williams ne dit pas que Jim a tort de tirer : il pense même que l'utilitariste a probablement raison sur ce cas. Il attaque la façon de raisonner, qui ne voit qu'un total à maximiser. La réponse de Railton est aujourd'hui très discutée : pour ses critiques, si l'attachement ne vaut que parce qu'il est utile, la distance entre la personne et ses engagements n'a pas disparu.